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26 janvier 2013 6 26 /01 /janvier /2013 01:00

Aujourd'hui, voici l'introduction à mon nouvel ouvrage ; des travaux qui vont sans doute passer par de nombreuses phases avant de trouver leur forme définitive. EXTRAITS :

 

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   L’hypnose a porté bien d’autres noms (quelquefois mieux appropriés) que celui dont elle a hérité d’Hypnos  – dieu du sommeil. Parmi ces divers termes ou appellations, nous pouvons compter : le magnétisme animal, le mesmérisme, l’imaginationnisme, la suggestibilité, le somnambulisme et même la simple croyance… Au milieu du XIXème siècle, le médecin écossais James Braid tenta de renommer l’hypnose « monoïdéisme », ses travaux l’ayant amené à la conclusion que l’état de conscience recherché correspondait mieux à la concentration du sujet sur une idée fixe, plutôt qu’à un glissement de l’esprit dans le sommeil. Ainsi, l’hypnose correspondrait davantage à un état de conscience exacerbé qu’à un état d’inconscience. Mais puisque l’attention que nous portons à une idée (voire à un objet, ou à un cadre d’action) est inversement proportionnelle au brouillard où tombe instantanément tout ce qui n’excite pas notre intérêt, nous pouvons dire que l’état hypnotique recèle à la fois un accroissement et une déperdition de conscience. De fait, dès que nous nous conditionnons en vue d’un certain objectif, nous ne percevons plus que ce qui peut directement servir à son accomplissement ; et s’il arrive qu’une telle obnubilation soit profitable, celle-ci peut également nous couper d’autres réalités auxquelles nous devenons momentanément (ou définitivement) impropres ou étrangers.

 

 hypnos et thanatos Lorsque nous parlons d’hypnose, nous sommes toujours sur le point de basculer dans tout et son contraire – tant son domaine est vaste et ambivalent – mais, puisqu’il nous faut quand même en déterminer le champ, nous la trouverons généralement associée à tous les modes de représentation mentale, comme à la codification de n’importe quel système collectif. Autant dire que l’hypnose fonctionne comme un langage. C’est ce que les linguistes Pascale Haag et Nathalie Roudil-Paolucci ont bien noté dans leur petit ouvrage sur les idées reçues en matière d’hypnose : « On peut dores et déjà rappeler que chaque culture, à des époques et sous des latitudes différentes, engendre un ensemble d’habitudes et de représentations mentales – coutumes, lois, croyances, techniques, formes d’art, langage, pensée – un système singulier qui se communique par des moyens divers. Le conditionnement culturel qui en résulte, façonne les esprits et détermine les comportements. Selon l’objectif et le contexte, différentes méthodes dont la transmission repose généralement sur un apprentissage codifié, permettent d’accéder à l’état de conscience recherché [1]».

  D’âge en âge, une succession de perceptions et de représentations variées nous captivent et nous libèrent tour à tour. Il serait vain de se demander si les illusions d’aujourd’hui valent mieux que celles d’hier, car il ne s’agit pas de comparer des représentations entre elles, ni des modèles de société entre eux. Il s’agit de percer le secret d’un processus, en deçà des images qu’il produit et reproduit sans cesse… Pour cela, il nous faut pénétrer dans une sorte de « non lieu ». A qui convient-il d’explorer cette zone ? Ni le philosophe, ni le théologien, ni le psychanalyste n’en est venu à bout – quoiqu’ils aient tous essayé (à leur manière) de nous délivrer de nos conditionnements ou de nos fantasmes, afin que nous puissions affronter ce qu’il y a dans la zone. Mais tandis que nous nous arrachons au pouvoir hypnotique de tel ou tel symbole usé, de nouveaux modèles nous hypnotisent déjà... Ainsi défilent et se superposent les représentations que nous nous faisons du monde et de nous-mêmes. Et nous ne saurions nous en débarrasser, sous peine d’être privés de langage, de mémoire, d’humanité… Nos représentations nous sont aussi nécessaires que pesantes, et leur juste appréhension a quelque chose d’inextricable. C’est ici, cependant, que se pose la plus fondamentale des questions. Celle du sens… ou du non sens…

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[1] Pascale Haag et Nathalie Paolucci, L’hypnose, Idées reçues, Editions du Cavalier Bleu, p. 26.

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17 novembre 2011 4 17 /11 /novembre /2011 09:54

    

Voici maintenant un petit extrait des mes travaux actuels, sur un thème obsédant... Et parcequ'il faut aussi alimenter ce labyrinthe de temps en temps...

femme serpent naja 

II – 1. Les métamorphoses du serpent.

 

 

  Presque aussi vieux que le tracé du labyrinthe, le serpent correspond d’abord aux cycles du temps. C’est un autre Eternel – celui de la nature, de la matière et du cosmos. L’Ouroboros est représenté se mordant la queue, toujours sur le point de se dévorer lui-même. En cela, il porte des valeurs destructrices, mais c’est également de lui que procède toute régénération. Nous l’avons déjà croisé sous le nom de Vrtra dans la mythologie védique. Nous le croiserons encore chez bien d’autres peuples…

 

  A l’origine, le serpent arbore un double visage ; il gardera surtout une acception maléfique en Occident. Déjà dans l’Egypte ancienne, le serpent Apophis est une personnification du chaos et des forces ténébreuses. Chaque jour, le dieu Rê lui livre un nouveau combat pour que le monde ne sombre pas dans la matière indifférenciée. Mais un serpent plus vieux précède Apophis : Atoum, le démiurge incréé qui, prenant conscience de lui-même, jaillit soudain des eaux. C’est aussi à travers lui que Rê doit se frayer un passage pour que le jour renaisse à nouveau le jour suivant. Sous le nom d’Atoum-Rê, il est à la fois solaire et chthonien. Au terme de sa course dans le ciel, il rejoint donc le monde invisible sous forme de serpent. Toujours associé aux eaux primordiales, le serpent géant apparaît dans la mythologie nordique, sous le nom de Jörmungand. Il est celui qui entoure le monde de son corps. Décrit comme un être monstrueux, il sera terrassé par Thor d’un coup de marteau.

Après la christianisation des scandinaves, ce même Jörmungand sera assimilé au Léviathan et au dragon de l’Apocalypse.

 

world serpent distribution ouroboros 

 

 

  Il semblerait donc que le caractère obscur du serpent ait largement précédé la Révélation, mais il ne sera purement maléfique qu’après elle. La Bible ne prend même pas la peine d’expliquer l’irruption de ce malin reptile dans l’Eden –  étant au monde depuis toujours…

 

Chez les peuples amérindiens, l’image du serpent se rapproche toutefois davantage de celle du sauveur que d’un dragon sanguinaire. En effet, Quetzalcóatl (le Dieu-Serpent à plumes que l’on retrouve chez les aztèques, les toltèques, les mixtèques et les mayas) serait descendu dans le monde souterrain pour y arroser les ossements des ancêtres de son propre sang afin de leur rendre la vie. Dieu de la résurrection et de la fertilité, Quetzalcóatl symbolise aussi la connaissance. Chez les aztèques, il était le patron des prêtres. C’est encore comme symbole de la connaissance que nous retrouvons le serpent dans le culte Vaudou africain. Originaire du Dahomey (Bénin), le serpent Damballah-Wedo est l’esprit de la sagesse et de la fertilité. Il est celui qui transmet les savoirs occultes. Chez le peuple Fon, le serpent Damballah correspond à Dan. Il s’agit ici du Python cosmique qui soutient l’univers... En Inde, parmi les serpents nagas, nous trouvons Ananta – lequel a également pour tâche de soutenir l’univers. Ayant renoncé à la nature maléfique des nagas, Ananta se tourne vers l’ascèse avant de devenir la couche de Vishnu. C’est effectivement sur le dos de l’éternel serpent que repose le dieu protecteur lorsque l’univers se dissout puis se régénère… Ni totalement cosmique, ni réellement terrestre, le serpent arc-en-ciel des aborigènes australiens, serait plus précisément une entité onirique et spirituelle dont les mouvements engendrèrent la matière. Survenu au « Temps du Rêve » ce serpent façonna le paysage et creusa les cours d’eau au fur et à mesure de ses ondulations sur la terre. Le serpent arc-en-ciel sommeille au plus profond des traces qu’il a laissées, mait il resurgit dans toute sa puissance créatrice lors des rites qui dévoilent l’interdépendance des êtres et des éléments…

 

serpent arc en ciel

 

Extrait de la partie II, Les déclinaisons du diable. Les métamorphoses du serpent. Dans la Machine Démonologique.

 

image-livre.jpg Premières pages disponibles sur le site de l'éditeur, et en fichier PDF en ligne.

 Livre en vente sur Amazon.

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29 novembre 2010 1 29 /11 /novembre /2010 07:42

 

 

      Modèles et modélisation : le processus en question

 

                     

 Malgré l’étourdissante profusion des images et des idées, rien n’est plus inopérant que la machine à produire des modèles. J’évoque ici des modèles sociaux, culturels, politiques, susceptibles de s’ériger sur un socle  « universel ». Or, la réalité d’un tel socle s’avère souvent hypothétique… Certes, il y a bien des tentatives de bricolage qui aboutissent à d’étranges juxtapositions, lesquelles masquent un instant l’absence de compénétration réelle ; mais rien qui ressemble à un processus concret, rien qui nous amène à de nouvelles combinaisons, cohérentes et tangibles.

Avant que la problématique ne se pose réellement à tous les niveaux, bien des auteurs se sont penchés sur la nature de ce processus (voire, de ces processus antagonistes), tentant parfois d’en orienter les buts ou d’en prophétiser les fins. Aussi m’intéresserai-je à la sociologie de Gabriel Tarde, la philosophie d’Henri Bergson, la morphologie historique d’Oswald Spengler et à la politique sociale d’Henri de Man, qui représentent à elles quatre les principaux angles par lesquels aborder le sujet. On y verra par quels détours l’élan dialectique se transforme peu à peu en figures rhétoriques, avant d’aboutir à sa pure négation. Mais peut-être ouvrirons-nous ainsi un espace de déploiement au processus en question.

 

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 L’individu, et plus précisément le désir d’un individu, constitue le point de départ de la sociologie de Tarde. Un désir passif qui, une fois canalisé, suscite une croyance. Il ne s’agit pas tout de suite d’une volonté ou d’un instinct, mais d’une attraction mimétique qui tend à refléter un modèle ou à en copier les attributs. Le processus de modélisation (dans toute sa puissance propagatrice) apparaît d’abord comme une technique de domination – celle d’une classe gouvernée de copistes par une classe gouvernante de découvreurs. Si la sociologie de Tarde est loin de s’arrêter là, c’est sans doute à travers ce schéma qu’elle révèle au mieux son actualité (si on en croit le foisonnement des techniques de conditionnement fondées sur des stimuli). Mais revenons au processus. En effet, c’est par le rayonnement d’un modèle dominant que se façonnent les actes et les mentalités, selon une certaine norme. Mais en y regardant de plus près, les choses ne sont pas si simples. D’une part, les influences peuvent être réciproques, quand bien même elles émanent d’un groupe de dominés. D’autre part, elles peuvent rencontrer des résistances, s’annihiler les unes les autres, ou se résoudre dans une nouvelle synthèse.  Pour Tarde, l’imitation n’est donc que le premier terme d’un processus auquel viennent s’ajouter l’opposition et l’adaptation. Cette passivité imitative a pour fonction de « multiplier les liens commerciaux, politiques, intellectuels, des groupes humains, et d’opérer ou de préparer leur fusion[1] ». Ainsi se combine le désir sur une trame de plus en plus complexe d’où naissent peu à peu la volonté, le jugement et le goût qui donneront leur forme singulière à une société ou à un peuple, comme à leurs créations. Mais pour Tarde, tout procède d’abord de l’individu, de son génie particulier, et de sa capacité à propager son type ou sa pensée. Ces êtres singuliers chez lesquels survient accidentellement la flamme du génie (soit la plus haute fleur de la vie, aux yeux de Tarde) conquièrent ainsi l’honneur de se perpétuer, quelque temps par la mode, ou plus durablement par le biais d’une coutume – laquelle sera à nouveau ébranlée par des flux imitatifs venus la stimuler de l’extérieur. En cela, ces rapports d’attraction et d’opposition qui en appellent sans cesse à un dépassement qualitatif, constituent bien une dialectique. Mais là où la pensée de Tarde demeure obscure, c’est lorsqu’il tente d’expliciter la facette créatrice de l’individu. Car si l’imitation obéit à des lois, il n’en est pas de même de la création, laquelle n’existe pas socialement (selon lui) tant qu’elle n’a pas été imitée. Aussi rencontrons-nous rarement la création telle qu’elle survient dans le réel, tant son jaillissement demeure énigmatique. On la croise plutôt à travers ses diffuseurs : élite qui se distingue par son caractère initiateur et sa capacité à détecter, puis à s’approprier les innovations. Voilà donc l’accent mis sur les techniques de diffusion et l’ère des grands médias. Mais faisant ce constat, Gabriel Tarde n’y voit pas tant une démultiplication de nouveautés qu’une extrême ingéniosité de ladite élite à bricoler des copies, puis des copies de copies… La faute en est sans doute à la diminution de la durée, au choix systématique d’une efficacité à court terme, puisque les choses doivent (et peuvent) se faire vite, de plus en plus vite… Mais le rythme de l’imitation, facilitée par l’industrie, n’est pas le même que celui de la vie.

clonage humain2 La sociologie de Tarde (chose étonnante pour son époque) ne prend aucun parti quant à l’orientation du processus – du reste, il est possible que cela lui ait porté préjudice au vu de l’oubli où il resta plongé pendant un demi siècle. Nous le voyons donc s’interroger, spéculer, mais non se prononcer : sur l’avènement d’une fusion universelle, d’une complexification progressive de l’âme individuelle, d’une société à la splendeur glacée, régulière et minérale, ou encore d’une transfiguration de l’humanité par l’art, d’un agrégat de médiocrités répugnantes, ou d’un retour à l’obscurité infinitésimale d’où nous avons surgi, etc… En somme, il se place en spectateur du processus, en pur observateur, accordant bien plus d’intérêt aux myriades d’individualités qui s’agencent et se désagrègent, qu’aux grandes entités sociales et symboliques qu’elles constituent fugitivement.

 

 Si Gabriel Tarde laisse prudemment ouverts tous les champs du possible sans se prononcer, Henri Bergson affirme bien haut le principe d’universalité au cœur dudit processus, tentant d’en saisir le mouvement créateur par l’intuition. Pourquoi l’intuition plutôt que le raisonnement ? Parce qu’au fur et à mesure de l’effort intellectuel, Bergson défait le monde des représentations figées qui découle de nos outils conceptuels, et le distingue de la réalité mouvante que seul l’artiste, le héros ou le mystique perçoit. Pour lui, ce n’est jamais le réel qui nous apparait dans toutes ses dimensions, mais sa schématisation pratique – schématisation combinée sous l’effet de la mémoire sélective et du raisonnement, dans le but de calibrer l’action la plus efficace sur la matière. Or, à peine formées, nommées ou représentée, les choses tendent à leur conservation, se figent et se répètent – à moins qu’une intuition nouvelle n’élargisse soudain l’horizon. La philosophie de Bergson croise la sociologie de Tarde en ce que le rapport du « clos » et de « l’ouvert » dépend d’une inspiration individuelle : le génie, chez tarde ; la mystique, chez Bergson. Ainsi, les sociétés closes, traditionnelles, attachées à un principe immuable, répétitif et sécurisant, usent toute leur énergie vitale à se conserver telles quelles, tandis que la société ouverte se rapporte à l’humanité dans son ensemble, par delà les formes transitoires d’un groupe particulier. C’est donc un certain détachement qui permet la transgression et le dépassement d’un cadre déterminé – détachement d’une symbolique ou d’un axiome inerte, mais aussi de la nature et des nécessités, ce qui induit toujours davantage de maîtrise. Si l’on s’en tient à cette séparation de la matière et de l’esprit, la philosophie de Bergson semble rejoindre la mentalité triomphante de son époque quant à la domination de la nature par l’homme. Mais le philosophe s’oppose au matérialisme sans tomber dans une dualité stérile, et considère l’idéologie consumériste comme une erreur d’orientation. En effet, ce n’est ni à l’exploitation ni à la consommation que vise Bergson, mais à l’intuition créatrice, à la liberté du devenir et à l’affranchissement des nécessités. Pour lui, le machinisme industriel et le mysticisme procèdent d’une même impulsion vitale qui se serait scindée en deux voies, artificiellement opposées. Pour Bergson, l’industrialisation massive n’est qu’une étape, et non une fin en soi, car toute mécanique appelle une mystique à ses yeux. Or, il existe une sorte de mysticisme qui méprise les réalités matérielles, tout comme il existe un matérialisme qui nie toute transcendance. Bergson vise quant à lui une vision unifiée.

 

 La posture de Bergson soulève pourtant deux grandes problématiques toujours d’actualité. Tout d’abord, après avoir passé en revue différentes formes de mysticisme (notamment issus de la pensée grecque, indienne, judaïque) le philosophe croit remarquer dans chaque cas, un arrêt de l’élan créateur dans une forme figée. Pour lui, seule la mystique chrétienne a eu assez de puissance pour initier les grandes transformations techniques et sociales nécessaires à l’avènement d’un véritable humanisme. Evidemment, une telle affirmation pose tout de suite la question : « Somme-nous là en présence d’un principe universel, ou de valeurs typiquement occidentales, diffusées sous le masque de l’universalisme ? ». Si l’on s’en tient à la pensée de Bergson, il ne s’agit pas de mettre en lumière une mystique propre à une culture particulière (et encore moins une religion instituée), mais bien un élan qui a jailli et s’est propagé ici, tout comme il aurait pu jaillir là, dans la mesure des possibilités inhérentes au contexte, et qui demeure partout susceptible de s’épuiser, se réveiller, se scinder ou fusionner avec d’autres courants. Cette conviction n’a pas fini de faire débat… La seconde problématique qui découle directement de cette première question, concerne l’altérité. En effet, Bergson ne considère les différentes représentations sociales et culturelles que comme des formes transitoires, résultant des limitations de l’esprit par la matière. Le philosophe se place donc plus volontiers dans le processus général de la création que dans un cadre particulier, et se retrouve donc toujours au-delà des points de vue contradictoires, puisant son intuition dans une sorte d’Unité virtuelle qui reste hypothétique sur le terrain réel. La dimension de l’altérité s’en trouve presque annulée, puisque le regard se porte toujours vers une transfiguration future des différences. La philosophie de Bergson nécessite une appréhension du devenir humain si puissante, qu’elle a tendance à dissoudre les particularismes et à passer virtuellement au dessus d’obstacles qui ne peuvent pourtant pas se résoudre par la seule philosophie. Certes, Bergson est conscient que le progrès matériel poursuit désormais sa route indépendamment de l’intuition mystique, puisqu’il en déplore l’« erreur d’aiguillage », mais l’intuition qu’il préconise reste trop souvent inintelligible à ceux qui demeurent enlisés dans l’incessant conflit des formes, des vues et des symboles.

 

 Avec Oswald Spengler, la problématique se pose à nouveau, mais sous un angle tout différent. A la question : « Y a t’il des principes universels susceptibles d’ouvrir une dialectique entre les différents groupes qui composent l’humanité ? », Spengler nous répond Non. Il n’existe pas de processus unique à ses yeux, mais une multitude de processus, ayant chacun leur rythme propre, leurs fondements et leurs fins. Pour lui, les cultures naissent, grandissent, déclinent et meurent comme de véritables organismes vivants. Elles ont toutes leur langage, leur âme particulière, leurs valeurs et leurs arts, lesquels se déploient conformément à leur type, d’une sorte exclusive et incommunicable. Pour lui, il n’y a pas d’héritage d’une civilisation à l’autre, pas d’échanges interculturels, pas de fusion possible. Chez cet historien, l’altérité est affirmée de façon si totale que l’humanité, dans son acception générale, s’en trouve niée, ou fait figure de concept vide… Du reste, ce concept d’universalité est pour lui le pur fruit de l’esprit occidental : une idée impensable pour tout autre homme que l’homme faustien dont il annonce la fin prochaine. Mais comment s’y prend Spengler pour expliquer les influences concrètement exercées par tant de cultures sur tant d’autres peuplades ? Il nous explique que ces influences apparentes n’existent qu’en surface, qu’il ne s’agit que d’images auxquelles un nouveau peuple donne un nouveau sens, sans réelle transmission. Par exemple, il affirme que le bouddhisme né en Inde, dans un certain état d’esprit, n’a rien à voir avec le bouddhisme tel qu’il s’est diffusé en Chine ; ou encore, que le christianisme des premiers jours (qu’il nomme « magique ») est inintelligible pour un chrétien occidental moderne (qu’il nomme « faustien »). Spengler use du terme pseudomorphose pour Bullypyrite pseudomorphosedécrire la façon dont une jeune culture se retrouve parfois prisonnière des formes cristallisées d’une vieille civilisation, mourante ou déjà morte. Dans un tel cas de figure, la jeune culture peine à déployer sa propre symbolique, son propre langage, son architecture, ses arts et ses techniques à un rythme personnel, obligée d’user d’un langage qui n’est pas le sien, traînant sa petite âme dans une dépouille étrangère… Spengler voit l’homme comme le fruit d’une culture, et la culture comme une plante enracinée dans un terreau. Toute tendance au détachement de sa propre nature, aux abstractions virtuelles, au cosmopolitisme, à l’utilitarisme massif, sont autant de symptômes d’une perte de vitalité à ses yeux, et d’un prochain déclin.

 Ce retour à la nature, au sang, au sol, à la race, sera repris mot pour mot par la propagande hitlérienne. Quoique Spengler se soit écarté de ce régime (plus attiré qu’il était par le fascisme mussolinien dans lequel il crut voir l’avènement des Césars dont il prophétisa le dernier règne en ces temps décadents), son œuvre se trouve profondément entachée par l’usage qu’en fit la pensée nazie. Elle n’en constitue pas moins une réaction instinctive contre la dissolution de toutes les valeurs dans un vaste marasme mercantile, relativiste et égalitariste – réaction toujours d’actualité, quoique muselée, et dont on constate les soubresauts explosifs avec une fausse surprise, dès qu’une crise se profile…  

 

Autant la mystique de Bergson se déploie dans un effort de dépassement des natures particulières, vers quelque chose qui va toujours au-delà de ce que nous sommes ; autant la pensée de Spengler replace l’homme dans le cycle de la nature, et lui assigne la tâche de devenir ce qu’il est, ni plus ni moins. L’aspiration à l’Unité trouve ici son opposé, dans la confrontation brutale à l’Altérité. Brutale confrontation, parce que l’appréhension de l’autre, sans effort dialectique, laisse souvent présager une lutte à mort pour la suprématie. Lutte des races, des classes ou choc des cultures… Nous retrouvons d’ailleurs ce genre de face à face entre l’unité dialectique des points de vues chez Hegel (qui semble contempler le mouvement progressif et totalisant de la pensée humaine) et l’opposition subversive de Marx qui prétend corriger l’idéalisme de cette dialectique (laquelle est identifiée au pouvoir aliénateur bourgeois) en la confrontant à la réalité (matérialiste) du sujet vivant... Mais sortons un instant de cette jungle pour revenir à notre processus, tel que tentera de l’orienter Henri de Man.

 

 Cet homme politique belge, initiateur du planisme dans les années 1930, se saisit de la pensée de Spengler pour la dépasser, tout comme il s’était d’abord saisi de celle de Marx, dans la même volonté de dépassement. A l’instar d’Henri Bergson, il diagnostique une erreur d’orientation du processus. Henri de Man perçoit l’humanité comme engagée dans un cycle unique et global, plutôt qu’une multitude de cycles partiels et indépendants les uns des autres. Il réaffirme une dialectique. Il appelle de ses vœux un renouveau spirituel, et tente donc d’introduire dans le mouvement socialiste la fameuse mystique qui lui manque. L’unité qu’il désire n’est pas une symbolique virtuelle. Elle pense toutes les dimensions de la société et des individus, tant au niveau éthique que psychologique. Elle n’appréhende pas seulement le problème de la répartition matérielle, mais aussi le lien tangible entre les producteurs et les moyens de production ; le lien renouvelé  entre l’ouvrier et l’œuvre. Car pour lui, la dissociation du travail (mécaniquement divisé) avec les valeurs qu’il porte et les buts qu’il vise, est la première cause du malaise engendré par le système.

 Mais de Man est également un homme d’élite, persuadé que seule une élite sera apte à initier ce mouvement (du moins dans un premier temps), à travers l’identification morale et symbolique des masses à leurs représentants. Henri de Man constate avec un dégoût non dissimulé, que l’agrégat des égoïsmes et des médiocrités divise par avance le mouvement unificateur qu’il prône, et que ces chères masses, passives, toutes en quantité, dénuées de qualité, réactives aux stimuli, mais décidemment incapables d’autonomie, sont tombées sous l’entière domination, non pas d’une classe, mais de la mentalité capitaliste. Il décrit tantôt avec ironie, tantôt avec désespoir, tantôt avec dédain, la frénésie des couches populaires à imiter la couche qui leur est directement supérieure, à envier, copier, s’embourgeoiser ; et la tendance de la société dans son ensemble à sombrer dans la vulgarité, quel que soit le niveau où l’on se place. Quoique pacifiste, quoique opposé à la guerre, quoique humaniste, de Man se laissera pourtant séduire par l’idée d’un pouvoir autoritaire. En 1940, il publie un manifeste aux membres du parti ouvrier belge, dans lequel il en idéologiesappelle à ne pas résister à l’occupant allemand, voyant dans l’effondrement de ce « monde décrépit » une occasion de délivrance et de rupture avec le conservatisme des ploutocrates et le babillage stérile des parlementaires… Cette occasion était-elle assez belle pour passer outre les thèses nazies ? La chose le discrédite… Conscient d’avoir un peu trop vite cédé à l’utopie, et bientôt étouffé par la pression des autorités allemandes, il s’exilera dès novembre 1941 en Haute Savoie, puis en Suisse, tout de suite après la guerre. Toujours est-il qu’un parfum de traitrise colle désormais à l’œuvre d’Henri de Man – personnage tout en contradictions. Homme ascétique et exigeant, attaché à de hautes valeurs culturelles, œuvrant dans le sens d’une révolution sociale, tout en demeurant étrangement fasciné par la figure de son roi Léopold III, peut-être trouva t’il momentanément dans l’idéologie allemande des aliments inavouables à son goût aristocratique ?

 Sa pensée n’en demeure pas moins fine et sagace, en ce qu’elle appréhende tout à la fois la psychologie sociale, l’impulsion transcendante d’une éthique, et la nécessité d’une articulation entre différents héritages pour construire un avenir tangible. Mais quant à ériger « arbitrairement » le modèle à venir, orienter et réguler ces « flux », il semblerait que de Man ait brûlé quelques étapes en tentant ce passage en force. Bien qu’il se soit résolument lancé dans un processus de grande envergure où chaque élément devait reprendre un sens dans la profondeur du temps réel, il n’en a pas moins jugé les masses dans l’urgence, sans leur concéder la capacité de s’élever par elles-mêmes, allant jusqu’à envisager une certaine confiscation des libertés… Or, les lois de l’imitation n’étant pas unilatérales, les masses façonnent leurs modèles autant qu’elles sont façonnées par eux ; et loin d’avoir la passivité pour seul attribut, elles les choisissent et les renversent selon leurs propres impulsions. Mais impatient de réorienter le processus et de rallier à sa cause tous les adversaires du capitalisme, Henri de Man ira de désillusion en désillusion jusqu’à l’exil final, faisant désormais figure d’éternel incompris, tout seul sur sa montagne…

 

 Ce dernier exemple achève d’expliquer le malaise qui plane sur toute tentative d’orientation du processus, voire même, sur toute définition d’un modèle « universel ». Le relativisme généralisé fait désormais figure de compromis ou de moindre mal, et un simulacre de dialectique s’est substitué à sa réalité effective. Qu’en est-il précisément ? En bref, deux processus antagonistes se heurtent l’un à l’autre : sorte de version moderne de la vieille dualité matière/esprit. D’un côté, nous avons donc un esprit libéral, mercantile, globalisant, lequel mesure, code, soupèse, canalise, quantifie et transforme la nature en fonction de besoins qui se renouvellent à mesure qu’ils s’assouvissent. De l’autre côté, nous avons une matière qui tend depuis peu à reprendre sa dimension de « Mère nature », foisonnante, réactive, détrompant l’homme sur son inertie et sa vacuité supposées, révélant tout un système d’interdépendance complexe, une cohésion cyclique et une « sagesse » intrinsèque. Ici, l’esprit libéral pose un regard usuel sur la nature et les êtres qu’elle englobe, l’abaissant au rang d’objet, désireux d’en faire une matière souple, dévolue aux fulgurances et aux virtualités de la mode, décomposable, interchangeable, exportable, indéfiniment transformable. Mais là, c’est la Nature qui oppose ses limites à l’action humaine, lui rappelant ses règles, ses différents ordres imbriqués, sa logique interne comme sa réalité créatrice et productrice, à son échelle propre. En cela, un vague retournement de situation s’est opéré depuis quelques décennies. Il n’y a pas si longtemps, la nature était regardée comme aveugle, brutale, assujettissante, cruelle envers les faibles, inégale et insensée – à moins que l’esprit humain n’y surgisse, ne la cultive et ne l’oriente vers une plus grande harmonie. Aujourd’hui, cet « esprit humain » tel qu’il s’est déployé via le marché mondial, ne parait pas avoir tenu ses promesses, si bien que cette même nature (crainte et diabolisée au long des siècles précédents) apparait comme un refuge originel ou une alternative aux dérives du marché. L’esprit libéral n’en continue pas moins de croire à la nécessité de son action (sans laquelle les masses retourneraient fatalement à leurs sociétés closes et leurs barbaries locales ?), tandis que les défenseurs de l’ordre naturel perçoivent la logique mondiale comme une sorte de parasitisme autodestructeur…

the-sims-3Certes, tout ceci semble bien caricatural, et cette réalité éclatée serait insupportable sans une troisième sphère pacifiante, symbolique, palliative, laquelle joue entre ces deux mouvements un rôle de pseudo médiatrice. Il s’agit là d’une médiation simulée, impuissante à dépasser les oppositions par une combinaison nouvelle, mais ce doux simulacre n’en tient pas moins un rôle phare dans nos sociétés. Cette sphère artificielle, suspendue entre deux réalités inconfortables, déploie tout un éventail de représentations hypnotisantes, de discours soporifiques, de modèles sur mesure, éphémères ou jetables, de flux d’informations, de justifications, de communications, de mises en scène, etc... Cet étrange bricolage a tenu bon pendant un temps, feignant de combler l’écart entre ces deux réalités. Mais aujourd’hui, les fissures prennent d’inquiétantes proportions. Ce sont d’éternels discours auxquels personne ne croit, d’étranges réunions auxquelles personne ne vient, d’incompréhensibles rapports que nul ne lit, d’improbables programmes que personne n’assimile ; des spectacles tragiques, comiques, évanescents ; des icones comestibles, des jongleries budgétaires, des lois inapplicables ; des terrains dévastés, maquillés, pommadés ; des montagnes de déchets ensevelies sous du béton ; des mémoires supprimées, instrumentalisées, reformulées, commémorées ; des théories irréalistes que viennent suppléer des pratiques innommables à l’ombre d’une rhétorique policée, etc… Il suffit de faire un petit tour dans les hôpitaux, les écoles, les associations, les cabinets de « consultants », les galeries d’art, chaque recoin de la société, et de jeter un regard circulaire sur les contradictions bizarres ou malsaines qui s’y tapissent, en deçà des images et des discours officiels…

 Notons que cette « sphère médiatrice » n’est nullement (ou plutôt, de moins en moins) l’apanage d’une classe de « médiateurs » attitrés. En tant que simulacre de médiation, elle s’est parfaitement démocratisée, et chacun est appelé à exercer ce talent à son niveau respectif…

 Examinons de plus près les origines de cette « sphère médiatrice ». Autrefois, ce rôle d’intermédiaire était dévolu à la classe sacerdotale, aux oracles et aux sorciers. Il se jouait entre le Ciel et la Terre, entre l’homme et Dieu, ou entre l’homme et l’Univers, mais il est vrai que des simulacres y transparurent presque aussitôt… D’ailleurs, il faut bien différencier les fonctions médiatrices qui eurent historiquement (et réellement) un rôle unificateur, et les fonctions médiatrices purement représentatives. A quel moment peut-on identifier ce glissement de la médiation vers la pure représentation ? S’agissant de l’Occident, la chose survient au moment où la science commence à s’affranchir de la religion. En effet, la théologie régna longtemps sur le droit, les arts, les sciences, prétendant coordonner tous les domaines de l’action et de la pensée humaine selon son dogme, et de fait, elle parvint longtemps à absorber et agencer bien des courants divers. Mais la théologie chrétienne (comme d’ailleurs la théologie musulmane) eut bientôt tendance à étouffer de précieux apports, y voyant un danger pour son propre pouvoir… Néanmoins, l’époque médiévale où les savants du monde islamique firent passer dans l’Occident chrétien les philosophies du monde grec (tout en exerçant l’influence de leurs propres savoirs), cette époque, dis-je, reste un authentique exemple de dialectique spontanée. Quels que soient les heurts et les contradictions qui opposaient ces cultures, elles exercèrent alors une réelle fascination les unes sur les autres – sur le plan des arts et des sciences qui se combinèrent ainsi dans un même processus. Cela dura tant que l’église pût contenir et dépasser ces courants dans une synthèse pertinente. Lorsqu’elle en fut incapable, elle supprima les oppositions plutôt que de les dépasser, ayant pour cela recours aux brimades, condamnations, malédictions, diabolisations, excommunications, stigmatisations en tous genres, etc... Le progrès n’en poursuivit pas moins sa route au dehors. Et la quête de la connaissance cessa d’être une valeur « religieuse » puisque ses aspirants étaient si maltraités par les détenteurs de la foi. A partir de la Renaissance, donc, l’église devint un grand symbole identificatoire, toujours rayonnant mais déjà creux, n’ayant plus d’universel que le nom – et n’ayant pas encore fini de se diviser. C’est de là que s’échappa l’esprit libéral, tout pétri d’idéaux universalistes, en route vers son autonomie. De son côté, l’église se figea dans son rôle représentatif, traversée ça et là par quelques dynamiques qui l’empêchèrent de mourir tout à fait. Puis d’autres formes de médiation (palliatives) jaillirent et vinrent la remplacer sur la scène d’aujourd’hui…

 

 Mais revenons à présent à la pensée de Bergson qui distingua une rupture moins visible que celle de la science avec la religion – à savoir : celle de l’intuition mystique et du progrès technique. Est-ce à dire que la mystique coïncidait alors avec l’esprit libéral, et qu’elle se soit affranchie de la religion à l’instar de la science ? Tout d’abord, ne nous trompons pas sur le sens du mot « mystique ». Bien souvent, l’image qu’on s’en fait nous renvoie à une fuite hors du temps, hors des réalités, dans une sorte d’hébétement contemplatif, en marge du monde (quelque part dans un ermitage ou une cellule monastique). Ce n’est pourtant pas l’élan mystique, tel que le conçoit Bergson, ni tel que je l’appréhenderai ici. Entendons par mystique : l’intuition immédiate d’une réalité nouvelle ou élargie. Par « immédiat », je n’évoque pas l’instantanéité de la chose, mais l’absence de médiation. La mystique se pose comme une expérience personnelle, une quête autonome, un rapport sans autorité intermédiaire. De fait, la mystique n’est pas forcément religieuse ; elle peut être naturelle, sociale, artistique, etc… En cela, elle présente certaines affinités avec la science, en ce qu’elle se fonde sur l’expérimentation, plutôt que sur une autorité symbolique. Mais la ressemblance s’arrête là, car elle est invérifiable de l’extérieur – à moins d’avoir produit des résultats. Il est bien possible, en effet, que les premières impulsions de l’esprit libéral procédèrent d’une mystique, et pas seulement d’une suite de découvertes scientifiques. Au siècle des lumières, ces deux élans formaient peut-être bien une dynamique commune. Mais à partir de la révolution industrielle, Bergson n’a pas tort d’insinuer que l’esprit libéral s’orienta vers un machinisme dépouillé d’horizon. Quant à la mystique, devenue insignifiante, sans doute fut-elle balancée dans un ravin (ou simplement perdue en route). Le mouvement de la mystique, allant de l’intime vers l’universel, s’accorde, en effet, assez mal avec les intérêts individualistes du grand marché mondial (lesquels tournent sublimement en rond). D’une part, la mystique apparait souvent comme dissidente dans l’histoire ; c'est-à-dire, lorsqu’elle survient en passant outre les modèles et les normes établis, sans avoir suivi un chemin balisé… D’autre part, on ne la détecte qu’après coup dans le monde, surgissant par définition dans l’inconnu, l’innommé, l’informe, et parvenant progressivement à ouvrir un passage là où il n’y avait rien.

 Dans la mesure où les ressources naturelles sont limitées, où l’esprit libéral ne parvient pas à se contenir, où la sphère médiatique n’illusionne guère que ceux qui veulent s’illusionner, où la science est orientée par une logique arbitraire, il semblerait que la mystique soit seule à présenter une issue potentielle. Mais alors, où est elle ?

  Noyée dans l’incessant flux des imitations, du bruit, des simulacres, il est fort possible que la mystique n’ait jamais cessé d’opérer. Mais n’ayant pas de réalité en tant que telle, ou se figeant en route dans une forme quelconque, elle ne parvient pas à exister socialement. Car ce n’est pas du rayonnement d’un modèle qu’il s’agit, mais de l’appréhension du processus lui-même.

 

symboles-religieux-300 

  En attendant, il n’est pas inintéressant d’aborder l’héritage culturel mondial par l’angle de ses mystiques les plus variées. En effet, si les différentes représentations du monde s’opposent, si leurs institutions rivalisent, si leurs intérêts s’entredévorent, leurs mystiques, quant à elles, se rejoignent étrangement. Bien sûr, lorsqu’on compare le pragmatisme d’un Confucius à la compassion d’un Bouddha, ou le Dieu des trois monothéismes à l’ordre cosmique du Tao, les discours et les images ne coïncident en rien. Mais si on les aborde par l’intuition mystique, on découvre des cheminements singuliers qui ne valent pas en tant que modèles mais en tant qu’impulsions, quêtes personnelles et dépassements… Du reste, certaines mystiques se transforment assez vite en représentations, et il importe de les saisir en deçà de leurs formes. A certains égards, le christianisme procède d’une mystique juive en quête de réforme, comme la proclamation des droits de l’homme résulte d’une mystique chrétienne, en quête de justice sociale. La mystique soufie de l’Islam a absorbé divers éléments issus de la pensée hindoue, de la philosophie grecque, du zoroastrisme et du christianisme. Il y a une mystique de la nature, tout comme il existe une mystique de l’art et de la société. Chaque religion a sa mystique. Sans doute même y a-t-il une mystique pour chaque vocation individuelle. Et c’est seulement par là que les choses se rencontrent, interagissent, s’articulent et se dépassent. L’élaboration d’un modèle unique ne semble ni souhaitable, ni pertinent, mais la coordination de valeurs singulières est possible par ce biais. Encore faut-il oser explorer des voies longtemps restées impénétrables.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sources et Bibliographie

 

 

Henri Bergson, Œuvres complètes, Presses universitaires de France, 1959 Paris.

 

Henri de Man, Au-delà du marxisme, Collection bibliothèque politique, Editions du Seuil, 1974 Paris.

Henri de Man, L’ère des masses et le déclin de la civilisation, Editions Flammarion, 1954 Paris.

 

Gabriel Tarde, Les lois de l’imitation, Editions du Seuil, les Empêcheurs de penser en rond, 2001 Paris.

Tarde, Monadologie et Sociologie (1893) Edition numérique, par Marcelle Bergeron, Québec.

http://classiques.uqac.ca/classiques/tarde_gabriel/monadologie/monadologie.html

Tarde, La logique sociale (1895) Edition numérique, à partir de l’édition Félix Alcan, Paris.

http://classiques.uqac.ca/classiques/tarde_gabriel/la_logique_sociale/la_logique_sociale.html

 

Oswald Spengler, Le déclin de l’Occident, Esquisse d’une morphologie de l’histoire universelle, Editions Gallimard, 1948, renouvelé en 1976.

 



[1] Les lois de l’imitation, page 387.

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29 septembre 2010 3 29 /09 /septembre /2010 12:19

Extrait du dossier "Mythes&Codes"

 

 Horloge prague et squeletteSi la confrontation à la mort donne une forme au mythe et articule les multiples acceptions du temps entre elles, c’est parce que la mort pose une limite absolue et inscrit cet Absolu sur la trame qu’elle parachève. Le philosophe Vladimir Jankélévitch écrit : « La mort est la condition de la vie en tant qu’elle est paradoxalement la négation de cette vie ; cette négation positive, rappelons qu’elle est la fonction de la limite, la limite donnant une forme à ce qu’elle limite… »*. En cela, c’est la totalité du risque que l’homme est prêt à prendre (devant la mort) qui lui permet de s’accomplir. Le sacrifice étant le point optimum du don, il implique le sens même que l’homme donne à la vie. Qu’il survienne pour une cause, pour un être aimé ou pour garantir un ordre, le sacrifice suppose une échelle de valeurs ; c’est pourquoi nous le retrouvons à la base de toute société. Certes, il n’est pas toujours le fait d’un don…

 

*Voir La Mort, page 449

  

 La mobilisation des pulsions de vie et de mort se retrouve toujours à la source des institutions humaines quelles qu’elles soient, ou quelle que soit la forme qu’elles empruntent. L’historien Raoul Girardet, spécialiste des sociétés militaires et du nationalisme, a notamment travaillé sur la place de l’imaginaire dans l’histoire des idées horloge-republicainepolitiques. Il identifia quatre mythes récurrents dans son ouvrage Mythes et Mythologies politiques : "la conspiration, le sauveur, l’âge d’or et l’unité". C’est ainsi qu’il distingua la répétition de certains processus d’héroïsation, de diabolisation, de nostalgie et de rejet en période de crise ou de bouleversements…  

Toutefois, les formes du mythe ne se limitent pas à des schémas déterminés, et révèlent parfois des phénomènes sous-jacents à d’autres phénomènes. Ainsi, dans les années 1920, le courant expressionniste allemand fut le véhicule d’imageries inquiétantes projetées sur les écrans de cinéma. Caractérisé par des jeux d’ombres et de lumières, des créatures ambiguës, des automates et des morts vivants dans des décors labyrinthiques, ce genre cinématographique fut souvent perçu comme l’expression des angoisses et des rancoeurs accumulées depuis la première guerre mondiale, dans la période intermédiaire à l’émergence du nazisme...

 Si le mythe circule en filigrane au cœur des courants artistiques, des phénomènes socio politiques, mais aussi de l’intime et des névroses collectives, il constitue une réserve d’« énergies » qui appellent en permanence des formes et des supports renouvelés.

 Le sociologue Edgar Morin, après avoir identifié le cinéma de la première moitié du XXe siècle à une machine à fabriquer des dieux, mit en évidence l’adéquation du star system avec le grand capital industriel, marchand et financier. Dans son ouvrage Les Stars, il écrit : « l’admirable coïncidence du mythe et du capital, de la déesse et de la marchandise, n’est ni fortuite ni contradictoire. Star déesse et Star marchandise sont les deux faces d’une même réalité : les besoins de l’homme au stade de la civilisation capitaliste du XXe siècle ».*

 

 *Voir Les stars, page 102



Au début des années soixante, le cinéma cesse d’être la clef de voûte de la culture de masse pour devenir une distraction parmi d’autres. Est-ce à dire que le star system est mort ? Voyons-y plutôt un morcellement et une démultiplication à tous les niveaux de la société où il appartient désormais à chacun de modéliser son image afin d’acquérir un poids sur le marché, quelle que soit la discipline… Dans L’ère du vide, le philosophe Gilles Lipovetsky évoque la mort des notions sacrificielles, au profit d’une hyper individualisation narcissique. Le narcissisme en question n’est pourtant pas dénué d’esprit de sacrifice, et les processus de divinisation demeurent bien actifs à travers le culte de l’exploit, de la réussite, de la jeunesse, de la beauté, de la richesse, de la séduction, de la notoriété, etc... De plus, cette quête de l’image a un prix, et correspond plus que toute autre quête à une « descente aux enfers » du fait même de son évanescence…

copie-1-1937---la-metamorphose-de-narcisse---dali- Certes, il s’agit là de substituts, mais ce petit jeu dérivatif prend valeur de réalité. Prenons par exemple les aspirants aux lumières de la télé réalité. D’un côté, nous avons la sphère imaginaire, pleine de projections ou d’images de soi, de rêves et de combinaisons de mémoires disparates. De l’autre, nous avons la sphère symbolique, positionnée comme un accélérateur médiatique ou une véritable machine de production d’icônes. Entre les deux, bien sûr, il y a la sphère du réel, de l’acte vécu, de l’expérimentation et de la durée – mais on montre rarement cette sphère là. Le réel reste opaque afin de favoriser l’illusion d’un passage immédiat de l’imaginaire au symbolique (ou plutôt, d’un passage dûment médiatisé). C’est l’irréversibilité du temps linéaire qui pose la mort comme limite absolue sans contrepartie, et qui induit la nécessité d’une jouissance optimale pendant qu’il en est temps, voire contre le temps, en passant outre l’épreuve du temps. Mais la jouissance immédiate ne va jamais sans angoisse, ni arrière goût, car si l’éphémère est sacralisé, c’est l’unité du temps qui se trouve sacrifiée. Du reste, la « sphère du réel » dans son acception matérielle et engluée, écrasée par la fulgurance de symboles habiles, ressurgit de plus en plus souvent avec brutalité, à travers des actes de violence (apparemment) gratuite et des tensions diverses. Si le mythe s’inscrit dans la ritualisation des phases du temps, son éclatement coïncide avec la désacralisation du monde et de l’individu lui-même, au profit d’évènements fugitifs. Sur ce thème, Mircea Eliade écrit : « l’homme moderne areligieux se reconnaît uniquement sujet et agent de l’Histoire, et il refuse tout appel à la transcendance. Autrement dit, il n’accepte aucun modèle d’humanité en dehors de la condition humaine telle qu’elle se laisse déchiffrer dans les diverses situations historiques. L’homme se fait lui-même, et il n’arrive à se faire complètement que dans la mesure où il se désacralise et désacralise le monde. »*  Cette affirmation pourrait être plus nuancée, car l’homme moderne, s’il ne se réfère à aucun modèle constant, ne s’en réfère pas moins à une multitude de modèles fugitifs et pour ainsi dire, jetables. Ce constat se retrouve également chez le philosophe Heidegger qui a beaucoup travaillé sur l’être, le temps et le devenir, dans un langage parfois abscons. Chez lui, la volonté de l’homme à se vouloir lui-même équivaut plus sensiblement à la chosification du monde, de son être et des autres : « l’homme qui se veut compte partout avec les choses et avec les hommes comme avec l’objectif. L’ainsi compté devient marchandise. Tout est constamment transformé en ordonnances autres et nouvelles (…) L’homme Dali tempss’imposant vit des enjeux de son vouloir. Il vit essentiellement en un risque de son essence, risqué à l’intérieur de la vibration de l’argent et du valoir des valeurs. En tant que perpétuel changeur et médiateur, l’homme est « le marchand ». Il pèse et évalue constamment, et pourtant ne connaît pas le poids des choses. Il ne sait pas non plus ce qui en lui a vraiment du poids »**.

 Le sacré perd donc sa dimension absolue à la faveur des libertés individuelles (lesquelles n’existent ironiquement que dans la sphère imaginaire), mais il demeure présent dans une fragmentation indéfinie qui le fait ressurgir de façon ponctuelle à travers tel ou tel objet, lieu, idée, mode, évènement ou personnalité. Ces débris de sacré (dont l’éclatement semble délivrer l’homme de ses anciens modèles) peuvent être combinés et recombinés sans limite, dans une suite d’instants éphémères. D’où l’omniprésence du mythe en tant que valeur ajoutée, indispensable à la marchandisation, et son absence quasi-totale en tant qu’outil de transmission.  Pour comprendre l’absolu renversement qu’il y a là, il faut se souvenir de la fonction initiale du mythe, et rappeler que le processus de modélisation (ou de formulation) est un moyen de cohésion et d’interconnexion entre les divers éléments d’un champ d’existence, bien avant d’être un mode de projection ou de standardisation.

  

  

 *Voir Le Sacré et le Profane, page 172 

**Voir Chemins que ne mènent nulle part, page 377

 

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26 novembre 2009 4 26 /11 /novembre /2009 21:52

 (Etude extraite du dossier Mythes&Codes)
 

 Il existe un mythe qui semble s’articuler sur la même trame, quelle que soit l’époque ou la région du monde; le mythe de la descente aux enfers... Il se retrouve encore aujourd’hui dans les codes scénaristiques et communicationnels. Sa signification n’est jamais vraiment la même, mais une fois qu’il a été formulé, il semble imposer sa marque à toute une culture… Beaucoup ont cherché à décrypter son sens ultime, bien qu’il s’agisse avant tout d’un processus, et non pas d’un symbole. Mais explorons toujours quelques unes des significations qu’on à donné à ce passage dans l’autre monde…

 

Dans son livre La chasse structurale, Gérard Mendel assimile l’activité symbolique à une sorte de séquelle post-natale correspondant au stade où le nourrisson dépend entièrement de sa mère. C’est ainsi qu’il explique la puissance des déesses-mères, souvent constatée à la source de cultures où la femme ne tient pourtant qu’un rôle de second ordre… Pour illustrer sa thèse, Mendel s’appuie sur un épisode rapporté par Lévi-Strauss, et qui met en scène un shaman de la tribu des Cuga dans la république du Panama.

Ce shaman intervient au cours d’un accouchement difficile, dans un contexte fort évocateur. Il y effectue un voyage jusqu’au séjour de Muu (littéralement assimilée à l’utérus et au vagin) : puissance responsable de la formation du fœtus. Mendel écrit : « Le shaman est le messager entre deux mondes. Orphée primordial, il lui faut aller et revenir (…) Le shaman-pénis pénètre ainsi dans l’Inconscient afin de recouvrer la part de principe vital qu’à reprise à elle indûment Muu, puis il revient dans le monde des hommes. Mais au terme de ce voyage intérieur, une opération est nécessaire : verrouiller le passage emprunté afin que, comme devant, les deux mondes existent bien séparés. »

Pour Mendel, il est explicite que le monde de la nature s’oppose ici au monde de la culture (ou de la société toujours menacée de dissolution par les forces primordiales de la terre-mère). Ce voyage jusqu’au royaume de Muu dont il faudra verrouiller l’issue nous renvoie à la symbolique de la descente aux enfers, de la confrontation à la mort et à l’informe… Bien que le rapport nature/culture varie fortement d’une société à l’autre, il pose ici l’universalité d’un pouvoir acquis sur la nature et rendu manifeste par la soumission de la femme, tout en reléguant dans l’Inconscient les traces de cette lointaine conquête… Nous verrons plus bas que si le mythe de « la descente aux enfers » est bien universel, il prend des formes multiples et donne lieu à une infinité d’interprétations. Celle de Mendel s’appuie largement sur les travaux de Freud et sa théorie sexuelle. Il écrit encore : « A ne percevoir que le contenu manifeste des mythes, on reconnaîtrait certes qu’ils sont élaborés et travaillés à ce niveau apparent par les systèmes structuraux ; mais on laisserait échapper ce qui les a produit et ce qui les reproduit : la lutte entre les sexes.

L’univers des mythes et des religions primitives, peuplé d’entités féminines et maternelles qui deviennent menaçantes si leur pouvoir ne demeure pas contenu à l’intérieur de certaines limites ou si leur autorité est contestée – d’où procède en effet leur puissance ?

D’un désir pour la mère, condamné par le groupe des hommes, et comme tel vécu comme dangereux, de même que l’objet vers lequel il se porte, désir refoulé plus ou moins complètement mais toujours actif dans l’Inconscient ?   Certainement.

D’une nature environnante pleine de périls tout autant que source de nourriture, et peuplée inconsciemment d’entités maternelles par la projection ? – Certainement.

Mais outre les souvenirs du petit enfant dans lesquels le personnage puissant était la mère, le  refoulement secondaire et la culpabilité transforment l’image féminine dominée dans les rapports sociaux, exclue des grandes décisions, à laquelle on prend le pouvoir de ses actes, en une image inconsciente redoutée (et donc dominante), telle que la révèle le retour du refoulé dans l’activité symbolique. »


Certes, il est bien probable que certains mythes (ou autres tensions occultes) nous révèlent ce genre d’informations sur notre société dualiste et segmentée… Mais de là à faire du mythe un produit de la lutte entre les sexes, c’est oublier bien des aspects du mythe (dont l’action s’étend au-delà de l’inconscient). La chose ne se présente d’ailleurs pas toujours comme une lutte… Les mythes sont des processus combinatoires et les plus subtils vecteurs de la mémoire (consciente ou inconsciente). Ils nous renseignent d’abord sur l’échelle de valeurs propre à un groupe ou une société, leurs fondements et leur équilibre. Il serait bien vain d’y chercher une vérité universellement valable pour tous… Mais voici un petit panorama du mythe de la descente aux enfers à travers différentes cultures : la Mésopotamie, l’Egypte, le Japon, l’Inde et la Grèce. Nous y verrons que ce voyage au royaume des ombres peut être celui d’un homme comme celui d’une femme, et que l’entité qui représente la mort est tantôt féminine et tantôt masculine. Quant aux rapports que ce « passage initiatique » instaure avec la nature, ils sont variables. Le mythe n’est pas figé. Chacun le reçoit et le transforme selon ses voies…

 

cinq  mythes  de  La  descente  aux  enfers : 

  

Ishtar et Tammuz / Mythologie mésopotamienne.

Izanagi et Izanami / Mythologie japonaise.

Isis et Osiris / Mythologie égyptienne.

Sâvitrî et Satyavan / Mythologie indienne.

Orphée et Eurydice / Mythologie grecque.

 

Evidemment sur ce thème, il y en a une multitude, tant et tant d’autres…

***************************************************************************

 

 

ISHTAR  ET   TAMMUZ  __________________  Mésopotamie

 

En des temps éloignés, un berger nommé Tammuz s’éprit d’une déesse. La grande Ishtar : déesse de la guerre et de l’amour, assurait la fécondité de tous les êtres à travers le cycle de la vie, et gouvernait le royaume du jour.

Tammuz vint se présenter devant Ishtar avec les bêtes de son troupeau. Il se prosterna et s’offrit à elle. Un riche agriculteur se présenta aussi devant la déesse avec les fruits de ses récoltes. Un long combat eut lieu entre les deux hommes, après quoi la déesse choisit Tammuz, le berger.

La déesse s’unit au mortel, mais la joie et la paix ne succédèrent pas à leur union car Ishtar n’était pas satisfaite de régner sur le royaume du jour. Un autre royaume suscitait son envie, situé dans les tréfonds des espaces inférieurs. C’était un lieu de mort, mais la déesse voulut descendre aux enfers, dans le royaume de sa sœur aînée afin de lui prendre son trône. Elle décida de passer les sept portes et de s’attribuer la totalité des mondes d’en haut et d’en bas, du jour et de la nuit, croyant pouvoir devenir la Déesse Absolue. Or, à peine eut-elle pénétré dans le royaume des ténèbres qu’elle se retrouva nue et sans armes. C’est ainsi qu’elle perdit ses pouvoirs et n’y fut plus qu’une prisonnière.

Cependant, comme c’était la déesse Ishtar qui assurait la fertilité de la terre et que le royaume du jour avait besoin d’elle pour survivre, la reine des enfers lui permit de remonter à la surface, à condition que celle-ci lui envoie un autre prisonnier en remplacement.

Ishtar remonta donc sur la terre, escortée de démons et se mit en quête d’un remplaçant. De retour dans son palais, elle eut la mauvaise surprise de retrouver Tammuz confortablement installé sur son trône, car entre temps, le berger était devenu le roi de la cité.

-          Ah ! s’écria-t-elle. Tu voulais prendre ma place ? Hé bien, tu vas la prendre !

Elle désigna alors Tammuz pour la remplacer en enfer, et le jeune homme dut partir pour le royaume d’en bas.

Si la déesse Ishtar n’avait plus d’amour pour Tammuz, celui-ci avait encore une sœur jumelle, assez aimante pour le secourir. La sœur du berger parvint à convaincre la reine des enfers de laisser Tammuz libre une moitié de l’année à condition qu’elle remplace elle-même son frère pendant l’autre moitié. C’est ainsi que Tammuz descendit dans le royaume des morts au commencement de l’hiver. Mais chaque printemps, il put revenir sur terre, semblable au renouveau de la nature et des saisons.

 

Analyse du Mythe :

Mythe essentiellement agraire du renouveau de la vie. La fécondité y tient la place principale (le culte d’Ishtar fut longtemps prépondérant), mais elle est « limitée » par les forces des ténèbres détenues par sa sœur aînée. Ici, le héros  ne vainc pas la mort et ne remonte pas librement des enfers. L’ambition de la déesse se heurte à un compromis (fraternel) entre le jour et la nuit, mais c’est aussi l’amour fraternel qui permet le renouveau. Quant aux rivalités du berger et du cultivateur, nous pouvons sans doute y voir une opposition de la vie nomade et sédentaire. La préférence d’Ishtar pour le berger a peut-être valeur d’augure. Notons que c’est probablement de cette région de Mésopotamie (royaume d’Uruk /Ur) que le patriarche Abraham partit vers la terre promise, laissant derrière lui les dieux de ses pères.

 

Notes : La déesse Ishtar des babyloniens correspond à la déesse Inanna des sumériens. Le Tammuz babylonien correspond à Dumuzi. Il n’est pas exclu que certains « amalgames » entre les deux versions se trouvent dans notre texte, du fait de l’ambiguïté du rôle de la déesse. En effet, les motifs de sa descente aux enfers varient selon les versions. Tantôt Ishtar apparaît comme la responsable du départ de Tammuz, tantôt elle tente de le ramener en se désignant elle-même comme remplaçante. Le culte de cette déesse semble donc avoir subi des transformations à travers les époques, et probablement une forme de disgrâce. Le mythe relate le dépouillement progressif d’Ishtar, sommée d’ôter l’un de ses vêtements à chacune des sept portes, jusqu’à la totale nudité.

 

 

 

IZANAGI  ET  IZANAMI  ___________________  Japon

    

Au commencement était le chaos, et petit à petit, un premier monde se constitua : la haute plaine céleste. C’est alors qu’apparut le couple d’Izanagi et Izanami, suspendu dans les nuées, flottant au dessus des eaux. Izanagi était l’homme. Izanami, la femme.


Izanagi tendit sa lance dans l’eau et l’agita en tout sens. Les gouttes de l’océan ainsi projetées se changèrent en îles, en montagnes, en forêts… C’est ainsi qu’ils créèrent l’archipel du Japon. Puis, ils continuèrent de peupler leur création et d’y insuffler la vie.

Lorsque Izanami donna naissance au dieu du feu, elle fut mortellement brûlée, et dut descendre aux enfers. Fou de colère, Izanagi trancha la tête du dieu, mais de son sang jaillirent seize autres divinités. Izanagi se résolut à descendre à son tour aux enfers pour en ramener sa compagne.

Arrivé au royaume des morts, Izanagi perçut la voix d’Izanami, mais il ne la vit pas, car elle se dissimulait volontairement dans l’ombre.

-          Ne me regarde pas, supplia t’elle. Il faut que je demande la permission de remonter avec toi. J’ignore si elle me sera accordée, car j’ai déjà goûté à la nourriture des morts.

-          Laisse-moi te regarder, répondit-il.

Mais elle refusa. Izanagi s’obstina et parvint à surprendre sa compagne. Or, c’est avec horreur qu’il découvrit un cadavre tout dégoulinant de pourriture. Blessée et humiliée de ce regard, Izanami se jeta sur son compagnon en hurlant. Izanagi prit la fuite, tandis que son épouse en furie se lançait à sa poursuite.

Izanagi parvint tant bien que mal à remonter à la surface, tout écorché par les griffes de sa femme. Cette dernière dut s’arrêter à la limite des enfers dont Izanagi scella l’entrée, mais elle lui lança encore des paroles stridentes.

-          Je te jure de tuer chaque jour mille créations sorties de toi ! s’écria Izanami.

-          Hé bien, j’en recréerai mille cinq cent tous les jours, répondit Izanagi.

Et il partit.

Parvenu à une rivière, il lava ses plaies et se purifia. Son œil droit se changea en lune. Son œil gauche en soleil. Les vêtements qu’il portait se changèrent également en diverses créatures. Ainsi, Izanagi se fondit dans la nature et fit corps avec elle.

                                                      

                  

Analyse du Mythe :

 

Quoique la notion de démiurge se retrouve dans le mythe (principalement quant à la naissance du Japon, considéré comme d’essence divine), Izanagi et Izanami n’interviendront plus vraiment dans l’histoire. Leur dissolution dans la nature souligne le caractère animiste du mythe (d’où le culte des montagnes, des arbres et autres émanations du premier monde céleste). Un certain équilibre est instauré par le couple quant aux morts et aux naissances, mais là encore, le héros ne parvient pas à ramener sa compagne des enfers. Soulignons également la violence des principaux protagonistes, sans véritable responsabilité. En effet, il n’y a pas d’adversité fondamentale, mais une irruption de forces obscures, due à la mort comme telle. Le monde d’en bas est le troisième monde (Yomi), et c’est de lui que découlent les notions de mal et de souillure.  L’unique remède devient alors la purification rituelle.  

 

Notes : Plus précisément, Izanagi et Izanami sont assimilés aux premiers kamis. Le mot « kami » désigne les puissances invisibles, sans qu’il s’agisse expressément de dieux. Ce terme du Shintô est sans équivalent dans la pensée occidentale. Le kami se rapporte à tout ce qui est, ou devient sacré. Cela implique autant les êtres que les phénomènes, les lieux et les objets. L’œil gauche d’Izanagi est le symbole auxquels les empereurs font remonter leur lignée. En effet, ce disque rouge personnifie la déesse solaire Amaterasu, et figure sur le drapeau japonais. 

Le mythe est tiré du Kojiki (récit des choses anciennes).

 

 

 

ISIS  ET  OSIRIS  ______________________   Egypte

 

Atoum, le dieu solaire, fut le premier à jaillir des eaux primordiales. Il se créa lui-même et donna naissance au premier couple divin : Shou et Nefnout, le souffle et le l’atmosphère. A leur tour, ils donnèrent naissance au ciel et à la terre : Nout et Geb. Ces derniers eurent quatre enfants, deux fils et deux filles : les dieux Osiris et Seth, et les déesses Isis et Nephtys.

Osiris était bon, et régnait sur l’Egypte avec sagesse. Il enseigna l’écriture à son peuple, pratiqua l’irrigation et cultiva habilement ses terres. Le dieu Seth, quant à lui, avait reçu l’esprit du mal, et régnait sur une terre stérile. Jaloux et malveillant, il convoitait la place d’Osiris.

Tandis que le dieu Osiris gouvernait son empire aux côtés de son épouse Isis, le dieu Seth méditait la perte de son frère. C’est ainsi que Seth imagina de construire un somptueux sarcophage à la taille d’Osiris. Lorsque le sarcophage fut prêt, il organisa un banquet où furent conviés tous les dieux de l’Egypte. Il présenta le sarcophage à leurs yeux, et tout le monde en admira la beauté.

-          J’ai l’intention de l’offrir, déclara Seth. Et c’est à celui qui s’y sentira le plus à l’aise que j’en ferai cadeau. Allons, mes amis, essayez-le à votre tour.

Ce fut bien sûr Osiris qui s’y glissa le mieux, puisque le sarcophage était à ses mesures. Le piège se referma sur lui, et le sarcophage fut jeté au fleuve sur ordre du dieu Seth. Osiris mourut noyé, et Seth eut alors le loisir de s’emparer du trône.

Folle de douleur, la déesse Isis entreprit de retrouver le corps de son époux. Elle possédait  beaucoup de dons, parmi lesquels celui de la magie. Le nouveau maître de l’empire voyait d’un mauvais œil les recherches d’Isis. Craignant qu’elle ne parvienne à ranimer Osiris,  le dieu Seth se dépêcha de retrouver le corps de son frère avant elle. Dès qu’il l’eut retrouvé, il le découpa en quatorze morceaux et le dissémina à travers tout l’empire. Malgré les ruses et les nuisances de Seth, la déesse Isis ne perdit pas patience. Elle parvint à rassembler tous les morceaux du corps et à le ranimer avec l’aide d’Anubis, le dieu des morts. Cela ne dura qu’un moment. Bien que ressuscité, il fallait qu’Osiris s’en aille  pour le royaume d’en bas. Mais avant cela, il put s’unir à Isis et engendrer Horus. Après qu’Osiris ait regagné l’empire des morts, la déesse éleva l’enfant dans la mémoire de son père.

Parvenu à l’âge adulte, Horus alla se confronter à son oncle Seth afin de lui reprendre le trône et de venger son père. Ainsi, par le règne du fils d’Isis et Osiris, l’ordre fut rétabli dans le royaume d’Egypte.

 

Analyse du Mythe :

Les notions de bien et de mal apparaissent clairement dans ce mythe. L’enfant posthume assure ici la victoire. La généalogie tient une grande place dans l’ordre des choses. Néanmoins, il s’agit avant tout de querelles intestines et de luttes pour le pouvoir théocratique. Remarquons l’attraction que le sarcophage exerce sur les dieux conviés au banquet, et soulignons la prédilection des égyptiens pour les rites mortuaires (tout comme l’aspect chirurgical de la résurrection). Si Osiris est initialement assimilé à la végétation et à la prospérité, il devient par la suite le dieu des morts. Isis est, pour sa part, l’incarnation de l’amour conjugal et maternel, mais également la détentrice des puissances magiques. L’importance de son rôle confère à l’amour une valeur prédominante, sans pour autant se poser en valeur absolue, car la puissance divine apparaît toujours multiple et enchevêtrée.


 

 Notes : Atoum, le dieu créateur et auto-créé est une manifestation de Râ, le soleil. Quant à Isis, elle sera assimilée à Déméter (Terre-Mère)  à l’époque gréco-romaine, et personnifiera la déesse universelle. Son culte se répandra dans tout le bassin méditerranéen. C’est aussi Isis qui reconstitue le phallus de son époux (seul morceau manquant parmi les quatorze disséminés par Seth). Les représentations d’Isis et de l’enfant Horus font écho à bon nombre d’images de la Madone chrétienne, mais la déesse personnifie avant tout le trône et la légitimité du pouvoir pharaonique.

 

 

 

SÂVITRΠ ET  SATYAVAN  _____________________  Inde

 

A l’époque où la princesse Sâvitrî dut choisir un époux, son cœur se porta vers Satyavan, beau et vertueux parmi les hommes. Son père était un ancien roi, déchu de son royaume. Devenu aveugle, il avait fait le vœu de vivre comme les ascètes de la forêt auprès de sa femme et de son fils. Ainsi, le jeune Satyavan partageait l’ermitage de ses parents et les soutenait dans leur vieillesse. Or, il y avait un sage du nom de Nârada qui tenta de dissuader la princesse d’un tel mariage.

     - Tu ne dois pas épouser Satyavan, dit le sage, mais ce n’est pas à cause de sa pauvreté, ni parce que son père a perdu son royaume. La vérité, c’est que ce jeune homme n’a plus qu’un an à vivre. Ses jours sont comptés. Veux-tu vraiment devenir veuve dans la fleur de ta jeunesse ?

 Mais Sâvitrî ne changea pas d’avis et épousa Satyavan. Bien décidée à vivre dans la forêt, elle s’installa dans l’ermitage auprès de son mari et de ses beaux parents.

Le mariage fut célébré, mais l’année eut tôt fait d’arriver à son terme. Trois jours avant la date où Satyavan devait mourir, la princesse Sâvitrî entama un jeûne et une longue veille. Elle demeura debout trois nuits durant. Au dernier jour, lorsqu’elle vit Satyavan prendre sa hache pour aller couper du bois, elle s’élança derrière lui, car elle savait que son heure était venue.

Quelques instants après avoir commencé son travail, Satyavan fut pris d’un vertige et de violents maux de crâne. Sâvitrî le fit asseoir près d’elle et lui posa la tête sur ses genoux, mais la douleur ne passa pas.

C’est alors qu’un homme vêtu de rouge apparut. Il était grand et sombre. La princesse comprit immédiatement qu’il ne s’agissait pas d’un homme ordinaire mais d’un dieu. Dès l’apparition de ce grand personnage, Satyavan perdit connaissance.
savitri et satyavan

-          Je m’appelle Yama, dit l’homme sombre. Je suis le dieu de la Mort, et je viens en personne pour emmener ton époux. Tu peux t’en aller, ma belle Sâvitrî, car tu es allée aussi loin que tu pouvais.

Ayant dit ces mots, Yama sépara l’âme et le corps de Satyavan. Il enferma son âme dans un sac qu’il lia, et son cadavre tomba à terre. Mais Sâvitrî ne rebroussa pas chemin.

-          Je savais bien que tu étais un dieu, répondit la princesse. Avant de t’en aller, écoute ce que j’ai à te dire : les sages qui vivent dans la forêt possèdent le vrai courage, car ils observent ce qui est juste. Ils connaissent la Loi qui régit l’univers, et c’est celle que j’ai choisi d’observer moi aussi. Telle est ma voie, et je n’en veux pas d’autre.

-          Tu as bien parlé, dit Yama. Je vois que tu es noble et vertueuse, et je veux te récompenser pour tes paroles. Demande-moi une faveur, belle Sâvitrî. N’importe laquelle, hormis la vie de Satyavan.

-          Mon beau-père est aveugle, répondit Sâvitrî. Fasse qu’il retrouve la vue.

-          Tu es exaucée, répondit Yama. Mais vas-t’en vite à présent.

-          Je ne peux pas me résoudre à m’en aller ainsi, dit la princesse. Il y a encore une vérité que j’aimerais proclamer : Ne faire aucune violence à aucun être, ni en acte, ni en pensée, voilà la Loi éternelle. Or, les sages ne se contentent pas d’être bons envers leurs amis ; ils se conforment à la Loi même avec les ennemis qui tombent entre leurs mains. Telle est la vraie bonté.

-          C’est la pure vérité, répondit Yama. Ces mots me comblent de joie. Choisis une seconde faveur, ô merveilleuse Sâvitrî. Tout ce que tu voudras, excepté la vie de Satyavan.

-          Autrefois mon beau-père possédait un royaume, dit la jeune femme. J’aimerais que ce royaume lui soit rendu sans qu’il ait à abandonner ses vœux.

-          Soit ! dit Yama. J’exauce ton souhait. Mais rentre chez toi, princesse. Tu dois être épuisée.

-          Je ne suis pas fatiguée, répondit Sâvitrî. Et je sais qui tu es. Tu n’es pas seulement Yama, le dieu de la Mort. Tu es aussi Yama, le seigneur de la Loi. Or, les bons agissent toujours selon la Loi. C’est à toi qu’il appartient de reconnaître la bonté. Les bons n’ont pas à craindre les bons. Ce n’est pas par crainte de la Loi qu’ils agissent, mais par amour de la vérité. Et c’est pourquoi les bons choisissent d’être des protecteurs.

-          A mesure que je t’écoute parler, dit Yama, je m’émerveille de ta sagesse. Choisis une faveur incomparable, épouse fidèle !

A cet instant, la princesse Sâvitrî remarqua que le dieu n’avait ajouté aucune restriction à sa parole et qu’elle pouvait lui demander ce qu’elle voulait le plus au monde. Elle demanda alors la vie de Satyavan. Yama la lui accorda, ainsi que ces faveurs précédentes. Le dieu de la Mort délia l’âme du jeune homme et tandis qu’il retournait d’où il venait, Satyavan reprit conscience.

 

 

Analyse du Mythe :

 
Ici, la Loi ne s’apparente pas seulement au cycle de la nature, mais à un ordre sacré. L’observance des rites, du jeûne, d’une veille et la proclamation de maximes vertueuses assurent à la princesse les faveurs du dieu Yama. Remarquons qu’il n’y a pas de séparation entre les notions de mort et de loi, puisqu’elles se retrouvent toutes deux personnifiées dans un même dieu. Tout devient possible à la fervente Sâvitrî malgré l’apparente fatalité de son union. L’éloge que reçoivent les ascètes, les sages et les ermites nous indique où se trouve la valeur fondamentale. Ici, l’héroïne parvient à fléchir la mort. La loi dont il s’agit est à la fois un ordre cosmique et moral (le Dharma), mais aussi une idéalisation du rite et de la parole. En effet, son exploit consiste davantage en une plaidoirie qu’autre chose.

 

Notes : L’histoire de Sâvitrî est tirée du Mahâ-bhârata, épopée sanskrite qui influença l’ensemble de la tradition indienne. Dans le texte original, la princesse prononce davantage de maximes et se voit accorder bien d’autres faveurs parmi lesquelles : une centaine de fils issus de son sang. Cet aspect relativise quelque peu l’idéal ascétique hindou.

Quoique Sâvitrî ne soit pas au nombre des déesses du panthéon indien, son rôle auprès de Satyavan reflète celui de la sakti (énergie créatrice et régénératrice) que personnifie l’épouse de chaque dieu.

Ce mythe révèle une conception non dualiste de l’existence où les contradictions apparentes se résolvent dans un principe d’Unité (Brahman).

 

 

 

ORPHEE  ET  EURYDICE ________________________  Grèce

 

Il y avait un poète nommé Orphée que le dieu Apollon combla de toutes les grâces. Il jouait de la lyre et chantait si merveilleusement que nul ne pouvait l’entendre sans être subjugué ; non seulement les bêtes féroces, mais aussi les arbres et les pierres. Il mettait tant d’émotion dans ses chants que la nature entière semblait retenir son souffle.


Orphée aimait Eurydice, douce et belle parmi les nymphes, et il en fit sa femme. Les nymphes étaient des divinités bienfaisantes qui peuplaient la nature, filles de Zeus et du Ciel. Peu de temps après son mariage avec Orphée, la belle Eurydice fut importunée par un cultivateur, nommé Aristée, qui était également amoureux d’elle. Alors qu’il cherchait à l’approcher, la jeune femme prit la fuite et fut piquée par un serpent. Eurydice mourut aussitôt. Les autres nymphes, ses sœurs, se vengèrent d’Aristée en détruisant ses cultures et en faisant périr les abeilles qu’il élevait pour leur miel. Quant à Orphée, il ne voulut pas croire que sa femme était perdue et décida de la ramener, où qu’elle soit. Emu d’une telle douleur, Zeus permit au poète de descendre aux enfers. Armé de sa lyre et de sa voix enchanteresse, le jeune homme s’enfonça dans le royaume des morts. Il se trouva d’abord face à Cerbère, le gardien des enfers, qui lui barra la route. C’était un chien monstrueux dont les trois têtes étaient hérissées de serpents. Orphée prit sa lyre et joua. Le monstre en fut charmé et le laissa passer. C’est ainsi que le poète parvint jusqu’à Perséphone, la déesse de la mort.

-          Je suis touchée de voir un si grand amour, lui dit elle. Tu as bien mérité de ramener Eurydice avec toi. Mais il y a une condition à cela : pendant tout le trajet de ton retour vers la lumière, ne te retourne pas. Eurydice te suivra, mais ne la regarde pas avant d’être remonté à la surface.

-          Comment saurai-je qu’elle est bien derrière moi ? demanda le poète.

-          Tu pourras lui parler, dit Perséphone, mais ne te retourne en aucun cas.

Orphée remercia la déesse et commença à refaire tout le chemin inverse. De temps à autre, il demandait à Eurydice si elle était bien là, et Eurydice lui répondait :

-          Ne crains rien, je te suis.

Lorsque Orphée fut à nouveau passé devant Cerbère, il sentit qu’il était tout près du but. La lumière du jour apparaissait déjà dans le fond du tunnel, et le poète se retourna dans un mouvement de joie. Or il s’était retourné trop tôt, et Orphée put seulement voir Eurydice disparaître parmi les ombres.



Analyse du Mythe :

 Ici, les armes venant à bout de toutes les portes sont la musique et la poésie. Orphée est le fils d’une muse et le protégé d’Apollon : dieu de la beauté et du génie artistique, lequel est aussi une divinité solaire d’origine très ancienne, probablement et paradoxalement étrangère à la culture grecque (Asie mineure ?). Le poète échoue par manque de foi, n’ayant pas pu s’empêcher de jeter un regard en arrière. La légende d’Orphée et Eurydice est tardive, car il existe une première légende dans laquelle la descente aux enfers d’Orphée correspond davantage à une quête spirituelle. L’orphisme était une véritable religion, répandue dans la Grèce, en marge des cultes officiels, fondée sur les mystères et l’initiation. La fin tragique d’Eurydice met une limite au voyage d’Orphée, tout en ouvrant des voies « souterraines » au futur christianisme.

 

Notes : Apparu vers leVIe siècle av. J.-C. l’orphisme est apparenté aux  mystères d’Eleusis, aux doctrines égyptiennes (voire aussi hindouistes) de la transmigration de l’âme et aux philosophies allégoriques. Le pythagorisme en est proche. Selon le mythe, Orphée doit éviter la fontaine de l’oubli afin de s’abreuver au marais de Mnémosyne, lequel lui rendra la mémoire de son immortalité originelle.

 

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20 mai 2009 3 20 /05 /mai /2009 21:46
Voici maintenant une micro pièce satirique (sur laquelle je risque encore de faire des corrections), et qui pourrait bientôt entamer son petit tour des directeurs de théâtre... Ou pas.


 LES SIMULACRES DU CRÂNE

 

 

                                         Monologue en III Actes

 

  

 

                                                     ACTE  I

 La scène évoque un jury. A l’instant où commence le monologue, l’acteur  lui  tourne le dos. Le jury est virtuel, et  n’intervient qu’à travers le personnage qui rejoue la soutenance de sa thèse dans le double regard des spectateurs.

 

 

  J’ai prononcé le mot « mythe »  pour qualifier un système de représentation, et ils l’ont pris comme une insulte. Je ne faisais pas allusion  à ces petits parasites qu’on trouve dans les placards. Non… je ne pensais pas aux bestioles, ni aux fables, ni aux superstitions… J’ai prononcé le mot « mythe » dans son sens premier (si j’en crois l’étymologie), c’est à dire : transmission. Une articulation de signes. Un agencement d’images, de nombres, de paroles. Une formule. Un récit. Il y a une proximité inavouable entre le muthos et le logos… Evidemment, j’aurais dû voir que le terrain était miné. Il me fallait pourtant introduire très précisément mon sujet. Sinon, ils n’auraient pas compris pourquoi je me mettais à débiter un conte de fée pour illustrer ma thèse. Enfin, dans tous les cas, ma petite histoire allait faire scandale…

 

 Tous ces gens très solennels eurent soudain l’air constipé. Je veux dire, consterné. C’était naïf de ma part, peut-être... Si j’avais dit « paradigme » plutôt que « mythe », ils l’auraient sans doute mieux pris. C’est vrai que ça sonne mieux à l’oreille : les mots « programme », « référentiel » ou toute autre conception « paradigmatique ». C’est moins suspect qu’un mot qui commence par mytho.

 J’étais là avec mon dossier sous le bras. Un dossier intitulé « mythes et codes ». Et bien sûr, ma démonstration se posait comme une évidence (de mon point de vu). Je n’avais pas compris qu’il faudrait encore me justifier. A la fin, on me posa la question :

-          Pour quoi faire ?

  Alors là… Hé ben… comment ça ? Combien de fois allais-je le dire ? Avec quels nouveaux mots ? Je fus sommé d’éclairer ce petit groupe de momies…Oh, elles sont encore là… Pardon, je m’excuse, et j’obtempère.

 

 Alors voilà : il y a des cadres qui nous permettent d’organiser nos pensées et de passer à l’acte. Des cadres dans lesquels se structurent nos esprits. Et ces cadres sont fondés sur différents modèles. Mais ces modèles sont des outils, et rien que des outils. Ils sont au service de la pensée, et non pas l’inverse. Or l’inversion survient si communément, et de façon si insidieuse, qu’elle constitue en soi la problématique : Ne pas se laisser assujettir par nos instruments de représentation. Ne pas se laisser modéliser par eux. Ne pas devenir un outil au service d’un outil !! Et pour cela, la méthode consiste à s’attacher au mouvement de la pensée, de l’action et de l’accomplissement, sans se laisser piéger par les formes qu’il emprunte.

 

 Mais à nouveau, la question retentit :

-          Pour quoi faire ?

 Apparemment, quelque chose sonnait faux ( !?). J’avais l’air d’un petit brouillard glauque et confus, une flaque de ténèbres bêtement répandue là, sans queue ni tête. Quoi ? Ce n’était clair pour personne d’autre ? Ce n’était clair que pour moi ? Tant de malentendus, de faux problèmes, d’aliénations : tout cela balayé d’un coup grâce à un petit examen préventif ; juste en identifiant le mouvement qui prend sa source en deçà des formes, des cadres et des appareils dans lesquels nous gesticulons. Et on me répond : pour quoi faire ?

 J’ai alors prononcé le mot « adéquation ». Pour retrouver une adéquation, oui. Je sais que l'adéquation n'est pas nécessaire en amont pour produire un bénéfice, mais il arrive toujours un moment ou elle devient fondamentale Car il n’y a pas toujours un mouvement authentique en deçà d’un agencement de signes… Il arrive aussi qu’il n’y ait RIEN, ou beaucoup trop peu. Le trompe l’œil est une chose courante en la matière.  Il ne s’agit pas de se débarrasser des mythes et des codes symboliques omniprésents dans la mémoire (individuelle ou collective), mais de les prendre pour ce qu’ils sont et de les remettre à leur place, bien dosés, en équilibre avec ce qu’ils désignent.

 Parce que, sans cette  adéquation, ils pullulent et retiennent la vie en otage dans leurs combinaisons d’images ou de chiffres. C'est gros, vous ne remarquez pas ?  Je parle de l’adéquation entre le virtuel, le réel et le symbolique. Le passé, le présent et le devenir : la conscience et la responsabilité d’un temps imparti, sans échappatoire dans l'évanescent. C’est un luxe inouï, la maîtrise de son propre temps. Les gens qui dépensent beaucoup d’énergie à ne pas se laisser étouffer dans un moule le savent bien ; tous ceux qui évoluent dans un temps artificiel où les choses sont prédéterminées, non pas en fonction de leur nature ou de leur volonté, mais en fonction d’un modèle de simulation arbitraire… Cela génère des êtres informes ou bien, qui passent de formes en formes, juste pour pouvoir s’acheminer. Et même là, on trouve encore des nuances : il y a ceux qui parviennent à y prendre du plaisir et qui choisissent leurs formes successives comme au grand magasin ; et puis il y a ceux qui rebondissent de moule en moule en faisant très attention, un peu comme sur un terrain criblé de mines personnelles. Quand on entend au loin des petits explosifs, on devrait deviner qu'une "inadéquation" commence à générer ses tous premiers symptômes. Alors oui, après tout, on ne se sent pas forcément trop mal dans la coquille dont on nous a gratifiés, selon qu’on y trouve plus ou moins d'adéquation...

 

 Mais pour la énième fois, j’entendis la même question retentir. Elle raisonna même en écho. Cette sale petite question :

-          Pour quoi faire ?  Pour quoi faire ? !!

 

 Au début je n’ai pas compris. J’ai répété plusieurs fois la même réponse, mais ce n’est pas ça qu’ils attendaient. Non…  en fait, ils attendaient que je me contredise. C'est-à-dire, que je leur fournisse un modèle et un cadre. Que je donne une forme déterminée à ma pensée et que je m’y tienne. Une nouvelle coquille, pour ainsi dire. J’ai  fini par comprendre… Après quoi, ils daignèrent très légèrement varier les termes de la question :

 

-          Dans quel but faites vous une distinction entre la forme et le mouvement d’une pensée ? Quant au mouvement de la vôtre, vers quel but est-elle orientée ?

 

 J’ai bredouillé qu’il s’agissait en l’occurrence de garder une neutralité  plutôt que de mettre en avant mon orientation personnelle. Ils n’ont pas tout de suite insisté. Ils ont cru préférable de revenir à l’aspect tendancieux de mon vocabulaire en déclarant que le mot « mythe » ne leur plaisait pas. Le mot mythe n’était pas opportun pour qualifier des cadres et des systèmes reconnus. C’est sûr… Il fallut à nouveau justifier mon champ sémantique…

 

 Mythe. Mythe. Mythe. Mythe. !!!! Si je tiens à ce mot, ce n’est pas pour rien. Je sais bien qu’il est galvaudé, connoté, péjoratif ; qu’on l’assigne à résidence au loin, quelque part dans un temps immémorial ou un lointain géographique, parmi des peuplades isolées encore marquées du sceau originel de la pensée mythique… Après tout,  il n’y a rien d’étonnant à ça ; nous ne percevons que les mythes qui n’agissent pas directement sur nous. Les nôtres portent d’autres noms. Ou mieux, ils se drapent d’invisibilité. C’est ainsi qu’opère la doxa : phénomène qui dissout les imageries et les conjonctures d’un temps dans l’ordre des choses, et qui nous rend aveugles à nos mythes effectifs.

 Et puis chaque mythe possède son code particulier, lequel nécessite sa propre grille de lecture. Il y a des mythes qui s’agglomèrent les uns aux autres comme des sédiments dans lesquels demeurent imbriqués des éléments fossiles, et qu’il faudrait manier à la façon des géologues.

 Il y a des mythes topographiques, qui décrivent un parcours dont chaque point correspond à une alliance entre différents groupes dont le cheminement constitue un territoire parfaitement cartographié sans qu’il n’appartienne à personne mais dont chaque groupe se réclame (le genre de mythe incompréhensible aux propriétaires terriens).

 Il y a des mythes fondés sur des entités mathématiques qui induisent des lois immuables et des modèles opératoires exclusivement accessibles à l’intellect. Quand on a dit ça, il faut encore préciser qu’il y a une infinité de « mathématiques », selon qu’on manie des unités indivisibles, des nombres complexes, des fonctions, des puissances, des flux humains, monétaires, énergétiques, etc…

 Il y a aussi des mythes qui prennent soudain corps à travers une figure charismatique, un seul individu qui synthétise en lui tous les antagonismes d’une époque ou qui devient l’icône d’une culture, d’une société ou d’une histoire.

  Voilà ce qu’est le mythe : un processus combinatoire. On pourrait s’amuser à donner un nom différent à ce processus selon chaque variation, ou bien en fonction du cadre, des objets et des symboles qu’il produit. Mais puisque cet agencement de signes et de concepts correspond déjà à la définition du mythe, il n’y a aucune raison de se lancer dans cette classification interminable. Et puis, je ne vois pas qui pourrait classifier tout cela, à moins d’avoir l’idée préconçue de hiérarchiser ces modèles de tel sorte que le sien apparaisse comme l’ultime aboutissement de tout – tentation bien connue des momies solennelles qui froncèrent leurs sourcils à ces mots…

 

 Le mythe est le vecteur commun de toute l’humanité. Il est impossible d’avoir une perception naturelle des choses sans passer par son prisme, tout comme il est impossible de se parler les uns aux autres sans avoir préalablement assimilé les signes qui constituent une langue.

 Mais si je ne comprends pas le chinois, je ne vais pas en déduire pour autant que les chinois passent leur temps à faire semblant de parler. Quoique… Si de bons comédiens imitaient le chinois devant moi avec des intonations convaincantes, je n’aurais aucun moyen de démêler le vrai du faux. Et c’est peut être ainsi que les mythes inhérents au développement de nos esprits ont été galvaudés par des simulacres. Mais permettez moi de réhabiliter ce terme, puisqu’il n’y en a pas d’autres d'aussi évidents, à moins de se lancer dans un vocabulaire savant (pour qualifier toujours le même processus avec quelque variante imperceptible).

 

 Contrairement aux bêtes, aux plantes et aux insectes (j’ignore si nous sommes vraiment mieux lotis), notre instinct ne nous offre pas un rapport immédiat à l’ordre naturel. Il y a toujours un petit recul entre l’homme et son environnement. Une distanciation opaque : ce recul qui nous oblige à une médiation perpétuelle entre tout et tout, sur tous les plans (entre les lois de la nature et celles de la société, entre  le bien relatif et le bien commun, entre les hommes et leurs représentants, entre les hommes et Dieu, entre les dieux des uns et ceux des autres, etc)… Ce petit recul ne génère pas les mêmes instruments de communication, de représentation ou de cohésion selon l’époque, le climat, la configuration géoplitique ou je ne sais quel autre paramètre. Il faut dire également que ce petit recul (qui nous rend dépendant d’un système symbolique) a inspiré de véritables experts en la matière – experts qui, ayant perçu l’infinité des combinaisons possibles, cultivent l’art d’en déceler ou d’en inventer de nouvelles, toutes plus incompréhensibles les unes que les autres, sous couvert de faire accéder plus facilement les masses humaines à un meilleur cadre de vie, à l’ordre, au droit, au savoir, à un poste hautement fonctionnel, à la reconnaissance de leurs pairs, à une gamelle de pâtée ou au salut de leur âme… Mais, pour reprendre l’exemple des pseudos comédiens simulant le chinois, il y a quand même des gens qui disent véritablement quelque chose quand ils parlent. Enfin, je l’espère…

 Les experts du petit recul sont tantôt des visionnaires, tantôt des logiciens, tantôt des managers et des escrocs subtiles, tantôt des tyrans et des sangsues. Parfois même, d’honnêtes gens. Et aussi quelques sages…

 J’oubliais les artistes. Evidemment, ce sont les premiers experts en la matière. C'est-à-dire, quand il s’agit de donner une forme à ces choses insaisissables qui germent dans nos « petits reculs » ou dans nos gouffres sans fond… Et là, je parle de formes infiniment subtiles, quoiqu’on y trouve toujours quelque coquille vide. Mais bon, il est question de donner une forme aux phénomènes qui se jouent dans ce petit recul, du plus infime au plus gigantesque : fantasmes occultes, névroses chroniques, élan pulsionnel, enchantements collectifs, haines intestines, ressentiments intellectualisés ou intuitions furtives. Humm…. Il me faudrait un exemple.

 

 Je vais d’abord évoquer les personnages de Dostoïevski parce qu’on dirait que chacun d’eux porte un corps étranger dans son « petit recul ». Ou plutôt, chacun d’eux  subit une sorte de dédoublement, voire de morcellement, en restant toujours bien ancré de sa propre dynamique… Comment dire ?  Dans les romans de Dostoïevski, il y a toujours un héros christique, une sorte de saint plein de compassion, prêt à se sacrifier, habité du sentiment de sa « mission » et  qui accepte humblement le cours de son destin – quand bien même il devrait atterrir au goulag ou au bordel. Mais dans cette sainteté, il y a presque toujours quelque chose de grotesque, avec un vague sentiment de dégoût  très étrange, et l’obsession de fournir un corps à part entière à la nation russe… Et puis, il y a le révolté, centré sur lui-même dans une tension constante de la volonté, généralement habité d’une « idée fixe », qui va contre le courant, qui défie l’ordre établi et qui tente de le renverser ou de le tourner en dérision. Dans cette violence, il flotte aussi une chose un peu douceâtre et incongrue. Une sorte de pitié qui passe en un clin d’œil de l’empathie à la haine… Entre les deux, il y a la fièvre, le délire et la force d’inertie qui plombent tout par avance. Mais surtout, il y a un troisième homme : le fou à lier. Evidemment, ces trois personnages constituent un seul homme. Quand le saint regarde le révolté, il n’y voit que le fou. Il explique cette folie comme un cas de possession, et tente désespérément de le délivrer du démon. Le révolté regarde le saint et voit aussi le fou. Ou plutôt : un malade mental. Devant chaque élan mystique du saint, le révolté diagnostique un cas d’épilepsie chronique ou d’idiotisme aggravé. L’un se sent responsable de tout ce qui l’entoure, traçant son chemin de croix au milieu du chaos, portant le monde entier sur ses épaules. L’autre considère que les hommes sont le produit d’un contexte social et qu’il faut se donner les moyens d’agir sur cet ordre, fût-ce par la violence,  pour s’extraire de son trou…. Mais c’est toujours le même personnage qui sombre dans la démence (ou s’en échappe in extremis), passant par mille et une caricatures grotesques, sans jamais parvenir à l’unité…

 Je ne sais pas jusqu’à quel point Dostoïevski nous a fourni la combinaison de l’âme russe (ou plutôt, la difficulté à trouver une combinaison dont les termes ne soit pas empruntés à un autre modèle) ni si la chose est encore d’actualité, mais voilà une formule qui a pris corps dans des romans, tout comme elle aurait pu donner lieu à une théorie de la schizophrénie générale (visible ici avant l’heure).

 

 Un autre exemple… Oserais-je évoquer la philosophie de Nietzsche ? Y a-t’il  jamais eu de plus grand expert de nos « petits reculs » ? Nietzsche se fit une vocation de débusquer toutes les niches où vient se travestir et dépérir l’instinct. Il s’en est allé avec sa gibecière sur la piste de cette bête blessée, puis il l’a magnifiée, exaltée, spiritualisée, avant de lui rendre toute sa volonté de puissance… Savait-il que la bête ne va pas sans son mythe ? Oui sans doute, puisqu’il a fait l’éloge du masque. Trouver un nouveau masque… Mais il ne savait pas où cette volonté de puissance irait bientôt se nicher.

 

 Du coup, il faudrait qu’on parle de littérature ou de philosophie française, puisque je me trouvais justement à Paris, face à des momies parisiennes, lors de ce petit exposé…

 

 L’archétype du petit recul dans ce domaine, c’est peut être le roman balzacien, avec cette volonté de classifier toutes le figures de la comédie humaine dans un labyrinthe géant. Un labyrinthe d’ordre essentiellement social. Il y a là de la méthode (à la mode cartésienne), et une volonté de dévoiler les illusions ou les faux semblants dans l’esprit des lumières, ou encore, à l’image des contes philosophiques à la Voltaire en lutte contre l’obscurantisme, voire, contre le mythe lui-même (dans sa forme idéologique) : l’homme en quête de liberté, se baladant à travers tous les modèles d’âmes et de sociétés, avec beaucoup de diplomatie et une légère condescendance… Cet art de ne vouloir se laisser enfermer nulle part, tout en ayant pris soin de ranger tous les autres dans des petites cases bien étiquetées.

 Ce qu’il y a de rigolo avec l’esprit français, c’est qu’ayant posé le principe de sa propre liberté comme un droit absolu et inaliénable, il ne supporte pas celle de ses condisciples et s’offusque dès qu’il voit dépasser une tête du cadre.

 Imaginons maintenant une équation ou une formule qui rendrait compte de ce paradoxe français. Le premier terme de notre formule sera la lettre C, soit l’ensemble des Conservatismes, cet inavouable esprit de Castes, ce goût prononcé pour les Cadres et les Corporatismes. De façon très habile nous reprendrons la lettre C pour désigner les Contre-pouvoirs,  un goût inné pour la Critique et la Contestation, parfois même jusqu’à l’avènement d’une forme raffinée de Chaos.

 Et ainsi de suite pour le troisième terme de l’équation, soit L’extrême Conscience de soi et de sa haute Culture ; puis nous désignerons encore  par C la tendance opposée, soit le Conditionnement et la Compartimentations des genres, sans oublier la Complaisance dans nos Contradictions et la Confusion des valeurs que tout cela induit (je m’émerveille de voir autant de mots commencer par « con » mais comprenons)… Bref, quel que soit ce que nous additionnons, soustrayons, multiplions ou divisons, nous obtenons toujours C. Une fois qu’on a compris ça, on peut jongler habilement avec cette sublime vérité, ou bien s’armer de fureur contre ce code hypocrite qui ne génère que des impasses. Humm, bon… Pour l’instant, je vais jongler.

 

 

                                                           

                                                               ACTE  II

L’unique personnage poursuit son monologue en devenant de plus en plus ironique avec son jury de simulation. Il joue ici son dernier acte en tant qu’acteur avant d’endosser la fonction de conteur, ménageant et justifiant chaque étape vers son objectif aux yeux de son « public ».

 

 Non, je ne vais pas faire l’innocent. Je sais bien qu’il y a un sens à cette question :

-          Pour quoi faire ?

 Je sais bien qu’il n’y a rien de plus dangereux que le maniement d’un mythe, que de dévoiler un mythe, que de braquer les projecteurs dessus… Il faut avoir confiance dans les cadres où nous vivons, et parfois il n’est pas bon de vouloir trop gratter le verni ou de chercher à voir ce qui se trame sous le masque. Ben oui, je ne suis pas que con (!). Je sais aussi faire la part des choses. Et d’ailleurs, pour rendre hommage à la gente honorable enrubannée de bandelettes que j’ai qualifiée de « momies », je commencerai par reconnaître l’utilité du mensonge (quoique la gente en question n’en ait jamais directement fait l’éloge).

 La vérité est un luxe réservée à une très petite parcelle d’hommes : les forts ou les vertueux qui n’ont rien à craindre d’elle (on peut même se demander si cette petite parcelle existe). Mais pour tous les autres ou à certaines périodes de leurs vies, le quotidien serait insoutenable sans recourir au mensonge. Reste encore la question du dosage. Il y a vraiment de tous petits mensonges (qui méritent à peine ce nom), très nécessaires dans nos rapports avec les autres, et qui prennent l’aspect d’une surface policée, d’une agréable petite brume ou d’aménagements subtils sans lesquels la réalité serait par trop brutale. Nous en usons tous. Au moins de temps en temps. Et puisque nous agissons en fonction d’un modèle implicite ou de l’image que nous tentons de renvoyer, c’est probablement la première expérience que nous ayons du « processus combinatoire » que je commente ici – que je commente à des fins très très claires (et que je clarifierai encore par la suite pour tous ceux qui n’ont pas compris).

 

 En un mot, pour ce qui concerne les mensonges modérés, on préfèrera le terme « convention ». Car après tout, on ne ment pas trop méchamment tant qu’on donne une réponse convenable, même si elle n’est pas vraie. La réponse vraie, dans bien des cas, sera très mal reçue – perçue comme scandaleuse ou pas perçue du tout.

 Oui oui, et c’est aussi pour cette raison qu’on n’enseigne jamais aux enfants à quoi servent nos modèles de représentions (je n’ose pas dire nos mythes), ni ce qu’ils sont, ni comment ils se sont faits. On se contente de les leur imposer comme d’évidentes vérités, ce qui revient à confondre le terme éducation avec le terme endoctrinement…Mais il me semble l’avoir déjà dit en empruntant d’autres mots qui commençaient par C  (culture et conditionnement, non ?)…  Humm oui, je suis peut-être un nostalgique de la fonction didactique du mythe : cet aspect du mythe qui pose le processus de la perception et du raisonnement avant la restitution des données d’un programme.

 Mais passons et revenons au sujet… Je parlais du mensonge et des contextes particuliers qui le rendent si vital.

 Posons le décor : je viens de sortir de prison, non pas après avoir purgé ma peine, mais par évasion. J’y étais enfermé pour meurtre, viol et torture. Je suis un scélérat de la pire espèce, lucide et sans remords. Je suis très très concupiscent et j’éprouve ma plus grande jouissance à voir mourir quelqu’un qui me supplie de l’épargner. De préférence, un petit enfant ou une belle femme que je pourrai défigurer (on trouvera mon exemple excessif, mais c’est ce qu'il faut justement). Je me balade dans l’allée d’un bois où vont quelques promeneurs, et je repère une jeune fille que j’aimerais bien éloigner du chemin. Evidemment, je ne peux pas aller vers elle et lui déclarer franchement mes intentions en espérant qu’elle se prête au jeu. Il faut ruser. Je n’ai pas d’autre choix.

 La grâce et la douceur que dégage cette jeune fille me donne l’intuition immédiate de sa sensibilité un peu compassionnel. Je me roule dans la boue. Je m’écorche la face avec mes ongles et je titube comme un aveugle qui aurait perdu sa canne après avoir été brutalisé par des petits voyous (c’est une idée). Je prie la jeune fille de me prêter ses yeux, juste le temps que je retrouve ma canne blanche, jetée plus loin dans la forêt par ces petits garnements… Hé hé hé ! Il faut que le scénario soit convainquant et que ma prestation éveille sa pitié. Plus on est mal intentionné, et plus il faut être doué. C’est une question de survie. Il n’y a que les âmes trop candides que la vérité met soudain en porte à faux, parce qu’elles n’avaient pas pris la peine de la cacher. Le menteur, lui, connaît bien la nécessité d’avoir réponse à tout.

 

 Je ne moralise en aucun cas, sachez le. On peut comprendre qu’il y ait des intentions vraiment pas présentables, d’où la nécessité de réinventer une image qui puisse donner prise à nos actions sur la réalité (inaccessible sans cela). C’est tout naturel. Les animaux font ça tous les jours sans jamais y penser (c'est-à-dire, quand ils tissent des toiles invisibles, qu’ils sécrètent d’étranges substances – tantôt pour attirer une proie, tantôt pour l’anesthésier, tantôt pour échapper à un prédateur – je pense aussi à leur art du camouflage, de la feinte et de la ruse qu’on retrouve jusque dans les plantes, et mêmes dans les cellules inorganiques qui sont cause de nos pires maladies, ou celles dont la fonction régulatrice nous maintient en vie sans que nous soyons conscients de ces milliards de petits êtres intelligents qui se font silencieusement la guerre)… Oui le mensonge est une stratégie de défense et d’attaque naturelle, universellement répandue (il y en a qui croient que c’est un truc typiquement humain, mais non. Sauf que chez nous, la chose s’est amplifiée par nos petits reculs, et nos calculs exponentiels).

 Là où la chose prend des proportions effrayantes, c’est quand un individu tout à fait « ordinaire » (ici, je parle d’un être humain) pourvu de certaines qualités, valeurs, motivations, d’une personnalité et d’un cheminement à part entière, ne saurait pas faire autrement que d’avancer masqué, même en dehors de toute obligation d’obtenir je-ne-sais-quoi dans je-ne-sais-quel contexte. Parce que voilà : un mensonge bien ficelé, une charmante petite illusion, sont toujours plus efficaces qu’une vérité ordinaire…

 Par exemple, je pourrais être un jeune homme doux, sensible, un peu rêveur et pas très sûr de lui. Un jeune homme amoureux  (toujours de cette jeune fille qui se promène dans la forêt). Mais plutôt que de chercher à induire un contact qui permettrait seulement de me laisser connaître, je me demande soudain en quoi je l’intéresserais. Je me dis que j’aurai l’air ridicule d’arriver comme ça devant elle avec mon air niais et romantique. Et peut-être même que j’aurai l’air faux… Mieux vaudrait la prendre de haut, feindre de la confondre avec quelqu’un d’autre. Pourquoi pas une prostituée ? Lui demander combien elle prend. Faire en sorte qu’elle s’indigne, qu’elle se justifie, puis lui faire des excuses froides et sèches avant de reprendre ma route en ayant pris soin de laisser planer une atmosphère dubitative. Il y a des gens comme ça, oui… qui se donnent beaucoup de mal à se rendre odieux, juste pour se rendre intéressants. J’aurais pu donner d’autres exemples, moins fleur bleue que celui-ci (j’étais d’humeur guillerette)…
Enfin bref, rester soi même, c’est avancer sur un terrain glissant. Et puis c’est plus difficile qu’il n’y paraît. Tout d’abord, il faut avoir pu deviner qui on est. Se chercher et se trouver. Affiner, accroitre et cultiver toutes les choses qui méritent de l’être ; cela prend du temps. Il faut faire le tri, des choix, des erreurs… Alors qu’adopter la (bonne) image en toutes circonstances, c’est presque instantané. Il suffit d’imiter ce qui a déjà fait ses preuves. Simuler, jouer, ça va beaucoup plus vite ; tandis qu’accomplir ce que l’on est avec ce que l’on a : c’est long, douloureux et sans garantie d’une bonne récolte. L’autre avantage du mensonge, c’est qu’il n’a pas de limite. On peut jouer sur une infinité de tableaux sans s’investir vraiment. Je ne sais pas comment tout cela s’est imposé comme une évidence, mais aujourd’hui c’est un fait. Je veux parler de ce genre d’habileté et de cet art incontournable qui consiste à savoir fixer son prix en vue du rôle à jouer.

 

 Toutefois, il y a bien un concept typiquement humain, et c’est la  « Vérité » : concept tout à fait inadapté dans la jungle, et qui (à l’époque où je parle) n’en finit pas de tomber en désuétude. D’ailleurs, ce concept est passé par tant d’adroites petites mains, qu’il a pris toutes les formes possibles avant de finir sur le bord de la route comme un fruit indigeste plusieurs fois recraché…  Le mythe se trouve justement à équidistance de la vérité et du mensonge, et il est bien dommage qu’il se soit lui-même fourvoyé dans son rôle. Oui oui, le mythe ! j’y reviens, car il va bien falloir que je raconte la petite histoire, classée dans la case « conte de fée »…

 

 Si le mensonge est un phénomène de cryptage qui permet de se planquer dans l’ombre ou d’y avancer comme une bête tapie (qu’il s’agisse de fuir ou d’attaquer), en revanche, le mythe est un outil de décryptage – outil qui déroule une formule dans le temps, une série de symboles dont le sens n’est pas tout de suite clair, et qui nécessite une lecture appropriée… Libre à nous de prendre un mythe au premier degré, certes. Mais ce n’est pas son rôle initial. Le mythe désigne autre chose que lui-même, autre chose que les formes dont il use. Il donne à voir des images, mais il nous force à regarder par delà. Il nous indique la sortie du labyrinthe aux illusions. Illusions que nous projetons les uns sur les autres pour captiver la proie que nous convoitons, ou échapper à la bête qui nous convoite... Le mythe dévoile les règles de ce jeu de dupe, il le brise et élabore implicitement une échelle de valeurs qui servira de fil conducteur. Ce fil qui relie les hommes entre eux et leur permet de se rencontrer autrement, ailleurs… (Non, je ne vais pas pleurer… Poursuivons).

 Ce n’est que lorsque le mythe tente de se faire passer pour la Vérité elle-même, qu’il tombe dans le non sens pour devenir le pire de tous les mensonges. Il sert de chemin, rien d’autre. Il ne faut surtout pas qu’il se prenne pour la forme qu’il emprunte. Bien sûr ! bien sûr ! bien sûr ! les choses ne s’en inversent pas moins. Toujours, ressurgit la tendance à se laisser prendre au jeu.

 

 Mais les momies, de nouveau, me trouvaient agaçant. Elles s’impatientaient de mon discours et s’agitaient solennellement, du fond de cette espèce de tribunal dans quoi je les voyais toutes droites comme des juges…

 

-          Quelle est votre discipline ? Quelle est votre matière ? Dans quel cadre opérez vous ? Tout cela ne veut rien dire. Qu’est-ce donc, cette « vérité » que vous avez à la bouche ? Êtes-vous là comme prophète, théologien, psychologue, sociologue, philosophe, anthropologue ?

 

-          Humm… Anthropologue, disons. Heu.., mais… Non, il ne s’agit pas sciences humaines !

 

 J’étais sur le point de m’égarer sur une fausse piste. Encore une… En fin de compte, quel était mon objet d’études ? Aussi inattendu que cela puisse paraître, il s’agit de  « recherche précautionneuse en techniques managériales » ; pour le coup, je risque d’être hors sujet… Identification, contrôle et organisation des flux !!! Pour cela, il faut déterminer des cadres, poser des dispositifs et établir des catalogues de modélisation.C'est le nouveau terrain privilégié du mythe. Alors voilà, la question est de savoir à quel catalogue appartiennent mes imageries.  Suis-je en train de brasser le plus grandiose bestiaire, la symbolique des âmes, la projection des crânes, le grand emblème des peuples, la faculté de conscience, d’illusion, de clairvoyance, de faux semblants, ou je ne sais quelle mémoire collective bariolée et pêle-mêle ? C’est à partir de ce terreau qu’on met en place une stratégie… Ca ne fait pas très sérieux mais c’est ainsi.  Au cours de cette année, les momies solennelles eurent l’obligeance de m’enseigner des méthodes organisationnelles. Des techniques de cohésion. Oui oui… Mais comment appliquer cela dans les faits, sans « adéquation » ? Je suis bien obligé de mettre les mains dans le bourbier s’il faut tâter le terrain. Qu’ai-je constaté ? Une désagrégation du processus identificatoire, une déperdition de légitimité, une défiance envers tout dispositif organisationnel. Et malgré tout, il est toujours aussi délicat d’attribuer ces dysfonctionnements à autre chose qu’une erreur de stratégie. Ma problématique se situe ailleurs, cher jury. Vous êtes le cœur de ma problématique. Vous êtes le problème, si j’ose dire… Je voudrais parler d’une certaine « mouvance » qui semble vous échapper, et qui détermine les codes et les images à votre insu. Voilà pourquoi je ne peux pas prendre place dans le champ que vous m’assignez. Il faut que je me tienne en deçà, juste le temps de comprendre comment les choses s’agencent (car elles peuvent aussi s’agencer en dehors de vos directives).  Je ne peux pas me prononcer, parce que les éléments se meuvent. Les images ne signifient pas la même chose dans tous les lieux ni dans tous les temps. Elles n’appartiennent jamais aux disciplines qui tentent de les cerner. Eternellement, elles se modifient et se réinterprètent… Comment expliquer ça ? Un mouvement identique à lui-même, sans jamais avoir la même forme… Passons, je n’aurais pas dû me présenter comme un anthropologue. En plus, ce n’est même pas vrai. Et il est bien possible que je ne sois pas non plus chercheur en techniques managériales… La critique des cadres, c’est bien mon sujet, mais cadrer la critique s’avère problématique. Seulement voilà : les momies désirent passionnément manier des objets bien délimités.

 

 Ah, momies ! Chères momies ! Savez-vous qu’il est impossible de négocier avec vous ? La  momie pose toujours des conditions invivables. Invivables, au sens propre ! Premièrement, la momie fait comme si c’était « normal » d’être une momie. De fait, elle attend qu’on adopte son état. Mais ce n’est pas négociable. La momie ne comprend pas le mouvement des choses parce qu’elle y a renoncé. D’elle-même, elle s’est privée de ses organes vitaux ; plus rien ne circule dans son corps (quoiqu’elle ait conservé sa forme intacte). Elle se croit libérée d’une matière sale et putrescible, et regarde tout ce qui grouille et fourmille avec mépris. Je peux comprendre… Mais je n’ai nulle envie de me faire retirer la cervelle par les trous de nez, comme elles ! Elles ont un beau crâne vide, certes, sur lequel nous pouvons tous projeter nos stupeurs et nos admirations. Elles sont glorieuses et hiératiques, oui oui… Mais ce n’est pas négociable. Vraiment pas.

 Alors venons-en au vif du sujet. Je ne suis pas un menteur, mais je suis un conteur. C’est la seule manière dont je peux soutenir ma thèse. Je sais bien que ce mot commence par « con ». On ne se refait pas… Je vais parler français, dans mon style très soutenu, de celui qui tape sur les nerfs. Cela fait beaucoup de contre-indications à la transmission de mon message. J’en ai bien conscience. Mais pour démontrer que mon récit n’est pas une pure affabulation, je vais d’abord aborder le thème de la « mécanique des désirs ». C’est très important pour comprendre l’omniprésence du mythe dans nos sociétés. Et là, je ne parle pas du mensonge ordinaire ; je parle du mythe négatif. Le mythe fragmentaire, affranchi de son mouvement initial, le reflet sans matière devenu tout puissant, le simulacre absolu ! Bref, allons-y avant que je  ne me perde à nouveau.

 

 Je crois que le mot latin « fatum » signifie : destin. C’est important ; je ne m’égare pas sur cette thématique. Les hommes spéculent et cherchent depuis toujours à contrôler leur destin. Et souvent, celui des autres… Ils élaborent un monticule de stratégies à cet effet. Beaucoup de choses irrationnelles se trament autour de cette idée. Ce même mot « fatum »  est aussi affilié au mot « fée » au sens de l’enchantement, ainsi qu’à la fatalité : cette idée d’un destin tout tracé depuis que certaines marraines invisibles se seraient penchées sur nos berceaux… Je n’expliquerai pas exactement comment s’établit la filiation (après tout, vous devinerez), mais ce « fatum » renvoie également au mot fétiche.  Le fétichisme,  oui. C’est précisément ce dont je veux parler. Il y a un fétichisme religieux et un fétichisme sexuel. Il y a même un fétichisme de la vie quotidienne et de la consommation ordinaire. Le fétiche est une image, un objet ou une posture qui suscite le désir et le canalise vers lui. Parfois, ce n’est qu’un accessoire qui attire l’attention vers une vague entité, vers telle ou telle personne. Mais dans le pire des cas, c’est la personne qui joue le rôle d’un accessoire, alors que le fétiche est devenu tout puissant.

 Dans certaines pathologies psychotiques, on observe des collectionneurs de bottines, de gants ou de bonnets qui n’éprouvent réellement d’excitation sexuelle que devant ces objets. Il y a aussi des fétichismes élaborés qui consistent en une véritable mise en scène (je ne parle pas de moi, ah ah), toute une déclinaison de postures théâtralisées de violence et de soumission. Mais qu’il s’agisse de s’agenouiller devant une statuette d’albâtre, de lécher le soulier d’une dame ou de déterrer un cadavre, la particularité du fait tend à se reproduire en séries identiques (manufacturées, pour ainsi dire) …

 Pardonnez-moi, je n’ai donné que des exemples outranciers. Des exemples pas du tout adaptés à mon auditoire. Des exemples dans lesquels personne n’osera se reconnaître, et bien trop caricaturaux. On peut dire que le tueur en série est un fétichiste, certes. Mais la collectionneuse de poupées Barbie aussi. Il est vrai qu’il y a quelques différences de degrés…

 

 Le fétiche, voyez vous, c’est ce qui reste d’un agencement de signes désagencé dont on ne saisit que quelques éléments isolés de l’ensemble. Ou plutôt, ce sont ces éléments qui vous saisissent et vous captivent. S’il y a un dieu quelque part, on ne le perçoit qu’à travers son armée de fétiches avec tout son décorum dérisoire et totalitaire. Il y a peut être aussi des hommes quelque part, mais là encore, il y a surtout des fétiches, avec des rôles et des postures, des masques ravissants et des grimaces peintes (la momie trouverait effrayant de se promener la face nue)… Le fétiche, c’est le simulacre. Le simulacre, c’est le mythe vide et sans objet. Le mythe qui ne raconte rien, qui ne montre rien que lui-même : la pure forme dépouillée de message. Dépouillée de signification… Et pourtant, par je ne sais quel mystère enchanté, cette forme agit. Elle charme. La magie du verbe et de l’image opère malgrè tout… Et la chose se répète perpétuellement, dans la joie vicieuse du cercle fermé, toujours déjà tracé.

 

  Il y a là tout un petit monde recréé sur la base d’une partie isolée de l’ensemble. Ce petit monde n’est fait que de duplications du même objet, alors bien sûr, cela… Cela me fait penser à une chose (mais ne croyez pas que je me disperse à nouveau dans mes thématiques). Cela me fait penser aux formes de vies élémentaires, d’une façon très frappante. Je crois que les psychiatres (mes références m’étonnent moi-même) seront d’accord avec moi pour dire que cette démultiplication du fétiche, cette surenchère du stimulus, cette répétition désespérée des mêmes scènes vides, est plutôt le signe d’un affaiblissement que d’un surplus d’énergie. Dans bien des cas, ces pathologies sont liées à une impuissance partielle ou totale ; impuissance à laquelle viennent précisément « remédier » ces pratiques en stimulant le désir par des leviers artificiels.

 C’est un peu comme si un organisme complexe, ne parvenant plus à maintenir son propre équilibre, empruntait peu à peu les modes de fonctionnement d’une forme de vie plus simple, répétitive, binaire. Ici, je pense à la bactérie, puisque la duplication est également son mode opératoire. Les bactéries, pour la majorité d’entre elles, ont une fonction régulatrice et vivent tranquillement dans nos corps pour notre plus grand bien. Mais il n’est jamais de très bon augure que nos cellules se mettent à fonctionner sur un mode « bactérien ». Le pire, c'est que c'est cette simplification d'ordre binaire aime à se faire passer pour un progrès inouï. Comment dit-on ? Métastase... Ca n’annonce rien de bon. Ni pour un organe, ni pour un homme, ni pour une société. Quand on observe de tels phénomènes, on est tenté de prononcer les mots dégénérescence et putréfaction. Enfin, tout cela est naturel. Je suppose que c’est la seule manière dont nos cellules peuvent s’enfuir lorsqu’elles n’ont plus le sentiment de faire partie intégrante d’un corps. Une flamme vacille et meurt, puis les voilà parties… Elles pullulent vers une hypothétique sortie, et cherchent à retourner dans la terre ou vers je ne sais quelle matière informe où elles pourront se recycler d’une nouvelle sorte. Qui a jamais pris conscience de l’intelligence subtile de chacune des cellules qui composent nos carcasses ?

 

 Bref, revenons au mythe (quoique nous ne nous soyons pas vraiment éloignés). En tant que « processus combinatoire » le mythe est organique. En tant que symbole cristallisé, fétichisé, fossilisé, le mythe est viral. Je schématise grossièrement, c’est sûr. Mais cela explique qu’il soit le meilleur outil pédagogique pour l’éveil des esprits, et le pire instrument d’aliénation quant à l’abrutissement des mêmes esprits… Deux mouvements cohabitent en lui : un mouvement qui agence des signes et articule les phases du temps vers un but, et un mouvement qui dissout toute singularité dans la même masse fulgurante, avide de s’étendre à chaque recoin avant d’anéantir son propre fond. Oh ! Tout ça, ce ne sont que des images… Il faut savoir dans quel contexte les choses se font. On ne peut pas en vouloir à certains symboles de se pétrifier puis de se répéter, ni à certaines personnes de se momifier. C’est ainsi. Ce n’est pas leur faute, puisqu’il s’agit d’un déficit de vitalité… C’est normal de mourir.

 

 Ce qui n’est pas normal, c’est de s’obstiner à faire semblant d’être en vie quand on est déjà mort.

 

 - Abrégez ! Abrégez ! Enoncez votre thèse au lieu de gloser !

 

 Humm hum, on aura reconnu l’accent suave de la Momie. Oui, je vais énoncer ma thèse. Ou plutôt, je vais narrer le conte que j’ai promis. Je n’aurais pas pu dire ce conte sans avoir préparé mon auditoire, mais c’est dommage... J’aimerais m’asseoir au coin du feu pour l’occasion, et porter la tonsure frontale des druides (ou autres moines champêtres), juste pour vous faire sentir la puissance de la narration. Malheureusement, on risque de n’y voir qu’un aspect fictionnel. Distractif, peut-être (humoristique même !)… J’aurais voulu que le sang se glace dans vos veines à la seule idée que je vais maintenant dire un conte. Tout le monde raconte des histoires, alors bien sûr, au moment où l’Histoire va être racontée, elle passe inaperçue, dans le brouhaha général. Ne riez pas (j'ai cru entendre rire), c’est une chose effrayante. C’est un conte effrayant, quoiqu’il n’ait rien d’un film d’horreur. C’est sa réalité qui le rend effrayant… Ce n’est pourtant qu’un conte. J’ai l’air de me contredire, mais bon, tant pis. Au moins, j’aurais tout fait pour vous rendre attentif à ce qui va suivre.

 

 

                                                               ACTE  III

L’unique personnage s’est entièrement concentré dans son rôle de conteur. Le jury a disparu. La scène n’évoque plus que les images surgies de la narration (il n’est pas exclu qu’il parle effectivement au coin du feu, la tête recouverte d’un capuchon, ou autre fantaisie)...

 

                                                       Le Musée des Idoles

 

Il y a longtemps, dans un lieu non identifié, venaient se réunir des personnes non identifiables. De cette époque, je ne peux rien dire, car rien n’en est resté, excepté la marque d’un trou dans le sol…

  Dans les temps qui suivirent, des hommes bouchèrent le trou et disposèrent des pierres sur une trame concentrique. La nuit, ils y allumaient un feu et évoquaient l’esprit des lieux. Je n’étais pas là pour en juger,  mais on pourrait  les nommer devins, chamans, sorciers… Des hommes très occupés à décoder les empreintes laissées par ceux qui les précédèrent…

 

 Une nouvelle époque vint. Les sorciers disparurent. Des hommes forts édifièrent une forteresse dans ce lieu ou quelque part aux alentours. Ce fut le temps des guerriers qui se sacrèrent rois. Des cités s’établirent autour de la forteresse. Puis, empâtés dans les plaisirs consécutifs à leurs victoires, ils tombèrent sous le pouvoir d’autres hommes, moins forts, mais plus fins : des sages pointilleux, soucieux de faire respecter leur sagesse. Ces hommes édifièrent un temple à la place de la forteresse, et mille cités nouvelles s’inclinèrent devant eux.

 Dans les temps qui suivirent, un peuple de rebelles renversa le temple. Une scène publique se dressa alors sur ses ruines. Des hommes ardents y haranguèrent la foule et enflammèrent les consciences. Mais petit à petit, c’est un théâtre qui s’édifia dans cet espace immémorial. Un théâtre vivant, tout d’abord. Un théâtre d’ombres projetées, ensuite…

 

  Or, dans le temps où commence réellement notre histoire, l’édifice prit la forme d’un grand musée. Le plus gigantesque musée du monde, agrémenté de trente étages et autant de sous sols. Dans ce lieu sans pareil s’alignaient des idoles. Des idoles de toutes sortes, classifiées selon la nature de leur impact sur les visiteurs.

 Aux étages les plus élevés étaient entreposées les plus récentes idoles. Des idoles souvent éphémères à qui l’on demandait d’avoir du réalisme et de l’extravagance, d’être familières et inatteignables, imprévisibles mais formatées… Parfois l’idole s’auto détruisait sous les yeux du public. Les visiteurs circulaient le long d’une vitre et pouvait voir ces icones vivantes dans les postures les plus incongrues. Certains visiteurs payaient même cher pour avoir l’étrange plaisir de voir leur idole vomir, uriner ou faire une crise de nerfs. Il faut dire qu’à ce niveau du grand musée, il y avait des idoles dont la vertu consistait exclusivement à savoir être impudique.

 Souvent, le public se plaignait de la mauvaise qualité des expositions, de leur médiocrité ou de leur vulgarité. De leur côté, les administrateurs en rejetaient la faute sur l’hypocrisie, le voyeurisme et l’abrutissement des foules. Mais en somme, le musée des Idoles ne désemplissait pas…

 

 La plus part des symboles entreposés dans ce musée appartenait néanmoins aux périodes antérieures. On y trouvait les représentants des états et des anciens royaumes, des temples, des arts et des ombres passées. Il y avait une salle pour les rois et les princes déchus. Une salle pour les pontifes et pour les grands législateurs. Il y avait encore de grands cérémoniaux qui attiraient les foules. Le public regardait tout cela  sans se formaliser, en riant, en critiquant ou en croquant des cacahouètes. On trouvait encore une certaine déférence envers les collections quand on descendait un peu plus bas dans le musée. Seulement, il faut admettre que plus on s’enfonçait sous le niveau du sol, dans les salles dévolues aux vieilles divinités, moins il y avait de visiteurs…

 En fait, les dieux fossiles n’étaient vus par personne, mais ils alimentaient tout le musée, un peu comme une mine de charbon…

 

 Un jour, une demoiselle se présenta à l’accueil et demanda à voir les princes de sang. On dirigea la demoiselle au niveau 2 des souterrains. Là, elle découvrit de petits princes presque malingres, bien coiffés, bien vêtus, et qui sirotaient du champagne dans un salon capitonné de velours.

-          Il y a erreur sur les personnes, dit la jeune fille.

L’hôtesse qui l’avait conduite jusque là parut décontenancée.

-          Quels autres princes de sang ?

 

 Telle était en effet la question. Notre demoiselle émit l’hypothèse que les vrais princes de sang étaient rangés beaucoup plus bas que leurs pâles héritiers. On laissa donc la demoiselle descendre au niveau 12. Ai-je besoin de préciser que bien peu de gens s’aventuraient si loin ? La jeune fille, après qu’on lui ait indiqué un petit escalier, se rendit par elle-même auprès des princes de sang. Il s’agissait d’hommes bruts, massifs, impressionnants sous bien des angles, et qui semblaient habités d’une chose bizarre (comme un surplus de présence). La jeune fille les regarda bien en face, puis remonta dans le hall du musée. Il est fort probable qu’elle prononça une phrase à leur adresse avant de remonter. Quant à la signification de la phrase, en substance, il est fort à penser que c’était :

-          Y a-t-il encore quelqu’un ou quelque chose qui justifie votre présence ici ?

 

 Mais ce n’est qu’une hypothèse…

 

 Peu après la visite de notre demoiselle, il y eut une petite catastrophe. On ne sait comment, d’étranges guerriers au charisme mystérieux s’échappèrent et circulèrent librement dans les couloirs. On les identifia comme d’anciens princes de sang (il faudrait dire sanglants), et le conservateur du musée eut toutes les peines du monde à les réintégrer dans leur salle du douzième niveau sous le sol. L’épisode engendra un bel éventail de stupeurs, frissons et évanouissements en tous genres, mais la psychose fut rapidement neutralisée. Il faut dire que les administrateurs connsaissaient bien les princes de sang et y avaient parfois recours pour instrumentaliser, discréditer ou encenser une nouvelle idole aux yeux des visiteurs. Tout cela de façon très discrète, en lâchant ponctuellement les "fauves"... Le conservateur crût donc à une simple erreur de l'administration.

 

 Dans un premier temps, on ne fit pas le lien entre cet évènement et la visite de la jeune fille, mais quelque temps après, la demoiselle refit son apparition à l’accueil.

-          Je veux voir les gorgones, dit-elle.

On commença par lui indiquer des icônes du répertoire dramatique, mimées par les icônes de la grande comédie, mais notre demoiselle ne voulut pas s’astreindre à des représentations scéniques. Elle répéta qu’elle voulait voir les gorgones, et plus précisément les sœurs immortelles : Euryale et Sthéno.

 Il se trouva encore une hôtesse pour lui ouvrir la porte des souterrains, et la jeune fille s’engouffra à une vingtaine d’étages sous le niveau du sol.

Là, elle découvrit deux créatures reptiliennes aux regards innommables. Aussi étrange que cela soit, ces deux divinités importées de la Grèce antique conservaient malgré tout une puissance attractive et une certaine beauté jusque dans leur hideur. Mais inutile de les décrire, puisque les hommes avertis savent qu’il ne faut pas les regarder en face, sous peine d’être changé en pierre…

 

 A nouveau, la visite de la demoiselle fut suivie d’un désordre. Cette fois-ci, la catastrophe n’eut rien de « petit », car il y eut des pertes humaines. Les visiteurs furent soudain frappés des maux les plus impensables. Dans les cas les moins graves, certaines personnes se paralysaient subitement et tombaient sur place. Des les cas les plus fous, elles demeuraient littéralement statufiées et mourraient toutes droites.

 

 Quelques érudits du musée élaborèrent un plan minutieux par ramener les gorgones dans leurs souterrains à l’aide d’un certain bouclier (longtemps conservé parmi les reliques). Mais la chose ne fut pas aisée, car il y avait déjà longtemps que les admnistrateurs ne mesuraient plus l'impact de telles icones. La gorgone Euryale se tenait bien en vue, au centre du hall, et malgré le carnage engendré par le petit clignement d’œil, quelque chose d’irrésistible semblait émaner d’elle, de sorte que bien des visiteurs furent presque sur le point de se jeter dans ses bras… Quant à sa sœur Sthéno, celle-ci errait dans les couloirs et s’insinuait si subtilement qu’il était impossible d’échapper à son regard dès lors qu’on avait entendu son pas.

 

 Il fallut évacuer les visiteurs pendant plusieurs semaines et réussir à attirer les deux gorgones en bas. Quand la chose fut réglée, le public revint, mais on décida d’interdire l’accès des plus anciens niveaux. La décision en fut pas immédiate; on commença par se demander s'il n'y avait pas là quelque chose d'exploitable. Le souvenir des récents dégât acheva de les décider. Le conservateur et les différents administrateurs du musée se rappelèrent pour le coup de la dangerosité de certaines idoles (disons divinités), et contrôlèrent les registres avec plus de rigueur. Les mois passèrent, et la demoiselle ne revint pas.

 

 Il y eut pourtant à nouveau de fâcheux phénomènes. Des bruits inquiétants se firent progressivement entendre sous le parquet du hall. Des bruits vagues, dans un premier temps, mais s’accroissant de jour en jour, comme si quelque chose grimpait lentement à des centaines de mètres sous terre… C’est à ce moment qu’un petit agent du musée se souvint qu’une jeune personne était venue, juste avant qu’on condamne les bas fonds, et qu’elle avait dit :

-          Je veux voir le Fhôm.

Comme l’agent en question était resté tout bête devant une telle appellation (parce qu’absente des registres), la demoiselle avait prétendu savoir où le trouver, et s’en était allée munie d’un passe… L’agent d’accueil s’était bien gardé de révéler l’information, espérant rejeter cette inconséquence sur quelque autre abruti, mais il ne s’en trouva aucun de plus parfait. Devant la menace croissante qui grimpait sous le sol, le petit agent se souvint innocemment de ce renseignement tardif…

-          Le Fhôm ? répétèrent les administrateurs en cherchant à identifier ce que ça pouvait être.

Ils cherchèrent partout dans leurs archives, mais leurs informations étaient contradictoires, confuses et parcellaires. On finit par retenir trois hypothèses : celle de l’homme-femme fusionnel : l’androgyne primordial. C’était la première hypothèse. Ensuite venait celle d’une flamme-homme incompréhensible et gigantesque ; et enfin celle d’une langue de feu, munie d’une tête pensante.

 Ainsi renseignés, les responsables de l’établissement décidèrent d’envoyer quelques hommes de mains dans les sous sols afin d’y voir plus clair. Il leur fut rapporté quelques détails révélateurs quant à une odeur de brûlé et de grandes trainées noires. Mais rien de précis en vue. Les vieilles idoles semblaient tranquilles dans leurs vitrines… Un peu plus tard, on identifia un trou béant et enfumé au niveau le plus bas. Ce fut tout. Jusque là, pas de Fhôm. Et plus aucun bruit sous le parquet depuis qu’on avait ouvert la porte.

 

 Puis soudain, sans qu’on comprenne comment, une chose incandescente surgit et glissa devant eux à la vitesse de l’éclair. La chose traversa le hall, fit un trou dans le mur et disparut dehors. Les administrateurs gesticulèrent convulsivement en se tirant les cheveux et en criant :

-          Le Fhôm ! Le Fhôm ! Il ne peut pas s’enfuir !

-          Qu’il aille au diable, se risquèrent à murmurer les employés à bout de nerfs.

 

 Mais l’avis du conservateur du musée était plus grave en la matière. La grande question était de savoir si le musée pouvait oui ou non se passer du Fhôm pour produire des idoles. Peu de monde voyait le rapport… On envoya cependant quelques hommes sur sa trace (e

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9 mai 2009 6 09 /05 /mai /2009 15:06


Troisième et dernier volet du triptyque : Oltarion, qui vient clore et parachever Les oubliés et La sorcière écarlate. 
Ce conte correspond donc au cercle du réel, celui qui fait la jonction entre l'imaginaire et le symbolique. Il rend compte du parcours qui confronte nos modèles et nos idéaux à la dureté de l'existence. Parcours qui nous fait regarder en face l'effondrement de nos illusions, ou la réalisation de nos rêves. En somme, ce dernier texte contient la clef des deux autres.
A présent, tout est dit.

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                                                            OLTARION


                                                                      I


Il était une fois une cité dont la route demeurait secrète. Les hommes qui parvenaient à trouver son chemin rencontraient mille obstacles avant d’atteindre ses portes. Nombre d’entre eux abandonnaient sans même l’avoir entraperçue. Cette cité légendaire semblait tout à la fois si proche et si lointaine que bien des hommes devenaient fous au cours de leur périple. Certains la disaient maudite, trompeuse et irréelle mais pour d’autres, elle était la cité merveilleuse qui surplombait la terre des hommes : la divine Oltarion. La plupart des gens qui se lançaient à sa recherche y voyaient également un moyen de fuir les fléaux et les guerres qui faisaient rage un peu partout.

A l’époque où tant d’hommes partaient en quête vers Oltarion, le royaume d’Abgral était plongé dans le deuil depuis la mort du roi. Le grand intendant avait hérité du trône car Abgral n’avait pas laissé de fils, mais un nouveau fléau empoisonna dès lors le peuple : chaque nuit, des créatures aux petits yeux perçants parcouraient le royaume à la manière d’une meute de loups. Ces gens entraient dans les maisons comme des ombres furtives, sans éveiller personne. Nuit après nuit, ils buvaient le sang des villageois, puis ils disparaissaient jusqu’à la nuit suivante.  Durant le jour, cette horde de vampires escortait le grand intendant et lui rendait divers services.

Quand le peuple s’aperçut qu’il était tombé aux mains de pareilles créatures, des rébellions éclatèrent. Le grand intendant tenta alors de lever une armée contre le peuple, mais les soldats se retournèrent un à un contre lui. Certes, l’intendant conservait l’appui de sa meute de vampires, néanmoins, ces derniers craignant la lumière du jour, ils ne pouvaient combattre qu’aux heures les plus obscures.

- Fuyons ce palais, dirent les vampires. Les hommes ne nous obéiront jamais. Mieux vaut agir dans l’ombre, et nous les dévorerons sans même qu’ils nous soupçonnent.
- Non, répondit l’intendant. Mon pouvoir est légitime. Abgral m’a laissé sa couronne et je n’y renoncerai pas. Je trouverai une nouvelle armée pour combattre les rebelles.
- Mais quels hommes accepteraient de combattre à nos côtés ? demandèrent les vampires.
- Des hommes d’honneur, dit l’intendant. Autrefois, le roi Abgral passa une alliance avec le roi Gwendorn. J’étais là quand nos hommes vinrent en aide à ce roi. A Présent, Gwendorn se doit de mettre fin aux rébellions. Quand bien même il mépriserait ma façon de régner, je suis là par la volonté d’Abgral, et ce Gwendorn m’aidera en souvenir de leur amitié.
Ayant pris cette décision, le grand intendant se mit en route avec sa sombre escorte.

 

                                                                        II

Lorsque le grand intendant parvint au royaume de Gwendorn, il fut bien étonné de le trouver en deuil. Le vieux roi était mort, mais il restait trois héritiers. Les enfants de Gwendorn reçurent l’intendant au palais avec un vague malaise. Les vampires se tenaient à quelques mètres d’eux, entièrement enroulés et encapuchonnés dans leurs sinistres draps noirs.
- Que venez vous chercher dans ce royaume ? demanda le fils aîné du défunt roi.
- Je viens rappeler à Gwendorn l’alliance qu’il a passée avec le roi Abgral, répondit l’intendant. Mais puisque votre père est mort, j’ignore à qui m’adresser, cher Prince…
- Je me souviens de cette alliance, dit le jeune homme. A présent, c’est à moi de porter le nom et le titre de mon père. Adressez vous à moi comme à lui-même.
- Fort bien, jeune Gwendorn, répondit l’intendant. Laissez moi vous exposer ma requête.

L’intendant décrivit alors les troubles de son royaume et se plaignit des rébellions. Le jeune Gwendorn l’écouta en silence tandis que les deux autres héritiers (Wilrick  et Aurora) se parlaient tout bas l’un à l’autre.

- Ces hommes ressemblent à des vampires, chuchota le prince Wilrick. Je regrette que Gwendorn les ait laissé entrer…
- Notre frère essaie d’agir comme l’aurait fait notre père, répondit la belle Aurora. Je suis sûre qu’il s’applique à cerner le personnage et qu’il fera tout pour le mieux.

Lorsque le grand intendant eut achevé son discours, le jeune Gwendorn prit la parole.
- J’ai entendu votre requête, dit le prince, mais je n’enverrai pas notre armée combattre le peuple d’Abgral.
L’intendant fixa le prince d’un œil mauvais, et les vampires firent un pas en avant.
- Jeune homme, dit l’intendant, vous ne semblez pas comprendre la promesse qui vous lie. Le roi Abgral m’a légué son trône, et les rebelles sont hors la loi. Vous avez l’air de me prendre pour un usurpateur mais autrefois mon royaume est venu en aide au vôtre. Aujourd’hui, j’en suis l’unique représentant et j’attends tout naturellement que vous honoriez cette alliance. Comprenez vous ?
- J’entends bien, dit le prince.
- Vous serez bientôt roi, reprit le grand intendant. Je vais retourner sur mes terres et vous laisser achever votre deuil, jeune Gwendorn. J’espère que vous retrouverez vos esprits après le couronnement, car un roi n’a que son honneur.
L’intendant lança un dernier regard menaçant à l’adresse du jeune homme et quitta le palais avec ses créatures.

Lorsqu’il arriva aux frontières du royaume, il pointa l’index vers l’un des vampires et lui confia une mission.
- Toi, dit il, reste ici et cache toi dans les bas fonds du palais. Chaque nuit, tu te glisseras dans la chambre de Gwendorn et tu lui suceras le sang jusqu’à ce qu’il se décide à honorer l’alliance de son père.
- Ce sera fait, Seigneur, répondit le vampire.
Et le grand intendant s’en retourna vers le royaume d’Abgral avec le reste de son escorte.

 

                                                                       III

Le royaume de Gwendorn sortit bientôt du deuil pour faire place à la liesse. Le peuple se réjouissait maintenant du sacre du nouveau roi. Il y eut des chants, des danses et des festins douze jours durant, mais le jeune roi demeura étrangement pâle et silencieux. Au terme des festivités, le frère et la sœur du roi commencèrent à s’inquiéter de sa mauvaise mine. Ils cherchèrent à savoir s’il était souffrant et Gwendorn leur confia qu’il était tourmenté par l’ancienne alliance avec Abgral.
- Je ne suis pas libre, dit le jeune roi en se prenant la tête dans les mains. Chaque nuit, il me semble entendre une voix qui me répète de me soumettre à cette alliance.
Sa jeune sœur s’approcha de lui et tenta de le rassurer par de sages paroles.
- Le grand intendant a longtemps trompé le roi Abgral pour obtenir sa confiance, dit la princesse Aurora. Ne lui accorde jamais la tienne. C’est un homme sans honneur qui se sert de celle des autres pour les piéger. Cette alliance n’est guère plus qu’un mot depuis qu’il a dénaturé les valeurs du royaume.
-  Je sais tout ça, répondit Gwendorn, mais il y a autre chose. Mes forces me quittent, jour après jour. Quant à mes nuits, je les passe toutes à faire le même cauchemar. Le matin, je m’éveille au bord de l’étouffement.
- Méfions nous du grand intendant, lança durement le prince Wilrick. Il est bien capable d’avoir envoyé des assassins ou des empoisonneurs. Que ta porte soit bien gardée, et que ta nourriture soit surveillée de près !

Malgré toutes ces précautions, le vampire se glissait sous les portes comme une ombre impalpable et continuait de boire le sang du roi.
- Je ne te laisserai en paix que lorsque tu auras honoré cette alliance, murmurait la créature, encore et encore.
Chaque nuit, les mêmes sévices étaient infligés au jeune roi, mais celui-ci croyait qu’il s’agissait d’un songe.

Il arriva pourtant un soir de pleine lune... Le ciel était si clair, si étoilé et d’un éclat si pur, que le jeune Gwendorn sentit qu’il ne dormait pas. Alors que le vampire se penchait sur sa gorge, le roi le saisit par les cheveux et lui parla en face.
- Je suis bien réveillé, dit il, et je sais que tu es l’esclave du grand intendant. Quel que soit l’ordre qu’il t’ait donné, sache qu’il est découvert et que cela suffit à détruire notre alliance. Va répéter ça à ton maître, et ne reviens jamais chez moi !
Ayant prononcé ces paroles, Gwendorn repoussa violemment le vampire contre le mur. La créature prit la forme d’un brouillard et se glissa hors du palais par une faille minuscule.

Dans les jours qui suivirent, le roi Gwendorn retrouva ses couleurs et sa vitalité. Toutes choses semblèrent rentrer dans l’ordre mais le jeune roi resta marqué. Il éprouva dès lors un immense dégoût pour les guerres, les complots et le sang versé, si bien qu’un nouvel idéal se présenta à son esprit. Tout son être aspira ardemment à le cité parfaite : le divine Oltarion. Très vite, il résolut d’en faire sa priorité.

- Voilà la quête que j’ai choisie, annonça t’il à son peuple. Si nous devons lever une armée, elle sera pacifique. Nous marcherons vers Oltarion. Ce sera notre but !

 

                                                                      IV

Le roi Gwendorn prit la tête de l’armée aux côtés de son frère Wilrick  et du chevalier Jérès, leur ami d’enfance. Seule la princesse Aurora demeura au palais.
Nul ne savait exactement où se trouvait Oltarion, mais les hommes marchèrent jusqu’aux limites des royaumes humains et arrivèrent dans un désert.
- Es tu certain que nous devons le traverser ? demanda Wilrick.
- Telle est notre route, répondit Gwendorn. La seule indication que nous ayons est qu’Oltarion s’élève par delà les horizons des hommes. Voilà donc la première limite à franchir.
- Nous ne savons même pas où nous allons, objecta Wilrick.
Mais Gwendorn semblait habité par une extraordinaire conviction.
- Le roi a parlé ! s’écria le chevalier Jérès. Suivons le jusqu’au bout !
Gwendorn s’engagea le premier, et tous s’engagèrent après lui. Le désert de cendre se referma bientôt sur l’armée, à tel point que les hommes ne distinguèrent plus rien aux alentours. Une poussière grise les encercla et l’épuisement les gagna tous, les uns après les autres. Beaucoup d’hommes tombèrent en route et furent presque aussitôt ensevelis sous la cendre. Le prince Wilrick jeta alors un regard derrière lui et s’alarma de ce qu’il vit.
- Gwendorn ! cria t’il. Nos soldats meurent les uns après les autres sans même avoir combattu !
- Nous ne pouvons plus faire marche arrière, dit le roi.

Ils poursuivirent ainsi leur chemin sans que nul ne puisse compter les heures qui s’écoulèrent. Enfin, ils se retrouvèrent à l’orée d’une forêt qui parut surgir de nulle part.
- Quelle est cette vision ? murmura le chevalier Jérès.
- C’est la seconde limite qu’il nous faut dépasser, dit Gwendorn.
Il s’agissait d’un bois très sombre dont les arbres se tordaient comme autant de membres crochus… Personne ne pouvait faire un pas sans se prendre à une ronce, une branche ou une racine.
- Voilà un nouveau lieu dont nous ne sortirons pas indemne ! lança Wilrick.

Au moment où l’armée s’engageait dans la forêt, une voix étrange s’éleva de sous la terre et raisonna distinctement au dessus de leurs têtes.
- C’est ici que vos chemins se séparent, dit la voix avec douceur. Vous venez de pénétrer dans la forêt qui borde la montagne d’Oltarion, mais il n’y aura personne à vos côtés lorsque vous devrez la gravir. Que chacun d’entre vous se prépare à rester seul.

Tous les hommes de l’armée entendirent cette voix. Le chevalier Jérès adressa un sourire confiant à Gwendorn.
- Je sais que tu y arriveras, dit il. Que le premier à atteindre Oltarion vienne en aide aux suivants !
Peu à peu, ils s’égarèrent et se dispersèrent dans la forêt.


                                                                        V

Lorsque le roi Gwendorn sortit enfin de la forêt, il se retrouva seul au pied de la montagne. Il lui sembla voir les murs de la citadelle s’élever sur les hauteurs, mais en fait, les sommets se perdaient dans la brume. Tout en bas, le jeune roi distingua une inscription dans la roche : « La clé est en haut ».
- Je m’en doute, se dit il.
Et il se remit en route.
Pendant ce temps là, à un autre emplacement, le prince Wilrick se préparait également à gravir la montagne. Son ascension fut douloureuse et lui coûta de nombreuses écorchures. Lorsqu’il atteignit le sommet, il découvrit avec horreur cette nouvelle inscription : « La porte est en bas ».
- Des esprits malins se jouent de moi ! s’écria le prince Wilrick. Si je dois dilapider ma force et mon énergie, ce ne sera pas ici !
Sur ce, il redescendit et retrouva tout seul le chemin de son royaume. Il s’engagea alors dans une quête plus à son goût, brûlant d’aller vaincre l’intendant d’Abgral, de délivrer le peuple et de combattre jusqu’à la mort. Telle fut sa volonté et telle fut son action...

Le roi Gwendorn, ayant atteint le sommet de son côté, vit la même inscription que Wilrick mais ne s’en alarma pas.
- Soit, dit il. Si la porte est en bas, trouvons déjà la clé en haut.
Or, le sommet de la montagne semblait désert. Rien n’y était dressé ou construit de mains d’homme. Seules d’étranges fleurs bleutés y poussaient miraculeusement. Gwendorn cueillit l’une d’entre elles et la fixa à sa ceinture.
- Voilà la clé, j’en suis certain, pensa t’il en lui-même.
Puis il redescendit prudemment et trouva sans surprise une petite porte nichée en bas de la montagne.

Au même moment, le chevalier Jérès poursuivait un chemin et un raisonnement semblables à ceux du roi, mais ils ne se rencontrèrent pas.

Lorsque le roi Gwendorn tendit délicatement la fleur vers la petite porte, cette dernière s’ouvrit toute seule, et une voix mystérieuse raisonna dans l’obscurité.
- Il y a une autre porte après celle-ci, dit la voix. Garde précieusement la clé.

Gwendorn commença à s’irriter de tous ces contretemps mais il s’engagea à l’intérieur. Un petit escalier s’enroulait au cœur de la montagne, et le roi fut surpris de voir qu’il ne montait pas vers le sommet mais descendait toujours plus bas sous le niveau du sol. L’air devenait de plus en plus lourd et de plus en plus noir. Le roi douta alors d’avoir pris le bon chemin.
- Mais je ne peux plus faire marche arrière, répéta t’il en lui-même. J’aime mieux mourir que d’abandonner sans avoir vu la porte.

Soudain, une lumière vive jaillit dans les ténèbres et Gwendorn se retrouva face aux portes d’Oltarion : deux portes massives, ornées de fleurs d’acier.
Le roi voulut saisir la fragile petite clé qu’il avait fixée à sa ceinture, mais il s’aperçut à cet instant que la fleur s’était flétrie. Une colère glaciale envahit le jeune homme et il lança alors des paroles d’amertume dans le silence du souterrain.
- Il était impossible de garder la fleur en vie ! s’écria douloureusement le roi.
Mais nul ne répondit et il s’en retourna sans un mot à l’extérieur de la montagne. Il marcha comme un somnambule et traversa tout seul les bois et le désert avant d’atteindre son royaume. Là, il apprit que Wilrick était mort en combattant aux côtés des rebelles d’Abgral.
- Il a réussi à chasser l’intendant, raconta Aurora, mais les groupes rebelles se battent maintenant entre eux pour la suprématie. La guerre n’a pas de cesse.
- Ce monde est absurde, répondit Gwendorn. Quant à Oltarion, c’est une cité maudite. Une  illusion cruelle…
Peu de temps après son retour au palais, Gwendorn mourut de désespoir. Ce fut alors à Aurora que revint le royaume.

 

 


                                                                   VI

Lorsque le chevalier Jérès se retrouva à son tour aux portes d’Oltarion, il n’avait plus dans la paume qu’une petite fleur fanée mais il avança sereinement, la main grande ouverte.
Les portes s’ouvrirent aussitôt devant lui et Jérès pénétra dans la divine cité.
Au-delà des merveilles de l’architecture et des splendeurs ornementales, Oltarion rayonnait surtout d’une lumière mystérieuse qui pénétrait les cœurs et transfiguraient les esprits. Ainsi en fut il du chevalier Jérès. En s’avançant dans la cité, il se sentit si clairvoyant qu’il lui sembla reconnaître chacun des habitants, comme s’il venait de retrouver sa famille ou ses amis après un long voyage. L’harmonie était si parfaite qu’il aurait pu ne pas s’apercevoir de l’absence de ses compagnons de route…

Un jour, pourtant, il mentionna le roi Gwendorn et s’étonna de ne pas le voir en ces lieux. On lui répondit que jamais cet homme n’avait osé entrer dans la cité et qu’il était amèrement rentré dans son royaume.
Jérès en fut profondément attristé et se souvint alors des paroles qu’il avait prononcées dans la forêt, avant que leurs chemins ne se séparent : « Que le premier à atteindre Oltarion vienne en aide aux suivants ». C’est pourquoi il choisit de quitter la merveilleuse citadelle et d’apporter son message d’espérance à Wilrick et Gwendorn.

- C’est une intention honorable, lui dirent les habitants d’Oltarion, mais hélas, nous avons appris que mieux valait nous taire lorsque nous retournons dans le monde. Tu t’en rendras compte par toi-même. Tes paroles apporteront plus de trouble que de réconfort, car chacun est seul face à Oltarion jusqu’à ce qu’il y pénètre.
- Je ne laisserai pourtant pas mes anciens compagnons dans l’ignorance, répondit le chevalier.
Puis il reprit la route du royaume de Gwendorn.

Plusieurs années s’étaient écoulées lorsqu’il revint sur ces terres car la notion de temps était toute différente en Oltarion. Le chevalier Jérès ne tarda pas à comprendre qu’il s’agissait désormais du royaume d’Aurora. Une profonde douleur le traversa à l’idée que Gwendorn et Wilrick étaient morts, mais il n’y avait pas d’autre explication.
Quoiqu’il n’eût plus de compagnons de route auxquels venir en aide, Jérès décida quand même de se rendre auprès d’Aurora à laquelle il était tendrement lié depuis l'enfance.

Lorsqu’il entra dans la salle du trône, la reine hésita longtemps avant de le reconnaître.
- Chevalier Jérès, murmura t’elle. Est il possible que ce soit toi ?
- C’est moi, répondit il en s’agenouillant devant la souveraine.
- Si tu n’as pas péri au cours de cette maudite quête, où étais tu passé pendant toutes ces années ? demanda t’elle alors.
- J’étais en Oltarion, dit il.

A ces mots, Aurora se leva de son trône et pâlit brusquement. Une colère froide sembla remplir le corps de la jeune femme.

- Comment oses tu proférer de tels mensonges ici même ! s’exclama t’elle sèchement. Oltarion n’existe pas ! Sache que mes frères sont morts pour découvrir cette vérité. Qui es tu pour prétendre avoir atteint ce lieu ? Es tu plus fort que Wilrick ? Es tu plus grand que Gwendorn ?

Le chevalier Jérès vit que la reine tremblait de douleur et de rage. Il comprit sa réaction, s’inclina devant elle et se prépara à sortir.
- Attend ! s’écria t’elle. Ne quitte pas le royaume. Il se peut que je veuille t’interroger sur certaines choses.
- Je reste à te disposition, Reine Aurora, répondit le chevalier.
Sur ce, il alla séjourner dans une auberge de village comme un simple voyageur.

 

                                                                  VII

Depuis la mort de ses deux frères, Aurora avait entrepris de faire construire une tour immense en leur mémoire. La jeune reine avait souhaité que cet édifice soit le plus élevé de tout le royaume, à l’image d’un phare aux yeux des marins égarés. Cette tour d’albâtre avait acquis un grand prestige de par les connaissances qui y étaient entreposées. Des sages et des savants de toutes sortes y rédigeaient des manuscrits sur les dangers d’Oltarion. En vérité, la tour d’albâtre était destinée à détourner les hommes de cette quête.

Quelques jours après la visite du chevalier Jérès, Aurora souhaita lui montrer la tour et se confronter à lui. Le jeune homme obéit à l’invitation de la reine et se rendit avec elle au pied de l’édifice.
- J’ai une question à te poser, dit la reine, mais avant ça, je veux que tu voies la tour d’albâtre que j’ai élevée en souvenir de mes frères. Je l’ai construite pour que les hommes ne tombent plus dans les pièges d’Oltarion. Gwendorn m’a décrit l’horrible chemin qui mène à ses portes, et c’était pure folie que de le lui suivre pour rien. Après ça, oseras tu encore me dire que tu reviens d’Oltarion ?
- Oui, j’en reviens, répondit sincèrement Jérès.
La reine pâlit à nouveau mais elle garda son calme.
- Quelle preuve as-tu ? demanda Aurora.
- Il n’y a pas d’autre preuve que ma présence ici, dit le chevalier.
- C’est bien peu, répliqua la reine. Néanmoins, je te croirai si tu me racontes fidèlement ton périple. Dis moi quels furent les lieux que tu as traversés, combien il y eut de portes et quelle était la clé.
- Il y eut d’abord un désert de cendre, répondit le jeune homme. Ensuite, il y eut une forêt dans laquelle notre armée se dispersa, puis une montagne à gravir et à redescendre. Avant d’arriver aux portes d’Oltarion, il fallut encore passer une autre petite porte en bas de la montagne. La clé était une simple fleur…
En entendant à nouveau ce récit, Aurora ne put empêcher quelques larmes de rouler sur son visage.
- Mais alors, reprit elle, tu dois savoir que cette fleur s’est flétrie dans les mains de Gwendorn. Malgré tous les efforts qu’il a fournis, il a dû s’arrêter aux portes d’Oltarion. N’est il pas inhumain de l’avoir traité ainsi ? N’y avait il pas des gens de l’autre côté ? Ne devaient ils pas lui ouvrir malgré tout ? Même si cette cité existe, elle ne vaut pas la peine qu’on prend pour la trouver. Reçois plutôt les clés de la tour d’Albâtre ; ce lieu là est réel, et tu enseigneras aux hommes un chemin sûr et raisonnable. Si tu ne le fais pas pour moi, fais le pour Wilrick et Gwendorn. Je sais que l’ancien roi n’avait pas d’ami plus loyal que toi.
Le chevalier Jérès fut à la fois touché et peiné de ce discours.
- Aurora, dit il, je te supplie de ne pas m’inciter à faire ou à dire des choses que je ne crois pas. Et ne me demande pas de les faire par amitié envers Gwendorn. Lui-même a déjà bien souffert de ce genre d’alliance en souvenir d’un défunt… Je sais que la tour d’albâtre est née d’une noble intention, mais elle ne fera que brouiller les pistes plutôt que d’aider les hommes. Quant à la fleur flétrie, elle avait encore le pouvoir d’ouvrir les portes. C’est Gwendorn qui n’a pas cru en elle. Il n’avait pourtant plus qu’à faire un pas.
- Refuses tu de devenir le seigneur de la tour ? demanda Aurora avec dureté.
- Ne me mets pas en position de te refuser quelque chose, répondit Jérès. Veux tu donc que j’enseigne des mensonges aux hommes pour leur éviter une route trop pénible ?
- Rentre chez toi ! lança soudain la reine. Je ne te demande plus rien. Retourne dans ta cité idéale et ne dis à personne d’où tu viens, car ta victoire fait honte à mes frères.

Le chevalier Jérès comprit alors pourquoi les habitants d’Oltarion l’avaient mis en garde. Néanmoins, il attendit patiemment qu’Aurora soit en mesure de voir et de comprendre la cité par elle-même.
- Je t'attendrai, ma Reine, pensa t'il en lui même. Et je guiderai tes pas...
 Il resta donc auprès d’elle sans qu’elle se doute de sa présence. Il demeura toujours fidèle et silencieux jusqu’au jour où la reine disparut du royaume sans qu’on puisse l’expliquer.

Quand elle réapparut, elle reprit ses devoirs conformément aux jours passés, mais le chevalier Jérès put enfin se réjouir parce qu’Aurora avait accompli la totalité du voyage et qu’elle était elle-même devenue une habitante d’Oltarion, de ceux qui vivent dans le monde sans que le monde sache d’où ils viennent.

 

 

 

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7 mai 2009 4 07 /05 /mai /2009 16:07


Second volet de mon triptyque : La sorcière écarlate.
Je rappelle brièvement qu'à l'origine ce dossier comporte trois contes (Les oubliés, la sorcière écarlate et Oltarion)... Ce deuxième volet correspond au cercle des représentations symboliques. Matrice mythique et symboles collectifs, en référence à une autorité légitime et reconnue. Symboles bien souvent détournés de leur sens, dès lors qu'on les dissocie des deux autres cercles qui parfont le triptyque imaginaire/ réel/ symbolique.

Normalement, j'aurais dû placer Oltarion en second dans mon dossier, car c'est l'histoire d'un parcours, et que c'est la réalité du chemin qui fait la jonction entre les deux autres cercles. Mais bon, c'est dans cet ordre là que je les ai composés, alors les choses rentreront dans l'ordre en leur temps...

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                                    LA  SORCIERE  ECARLATE

 


                                                          I


 Il était une fois un savant nommé Nicodème. Cet homme collectionnait les livres rares et savait tout de l’histoire des rois. Il avait accumulé tant de connaissances qu’il en conçut bientôt un dévorant orgueil…

En ce temps là, la terre se divisait en trente trois royaumes, et Nicodème se prit à croire qu’il était destiné à gouverner l’un d’eux. Il se rendit alors sur les terres d’Elamnys, avec tous les hommes de valeur qui prétendaient au trône et à la main de la princesse.
Elamnys n’avait que dix sept ans mais elle venait de recevoir la perle des monarques. Cette perle était le symbole  d’un pouvoir éclatant, lequel se transmettait depuis des millénaires grâce à la Mère des rois. Nul n’avait jamais vu cette Mère, mais elle était considérée comme une déesse et comme la gardienne des trente trois royaumes. La princesse Elamnys en était la plus jeune héritière. Chaque jour, depuis qu’elle avait reçu la perle, les hommes les plus valeureux défilaient à ses pieds afin qu’elle choisisse un époux. Or, la princesse ne se pressait guère de faire un choix.

Le savant Nicodème vint à s’agenouiller devant la future reine. Il n’avait pas de richesses à étaler à ses pieds comme les princes fortunés. Il n’avait pas remporté de tournoi comme les plus courageux ou les plus forts. Il n’avait rien accompli d’extraordinaire, et sa lignée n’était pas royale. Ce n’était pas non plus un bel homme. En vérité, Nicodème était même assez laid : un petit être chauve, chétif et disgracieux...

- Qui êtes vous ? demanda la princesse lorsqu’elle le vit paraître.
- Je suis le savant Nicodème, expert dans l’histoire des rois. Je connais la science de gouverner et j’ai longuement acquis l’art de discourir.
- Mais qu’avez-vous accompli ? demanda la princesse. Et au nom de quoi prétendez vous à ce trône ?
- En mon propre nom, dit Nicodème. Et je n’ai pas le temps d’accomplir autre chose que mes savantes études.
La princesse Elamnys eut un sourire furtif.
- Hé bien, répondit elle, il y aura sûrement un poste pour vous à la bibliothèque royale, mais quant à gouverner mon royaume, il faudra autre chose qu’un art de discourir.
Sur ce,  elle fit un geste de la main, et Nicodème fut prié de sortir. Le savant se vexa particulièrement de l’attitude de la princesse et jura en lui-même qu’il parviendrait à la soumettre par n’importe quel moyen.
- Vous regretterez cet affront, lança t’il en partant, car mon savoir est véritable !

Après avoir longuement cherché dans ses livres, il apprit l’existence d’une sorcière redoutable, haïe de tous les rois.
- C’est parfait, pensa le savant. Voilà donc une ennemie qui servira ma cause…
C’est ainsi que Nicodème se rendit dans la caverne de la sorcière écarlate.

 

                                                          II

 Profonde  et noire était la caverne, criblée de tunnels souterrains et traversée de courants froids. Nicodème en trouva l’entrée grâce à ses livres anciens, puis s’engouffra dedans. Il marcha assez longtemps dans les ténèbres absolues avant qu’une lueur rouge ne devienne perceptible.  A cet instant, une voix l’interpella doucement du fond de la grotte. Une voix rauque de vieille femme…
- Prends garde, petit homme, dit elle, car il y a ici un trou béant. Un trou caché dans l’ombre. Un trou sans fond qui t’aspirerait éternellement dans le vide si jamais tu tombais. Marche droit devant toi.
Nicodème se dirigea grâce à la voix de la vieille femme et arriva bientôt devant la sorcière écarlate.
Elle était admirablement grande, quoique son corps fût tordu. Son visage était hideux, flétri et grimaçant, encadré d’une tignasse rouge dont les mèches se hérissaient comme autant de serpents. Cette fantastique apparition baignait entièrement dans une lumière écarlate. Un frisson de terreur parcourut les entrailles de Nicodème lorsqu’elle se pencha vers lui.
 
- Dis moi, petit homme, murmura la sorcière, quelle est la cause de la haine que je ressens dans ta carcasse ?
Nicodème ne répondit pas, toujours rempli de craintes.
- A qui veux tu donc nuire ? demanda la sorcière. Car tu es bien venu pour ça !
Reprenant confiance en lui, le savant se souvint du mépris d’Elamnys à son égard. Son cœur se gonfla d’amertume, mais il parvint à répondre d’un ton assuré.
- Je veux obtenir les faveurs de la princesse Elamnys, dit il. Il me faut sa main, son royaume et son obéissance.
- Mais qu’est ce qui te fait croire que je pourrais t’y aider ? demanda la sorcière.
- Je le crois, dit Nicodème, parce que ton nom est inscrit dans le livre de la Mère des rois.  Sorcière écarlate ! je sais que tu es l’ennemie la plus redoutable que puisse avoir une princesse. J’ai lu beaucoup de choses sur toi, et tu es bien la seule à pouvoir m’aider dans cette tâche.
La sorcière eut un rire grinçant qui raisonna effroyablement dans toute la caverne.
- Fort bien, dit elle. Je t’aiderai, Nicodème. Mais ne crois pas pour autant que ce sera facile. Il te faudra ruser et tromper beaucoup de gens pour déposséder Elamnys et la soumettre à toi. Néanmoins, voici comment nous procéderons : je te donnerai une poudre magique que tu répandras dans sa nourriture. L’ayant absorbée, Elamnys tombera dans un sommeil de mort pendant huit jours. Alors que tout le monde la croira perdue, tu t’arrangeras pour éloigner les sages et les prêtresses du royaume. C’est alors que tu prétendras connaître le remède à son mal. Tu accuseras les gens de son entourage d’avoir voulu l’enterrer vive, et tu l’emmèneras dans un lieu retiré où tu lui rendras certains soins. Avant qu’elle ne s’éveille, tu entailleras son corps avec une lame d’acier afin que ses blessures l’empêchent de partir trop tôt. Là, tu lui feras voir sa solitude, la trahison de son entourage, et tu refermeras toi-même les plaies que tu lui auras faites, de sorte qu’elle te considère comme son sauveur. Lorsqu’elle souhaitera te récompenser pour tes bienfaits, demande lui qu’elle te donne la perle des monarques. Ainsi, elle ne pourra pas te refuser sa main. N’oublie rien de ce que je te dis, petit homme, et tu seras vengé.

Nicodème s’inclina profondément devant la sorcière écarlate. Elle lui donna la poudre magique, et le savant quitta prudemment la caverne.

 

                                                         III


Chaque chose se déroula comme l’avait dit la sorcière. La jolie Elamnys tomba dans un sommeil de mort, et personne n’y comprit rien. Nicodème avait pris soin de répandre des rumeurs démoniaques afin que les sages et les prêtresses soient occupés dans leurs temples. Ainsi, il eut bien moins de mal à s’approcher du cercueil et à convaincre les servantes de l’ouvrir.
- J’ai le pouvoir, dit il, de sauver votre future reine. Elamnys n’est pas morte. Laissez moi l’emmener dans ma demeure et je vous montrerai bientôt ce que nul autre ici ne pourrait accomplir.
Comme Nicodème était un orateur persuasif, il parvint à impressionner la foule. Ayant emporté la jeune fille, il n’eut plus qu’à attendre son réveil.

Lorsqu’Elamnys reprit conscience, il lui sembla que des brûlures lui parsemaient le corps. Sa chair était pleine d’entailles et de croûtes. Elle ressentait également une faiblesse inhabituelle car elle avait perdu beaucoup de sang (Nicodème ayant pris soin de la blesser de cette sorte afin qu’elle ait besoin de lui pour son rétablissement).

- Où suis-je ? demanda le princesse dès qu’elle ouvrit les yeux.
- Dans mon humble demeure, répondit Nicodème. Mais ne vous fatiguez pas à parler, Princesse, car vous sortez à peine d’une longue maladie.
- Où sont mes gens ? mes proches ? les sages de mon royaume ? Pourquoi ne me veillent ils pas à votre place ? demanda Elamnys.
- Ces gens vous ont cru morte, répondit le savant. Ils étaient sur le point de vous enterrer vive, mais j’avais connaissance d’un remède providentiel… Ils seront tous bien étonnés lorsque vous serez rétablie.

La princesse s’attrista profondément de se retrouver seule avec cet inconnu, sans personne de son entourage qui ait cru à sa guérison, ni personne pour prendre soin d’elle.
- C’est étrange, murmura la jeune fille, mais ne vous ai-je pas déjà vu quelque part ?
- Oui, vous m’avez vu, répondit Nicodème, et vous m’avez ri au nez quand je vous ai révélé mon art et mes connaissances. A présent, vous comprenez mieux quelle peut être ma valeur.
Une lueur cruelle brilla dans l’œil du savant, mais il s’empressa de s’adoucir.
- Ne parlons plus de tout ça, Princesse. Dormez, je vous en prie. Dormez, dormez, Altesse…  Il faut reprendre des forces.
La princesse referma les yeux et se laissa doucement sombrer dans le sommeil.
Pendant tout le temps que dura sa convalescence, Nicodème se rendit régulièrement auprès de la sorcière écarlate. Il en reçut de nombreux conseils destinés à accoutumer la princesse à sa présence, à sa protection et à son emprise.

 

 

 


                                                           IV


Une profonde mélancolie semblait couler en Elamnys. Des ombres noires voilaient ses yeux et son sourire avait pâli. Sa guérison ne fut pas totale car Nicodème voulait qu’elle reste vulnérable, mais ses plaies cicatrisèrent.
Lorsque le savant la ramena enfin au palais, tout le monde se prosterna devant lui et cria au miracle. Seuls les sages et les prêtresses demeurèrent en retrait à cause des accusations que Nicodème avait portées contre eux. L’influence et la gloire du savant furent donc immenses dans le royaume.

- Vous m’avez rendu la vie, dit Elamnys. Que puis-je faire pour vous remercier ?
- Votre vie n’a pas de prix, Princesse, répondit Nicodème. Pourtant, il y a quelque chose que j’aimerais avoir…
- Qu’est-ce ? demanda la jeune fille.
- Hé bien,  répondit l’homme, il s’agit de la perle.
- La perle ? s’étonna t’elle. Toutes les perles que vous voudrez seront mises à votre disposition...
- Non pas n’importe quelle perle, précisa le savant, mais l’une des trente trois perles des royaumes de la Terre. Celle que vous avez reçue, Princesse : la perle des monarques.
Elamnys fut frappée de cette demande et fit un pas en arrière.
- Voilà bien l’unique chose que je ne puis vous donner, répondit elle. Songez que celui qui possède cette perle hérite du même coup de mon royaume et de ma main.
- Je le sais, dit Nicodème. Mais n’ai-je pas mérité que vous me les donniez ? Quel bien pourriez vous estimer davantage que votre vie ? Si vous me refusez cette perle, je n’accepterai rien d’autre en échange.
Quoique cette demande inspirât un profond malaise à la princesse, elle dût convenir de son mérite. C’est donc à contre cœur qu’elle lui accorda la perle des monarques, et c’est ainsi que  Nicodème put s’asseoir sur le trône.

Lorsque les noces furent annoncées, beaucoup de sages et de prêtresses s’étonnèrent d’une telle union. Ils tentèrent d’en dissuader la princesse mais elle était liée par sa parole et par la perle des monarques. Nicodème ayant eu vent de ces dissuasions, conspira secrètement à la perte des anciens, avec l’aide de la sorcière écarlate.
- Il faut chasser les prêtresses de leurs temples, dit la sorcière. Ensuite, il te faudra empoisonner l’esprit des sages et les monter les uns contre les autres. C’est une tâche délicate, mais je vais te révéler un grand mystère…
Nicodème s’approcha de la sorcière et l’écouta attentivement, dans le secret de la caverne.
- Je connais les tréfonds du cœur humain, reprit elle. Aussi, je connais le moyen d’y semer le trouble. Les prêtresses du royaume sont des femmes droites et fortes, pures et incorruptibles. Elles tirent leur force de leur droiture et de la sacralité de leur tâche. Quant aux sages du royaume, ils sont humbles et attentifs, lucides et pénétrants. Ils tirent donc leur sagesse de leur humilité. Si le cœur des sages se gonflait d’orgueil, et si les prêtresses n’avaient plus que des tâches viles, ils se corrompraient tous facilement. Il suffirait d’un rien pour semer le trouble parmi eux, et tu les contrôlerais.
- Mais comment puis-je semer le trouble ? demanda Nicodème.
- Il faut humilier les prêtresses et glorifier les sages, répondit la sorcière. Tu es roi, à présent. Tu as le pouvoir de gouverner le palais et les temples. Que ta première décision soit d’interdire les temples aux femmes et d’ordonner aux sages de les y remplacer. Après ça, tu feras venir des courtisanes à la cour, de sorte que la vénalité soit donnée en exemple. Les sages se rendront fous et les prêtresses se rendront vaines. Une simple interversion des rôles et des valeurs changera la face du monde, crois moi.

Nicodème ne perdit pas une miette du discours de la sorcière écarlate. De retour au palais, il s’empressa de publier ses nouvelles ordonnances. Lorsqu’Elamnys apprit qu’il voulait chasser les prêtresses et leur interdire leur office, elle essaya vainement de l’en dissuader.

- Taisez vous donc, madame, dit Nicodème à la jeune reine. Je suis l’unique détenteur de la perle des monarques et j’entends bien gouverner à ma manière !
- Mais mon Seigneur, insista Elamnys, songez que ces femmes sont les gardiennes de nos temples depuis toujours, et que nos temples sont les garants de l’harmonie de notre terre. Quelle faute ont elle commise pour que vous les chassiez de la sorte ?
- Quelle faute ? répéta Nicodème. Il me semble que vous savez très bien quelle faute, ma reine : elles n’ont rien fait pour vous sauver lorsque vous étiez mourante ! Ne vous ai-je pas déjà prouvé l’étendue de mes connaissances ? Ne vous mêlez pas de me contredire lorsque je prends une décision. Si je déclare que les tâches spirituelles doivent être interdites à ces femmes et réservées aux sages du royaume, je sais de quoi je parle.
- A ce sujet, reprit la reine, je ne crois pas qu’il soit bon d’établir une hiérarchie parmi nos sages comme vous l’avez fait. Il me semble que cela génère de fâcheuses convoitises entre eux…
- Je vous ai dit de vous taire, répliqua Nicodème. Ceci n’est pas votre affaire. Laissez moi gouverner !
Ayant réduit Elamnys au silence, le nouveau roi s’appliqua à régner selon ses vues.


                               
                                                           V


Un an s’était écoulé depuis le couronnement de Nicodème, et de nombreux changements étaient survenus dans le royaume. Le désordre y régnait comme le vice et la corruption. La reine Elamnys en était horrifiée, mais le roi assurait que tout allait très bien et que jamais royaume ne fut plus florissant à la surface du globe.
Les langueurs et la mélancolie de la jeune femme ne cessaient de s’accroître, tant elle se sentait seule, triste et inutile. Quant au roi Nicodème, il se rendait toujours régulièrement auprès de la sorcière écarlate, au cœur de la grotte noire, sous la roche argentée…

- J’espère que tu es heureux, petit homme, car te voilà puissant, déclara la sorcière.
- Puissant, je le suis, répondit Nicodème. Mais heureux, je ne le suis pas.
- Vraiment ? demanda la sorcière. Quelle est la cause de ton malheur ?
- Le mépris de la reine n’a pas changé à mon égard, répondit le savant. Certes, elle m’a donné la perle, sa main et son royaume, mais elle m’accable toujours par sa froideur et par son arrogance. Il n’y a jamais de sourire pour moi sur son visage. Son attitude n’est que politesse. Je suis sûr qu’elle me hait.
- Que t’importent ses sentiments ? demanda la sorcière.
- Ils m’importent, dit Nicodème. N’y aurait il pas un moyen d’obtenir son amour ?
- C’est une chose qu’on obtient rarement par la ruse, répondit la sorcière, mais je vais essayer de trouver un moyen.
Après quelques minutes de profonde réflexion, la sorcière eut une idée.
- Ecoute moi bien, reprit elle à l’adresse du savant. Je te conseille de trouver une faute à reprocher à la jeune reine. Accable la publiquement et chasse la du royaume.
- Je doute qu’elle m’aime après ça, répondit Nicodème.
- Laisse moi finir, dit la sorcière. Après l’avoir chassée, laisse la errer quelques semaines dans la forêt qui borde le royaume. Elle tentera probablement d’atteindre le pays voisin, mais Elamnys n’a pas été élevée pour survivre dans les bois. Juste avant que ses forces ne la quittent entièrement, je n’aurai qu’à te prévenir et tu viendras la chercher dans un élan chevaleresque. Tu lui demanderas pardon de l’avoir ainsi exposée. Si tu as vraiment de l’amour pour elle, elle en sera touchée et reviendra au palais dans un esprit tout différent.
- Voilà une chose que je peux faire, répondit Nicodème.
Il remercia la sorcière, sortit de la caverne et s’empressa de mettre ce nouveau plan à exécution. A peine fut il de retour au palais, qu’il chercha querelle à son épouse.
 
- Que me reprochez vous encore ? demanda Elamnys.
- Vous le savez ! s’écria t’il. Jamais reine ne fut plus indigne que vous. Prenez vos affaires, madame, et partez sur le champ.
- Comment osez vous me chasser de mon propre palais ? demanda la souveraine.
- Je vous chasse en effet ! hurla le petit roi. Et je vous chasse au nom de la perle des monarques ! Cherchez donc un refuge auprès de votre oncle, par delà la forêt. Mais quant à moi, je ne vous supporte plus !
Elamnys rassembla quelques affaires sans un mot. Elle prit aussi un livre ancien avec elle et gagna la forêt avant la fin du jour.

La jeune reine n’avait pas idée du chemin qu’il lui faudrait parcourir avant d’atteindre le royaume voisin. Lorsque la nuit tomba, elle se retrouva seule dans une nature hostile. Elle passa cette première nuit blottie dans un tronc d’arbre, pleine de frissons d’angoisse. Quand vint l’aurore, elle trouva un ruisseau où se désaltérer, déjeuna de fraises sauvages et reprit promptement sa route, mais la forêt était immense…
A la fin de la seconde journée, la jeune fille fut bien aise de trouver une cabane. Ayant frappé à la porte, elle attendit en vain une réponse avant de pénétrer à l’intérieur. Le lieu n’était guère propre et fort étroit. Elamnys mit du bois dans la cheminée et s’installa sur une peau de bête étalée juste devant. Comme elle avait très mal dormi la veille, elle ne tarda pas à sombrer dans les rêves. La seconde nuit tomba.
Il se passa à peine une heure avant que la porte ne s’ouvre soudain dans un fracas. La jeune femme s’éveilla en sursaut et demeura figée face au nouvel arrivant. Il s’agissait d’un homme alerte et impétueux. Celui-ci avait ouvert la porte d’un coup de pied et fut grandement surpris de voir cette demoiselle. Il portait une gibecière et traînait la carcasse d’un sanglier derrière lui. Son aspect avait quelque chose de grossier, toutefois il s’agissait d’un garçon assez jeune et de belle figure, sans rien de très féroce, quoiqu’il fût des plus rustres.
- Pardonnez moi d’être entrée chez vous, dit la jeune reine, mais je cherchais un refuge pour la nuit.
- C’est un refuge bien misérable pour une noble dame, répondit le garçon, mais je suis honoré de vous y recevoir.
- D’où tenez vous que je suis noble ? demanda Elamnys.
- Je le vois bien, répondit l’homme en imitant ses manières. Puisque vous êtes là, vous surveillerez le feu. Voyons s’il y a quelque chose à souper pour notre invitée de marque.
Sur ce, il déposa sa gibecière et partit farfouiller dans une sorte de placard. Il prit grand soin de nettoyer chacun des ustensiles qu’il posait sur la table, et la jeune fille s’étonna fort qu’il y ait tant de délicatesse dans un être si grossier.
- Etes vous chasseur ? demanda t’elle.
- Oui, répondit il.
- C’est étrange, reprit elle, car je ne vous ai jamais vu dans les pavillons de chasse, à l’ouest du palais… De quelle section êtes vous ?
- Voilà donc une experte, répliqua le jeune homme, mais je n’ai jamais dit que je chassais pour le royaume.
- Seriez vous donc un braconnier ? demanda la jeune femme.
L’homme fronça les sourcils.
- Vous posez beaucoup de questions pour une intruse, dit il un peu sèchement. Je vais vous faire une soupe, et vous irez dormir.

A l’aube du troisième jour, Elamnys s’éveilla dans la cabane du braconnier. Celui-ci avait laissé des fruits et du lait sur un plateau à côté d’elle, mais l’homme était absent. Elle pensa un instant à reprendre sa route vers le royaume voisin, mais l’idée d’un tel parcours dans les bois l’effrayait grandement. D’un autre côté, elle n’osait pas s’imposer à la charge du braconnier. Après quelques hésitations, elle repartit dans la forêt, mais elle ne fit que quelques pas avant de se retrouver face à son hôte. Ce dernier avait les bras chargé de branchages.

- Vous partez ? demanda le braconnier en déposant son fardeau à terre.
- Hé bien oui, dit le reine.
- Où comptez vous aller par vos faibles moyens ? demanda le jeune homme.
- J’espère trouver refuge au palais de mon oncle.
- Votre oncle ? s’étonna le braconnier. Ne seriez vous pas la reine Elamnys que le roi Nicodème ne cesse de malmener ?
- Je ne suis plus rien en ce royaume, répondit la jeune femme.
- Vous ne devriez pas partir ainsi, reprit le braconnier. De plus, il est à prévoir que votre époux aille bientôt vous chercher. Malgré sa vilénie, il ne saurait vous abandonner.
- Qu’en savez vous ? demanda t’elle.
- Ce n’est que trop prévisible, dit le chasseur. Quoi qu’il en soit, je laisse ma maisonnette à votre disposition… Depuis que Nicodème s’est emparé de la couronne, tout va mal dans ce pays. Il aurait mieux valu que vous le chassiez du trône plutôt que l’inverse, mais enfin… Faîtes comme vous voulez.
La jeune femme pensa qu’elle pourrait rester sur place au lieu de reprendre la route vers le palais de son oncle (bien que la perspective d’être retrouvée par Nicodème ne l’enchantât guère). En vérité, la compagnie du chasseur lui était fort agréable.

Pendant ce temps là, Nicodème se préparait à faire son apparition auprès de la jeune reine. Il se voulait touchant et chevaleresque, et attendait impatiemment le signal de la sorcière écarlate. Au bout de plusieurs semaines, il s’étonna de son silence et se rendit lui-même dans la caverne obscure.
- N’est il pas temps de reprendre ma femme ? demanda le savant.
- Je doute qu’elle te suive, répondit la sorcière, car elle a fait une rencontre inattendue.
- De quelle rencontre s’agit il ? demanda le petit roi en gesticulant de rage.
- Il s’agit d’un chasseur de belle allure, répondit la sorcière. Certes, l’homme est rustre, sans manières et inculte, mais il a pour elle des délicatesses auxquelles elle est sensible. Tu as fait d’Elamnys un être si fragile, si triste, si languissant, qu’elle a maintenant tendance à rechercher un protecteur.
- C’est ta faute, sorcière ! s’écria Nicodème. Maintenant, fais quelque chose afin qu’elle me revienne !
- Très bien, dit la sorcière. Apporte moi demain la perle des monarque, et j’agirai directement sur le cœur d’Elamnys.
Nicodème quitta la grotte dans une humeur épouvantable, mais non sans avoir promis de rapporter la perle.


                                                         VI


Le braconnier remarqua un jour le grand livre écarlate qu’avait apporté la jeune reine.
- Qu’est ce que cela ? demanda t’il, visiblement intrigué par la magnificence de l’ouvrage.
- C’est le livre de la Mère des rois, répondit Elamnys. Les noms des monarques y sont inscrits de toute éternité. Il s’y trouve également des énigmes qu’il nous faut déchiffrer pour accomplir nos œuvres. Le livre se présente comme un grand labyrinthe ; nul n’a jamais fini de le lire… Voulez vous y jeter un œil ?
Le jeune homme recula d’un air intimidé.
- Oh non, dit il. Je n’ai rien à voir avec ce genre de choses.
- Voyons, dit la souveraine, tous les hommes du royaume peuvent lire l’ouvrage sacré de la Mère des rois. Chacun y voit ce qu’il peut voir… Nicodème en a fait de bien curieuses interprétations, mais pour ma part, je vois ce livre comme l’héritage de ma famille. Je l’ai d’ailleurs emporté pour ne pas oublier qui je suis, à défaut d’avoir gardé la perle.
Le braconnier ne répondit pas, de plus en plus impressionné par la valeur de la jeune femme. On eut dit qu’il prenait pleinement conscience de sa qualité de reine.
- Je vois que ce livre vous intrigue, reprit Elamnys. Prenez le, lisez le. Je serais bien curieuse de connaître votre opinion quant à ses énigmes.
Tout en disant ces mots, Elamnys tendit le livre au braconnier, mais celui-ci le repoussa d’un geste vif et brutal. Son visage se contracta, et la jeune femme fut effrayée de ce changement soudain.
- Je vous dis que je ne veux pas le voir ! s’écria le chasseur.
Elamnys demeura sans voix et quelque peu confuse. Au bout d’un long moment, le chasseur baissa les yeux et parla d’une voix morne.
- Je n’ai jamais appris à lire, dit il.
Un tel sentiment de honte empourpra son visage que la jeune Elamnys en fut touchée.
- Si ce n’est que cela, dit elle, ne pourrais-je vous apprendre ? Vraiment, je serais enchantée de vous rendre ce service en paiement de votre hospitalité.
- Mon hospitalité n’est pas à vendre, rétorqua durement l’homme. Vous n’avez donc pas à me payer pour ça. D’autre part, la lecture ne m’est d’aucun secours quand je vais braconner. Sur ce, je vous dis à plus tard.
Le garçon tourna les talons et sortit prestement de la cabane sans qu’Elamnys ait bien compris la cause de son humeur. Le braconnier ne revint qu’à la tombée de la nuit. Il s’excusa d’avoir parlé rudement, mais lorsque la souveraine lui proposa à nouveau de lui apprendre à lire, il eut exactement la même réaction.
Ce grand livre écarlate exerçait visiblement sur lui autant de fascination que de crainte, et Elamnys fut bien souvent déconcertée par l’attitude du braconnier. Parfois, lorsque la jeune fille était occupée dehors, le garçon s’approchait de l’ouvrage, le caressait et le feuilletait, mais dès que la souveraine le regardait ou lui tendait elle-même le livre, il s’en écartait avec terreur. Elamnys remarqua vite cette étrangeté mais elle ne put tirer aucune explication de son hôte.
- Si ce livre vous intrigue tant, pourquoi vous cachez vous pour le voir ? demanda t’elle. Si vous craignez de ne pas comprendre, pourquoi refusez vous mon enseignement ? Et si les écritures vous répugnent, à quoi bon tourner autour ?
- Je n’ai rien à répondre, dit l’homme.
Et leur conversation en resta là.

A plusieurs lieues de la cabane, sous la roche argentée, dans les profondeurs de la caverne, Nicodème apporta la perle des monarques. Il la remit spontanément à la sorcière écarlate mais une question lui vint après coup à l’esprit.

- A quoi te servira cette perle ? demanda le petit roi.
Il y eut un long silence. Dès que la perle se nicha dans la paume de la sorcière, un changement radical se fit en elle. Elle se dressa toute droite devant Nicodème, et son visage parut plus lisse, plus serein.
- Il me plaît de reprendre cette perle, répondit la sorcière, parce qu’elle m’appartient de toute éternité.
- Que veux tu dire ? demanda le roi. Et quand vas-tu m’obtenir les faveurs d’Elamnys ?
- Tu ne détiens plus la perle, dit la sorcière. A l’instant, je te dépouille de ton titre.
Nicodème se mit à gesticuler en poussant de hauts cris. Il lança des injures et autant de menaces, mais la sorcière ne lui adressa qu’un sourire méprisant.
- Celui qui s’élève par la ruse et la tromperie s’expose à périr par elles, dit la sorcière. A présent, va t’en d’ici, car je n’ai plus besoin de toi. Prends garde au trou béant, petit homme.
- Pourquoi cette trahison ? hurla le savant. Vas-tu prétendre au trône ?
- Je ne prétends à rien, dit la sorcière. Tout m’appartient déjà depuis des millénaires. J’ai tracé des chemins et fixé des épreuves. Maintenant, ton rôle est terminé. Ton règne aura été trop court pour que ton nom demeure dans le livre des rois. Il faut plonger beaucoup de ferraille dans le feu avant d’obtenir le métal dont sortent les monarques. Je m’en vais sonder l’âme d’un nouveau prétendant.
A ces mots, disparut la sorcière écarlate, et Nicodème demeura seul dans la caverne glacée. Longtemps, il tourna en rond, aveuglé par les ténèbres, dans la crainte de tomber dans le gouffre sans fond…


                                                        VII


Par une aube automnale, le braconnier quitta sa cabane avec ses armes et sa gibecière. Des feuilles rousses parsemaient le sol, et tous les arbres de la forêt glissaient lentement vers l’hiver. Elamnys dormait encore…
Alors que le jeune homme allait relever les pièges qu’il avait posés dans les bois, il fut épouvanté de ce qu’il y trouva. De loin, il lui sembla qu’une vieille femme s’y était prise la jambe. Accourant auprès d’elle pour le tirer d’affaire, il s’aperçut en approchant que celle-ci n’avait rien.

- Ne t’alarme pas, braconnier, dit elle en se redressant de toute sa haute taille.
Le jeune homme fut sidéré d’une telle apparition. Devant lui se tenait une femme aux cheveux rouges et hérissés dont le regard lançait de mystérieuses lueurs. Elle était entièrement vêtue de pourpre et d’écarlate.
- Je vous ai déjà vue, murmura le jeune homme dans un frisson nerveux.
- Où m’as-tu vue ? demanda le sorcière.
- Dans le livre des rois, dit il. Oui, j’ai vu votre image…
- Est-ce tout ce que tu as vu ? demanda la sorcière. Bien d’autres choses y sont inscrites. Ne veux tu pas savoir ce qu’on dit dans ce livre à ton propre sujet ?
Le braconnier recula instinctivement, mais la sorcière se rapprocha de lui.
- Tu pourrais obtenir de grandes choses si tu m’obéissais, dit elle. Tu pourrais même devenir le seigneur du royaume.
- Le royaume a déjà un seigneur, répondit le jeune homme.
- Qui ça ? Le roi Nicodème ? demanda la sorcière. Mais Nicodème n’est qu’un pantin. Il a triché pour obtenir la perle des monarques. Elamnys ne lui doit rien, et surtout pas la vie.
- Qui êtes vous ? s’étonna le jeune homme au vu de telles affirmations.
- Je séjourne sous la roche argentée, au cœur de la caverne qui cache le gouffre noir, mais peu t’importe qui je suis, répondit la sorcière. Prends cette perle. Je te la donne, et j’ai les yeux fixés sur toi.
- N’est ce pas la perle d’Elamnys ? demanda le braconnier.
- C’est la perle des monarques, répliqua la sorcière. Prends la ou rends la lui. Mais sache qu’un grand pouvoir se trouve à ta portée.
- Je ne suis pas de ceux qui s’emparent du bien d’autrui par ruse, dit l’homme.
- Vraiment ? demanda la sorcière. Tu n’es pourtant qu’un braconnier… Considère les chemins que j’ouvre devant toi et marche assurément. Pour lors, je compte tes pas.

Comme le jeune homme refusait de prendre la perle qu’elle lui tendait, la sorcière lui saisit la main et l’y plaça de force avant de disparaître.

Abasourdi par cet évènement, le braconnier rentra chez lui au milieu de la journée. Elamnys fut surprise de le voir revenir à cette heure et trouva qu’il avait une bien étrange figure.
- Que vous est il arrivé ? demanda la jeune femme.
- Il est temps pour vous de partir, répondit il gravement.

Cette annonce tomba sur la reine comme une lame aiguisée. Elle pâlit brusquement et demanda à l’homme ce qu’elle allait devenir.

- Vous allez rentrer chez vous, répondit le chasseur, reprendre votre royaume et rétablir les lois.
- Je ne suis plus chez moi en ce royaume, objecta la jeune femme. Vous le savez très bien. Nicodème a fait de moi une poupée inutile. Pourquoi me chassez vous à votre tour ?
- Personne ne vous chasse, dit l’homme, car personne sur ces terres n’a le pouvoir de vous chasser. Votre esprit fut troublé par bien des maléfices… Je viens de voir une sorcière rouge dont les yeux m’ont glacé. Pourtant, elle m’a appris que vous ne deviez rien à Nicodème. Cet homme fut un pantin, et nullement un monarque. Jamais votre royaume ne lui appartiendra.
- Une sorcière rouge ? répéta Elamnys.
-  Elle m’a dit qu’elle vivait sous la roche argentée, au cœur de la caverne qui cache le gouffre noir, précisa le chasseur.
- Il n’y a point de sorcière rouge en ce lieu, répondit la jeune fille. Il ne saurait y en avoir, car cet endroit est le sanctuaire de la Mère des rois.
- Je n’ai que faire de vos énigmes, répondit l’homme en reculant d'un pas. Elle m’a rendu ceci. Prenez le, et partez.
Sur ce, le braconnier tendit la perle à Elamnys.
- Je ne peux pas la reprendre, dit elle. Si vous l’avez reçue de la Mère des rois, cette perle vous appartient. Elle vous a désigné. Personne d’autre que vous ne saurait me protéger comme vous l’avez fait, et régner à mes côtés…

  

Le jeune homme demeura quelques instants bouché bée, puis interprétant les paroles de la reine comme l’effet de sa reconnaissance, il finit par répondre :

-          Vous ne me devez rien. Ne cédez plus cette perle en paiement d’un service. Autrefois, la devise des hommes était : « Révèle toi à toi-même et sache l’accomplir». Aujourd’hui, elle semble être : « Conspire dans l’ombre et sache te vendre ». Tant que les hommes agiront ainsi, j’aime mieux rester dans la forêt et vivre dans l’ignorance.

-          Je vous promets de rétablir ma loi,  lui assura la reine, mais ce n’est pas en paiement d’un service que je souhaite vous faire présent de cette perle. J’ai bien compris la leçon, croyez-moi. Il ne s’agit pas non plus de la volonté de la mère des rois. C’est par moi-même que je vous désigne de tout mon coeur… Mais je ne vous forcerai pas à venir avec moi, si vous pensez que votre place est ailleurs...

Ayant prononcé ces paroles, la jeune femme se détourna et rassembla ses affaires en silence. Quand elle eut terminé, elle se planta devant le chasseur et le dévisagea longuement, toujours sans un mot. A cet instant, le livre des rois tomba à ses pieds, grand ouvert sur le sol. Le jeune homme se pencha pour le ramasser, et c’est alors qu’il se sentit capable de déchiffrer tous les signes obscurs qui défilaient sous ses yeux. Mais de toutes ces énigmes, il lui sembla que c’était le cœur d’Elamnys qui lui permettait de tout comprendre. La honte qu’il ressentait jusque là à cause de sa condition se dissipa en un éclair, mais ce jour là, il ne raccompagna pas la reine dans son palais.

 

Ce ne fut que plus tard, beaucoup plus tard, après qu'Elamnys eut rétabli les lois de son royaume que le jeune inconnu se présenta dans la grande salle du trône et s’agenouilla devant elle. Quand la reine lui tendit la main, il y avait déjà bien longtemps qu’il n’était plus un inconnu pour elle, et bien longtemps qu’elle lui réservait la perle de leur alliance.

 

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25 avril 2009 6 25 /04 /avril /2009 22:59

Voici maintenant le premier conte d'un tryptique qui comporte :

- Les oubliés

- La sorcière écarlate

- Oltarion 

A l'origine, chaque conte devait correspondre à chacun des trois cercles de l'inconscient selon Lacan (à savoir, l'imaginaire, le réel et le symbolique). 
Le conte "Les oubliés" correspond donc au premier cercle, celui de l'imaginaire et des représentations psychiques qui se jouent sur un plan intime, par opposition aux codes symboliques qui se jouent sur le plan collectif... Notons au passage que ces trois cercles sont nécessairement imbriqués, combinés les uns aux autres, interdépendants. C'est toujours la scission qui génère le problème, et pourtant on les croise souvent isolés les uns des autres, coincés dans les limites d'une bulle artificielle.
Je n'ai pas eu la place de mettre en ligne les trois contes à la suite. Je verrai ça plus tard... peut-être...

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                                                            LES OUBLIES

 

 

                                                                      I

 

 

  Au dix huitième jour du neuvième mois de l’année des serpents, naquit un petit garçon qui fut nommé Julius. En ce temps là, les fées avaient coutume de se réunir autour des berceaux des nouveaux nés et de leur faire des dons en rapport avec leur destinée. Elles visitaient aussi bien le palais des rois que la chaumière des pauvres gens, et chaque enfant recevait un don particulier.

Le petit Julius était fils de berger et, quoique sa condition fût des plus humbles, un grand nombre de fées se pressèrent autour de lui, le jour de sa naissance. Les parents de l’enfant furent fort impressionnés lorsque la doyenne des fées leva sa baguette magique en déclamant une prophétie.

-     Cet enfant sera appelé le grand Julius, dit la fée. Et grand il sera par la taille et l’intelligence. Rien n’échappera à son regard. Aucun mystère ne résistera à son habileté, si bien que les rois de ce monde en feront leur guide et leur conseiller.

Après que la doyenne ait parlé, les jeunes fées s’approchèrent du berceau et lui firent toutes sortes de dons.

-          Il aura du charme et de l’aisance, dit l’une.

-          Il saura gagner l’amitié et la confiance des princes, dit l’autre.

-          Il se fera aimer de tous les peuples, dit une troisième.

Quand les fées eurent parlé, elles se retirèrent de la demeure et s’évanouirent dans l’atmosphère.

Les parents de Julius restèrent abasourdis par tant d’honneurs mais après quelque temps, la vie reprit son cours.

Ainsi grandit le jeune garçon, comblé de talents et de grâces. Rien n’échappait à son œil sagace ou sa présence d’esprit, de sorte que son intelligence fut rapidement remarquée.

Le seigneur d’un royaume voisin, qui avait fort à souffrir des maléfices d’un sorcier, entendit parler de la sagesse de Julius et lui offrit de grandes richesses pour qu’il le débarrasse du mauvais génie. Julius se rendit donc sur les terres de Valdek et visita la forêt que hantait le sorcier. Il observa celui-ci pendant plusieurs jours sans se faire voir de lui. Il observa également l’attitude des villageois à son égard, et aussi celle du roi. C’est ainsi que Julius démêla les craintes et les rancoeurs qui furent à la source du conflit. Il joua en quelque sorte un rôle diplomatique, et tout rentra dans l’ordre.

Le roi Valdek garda Julius auprès de lui en tant que conseiller. Plus tard, il le nomma Grand Sage, et son influence ne cessa pas de croître sur les esprits.

 

                                                                        II

 

Quand le grand Julius atteignit sa pleine maturité, la guerre faisait rage au pays de Lobka, par delà les marais. A cette époque, les ogres avaient étendu leur domination sur la moitié des cités du royaume. Chaque jour, les chevaliers allaient combattre pour la libération des terres de Lobka, mais rien ne venait à bout de la violence des ogres.

La fille du roi déchu entreprit de se rendre sur les terres de Valdek et de lui demander son aide, car depuis que le souverain gouvernait selon les avis de Julius, le royaume prospérait et rayonnait de paix.

Lorsque la princesse pénétra dans la salle du trône, elle marcha tout droit vers le roi et s’agenouilla devant lui.

-          Seigneur Valdek, dit-elle, je suis la fille du roi Lobka que les ogres ont mis à mort. Mes frères combattent pour libérer notre royaume, mais la situation est désespérée. Je suis venue jusqu’à toi parce qu’aucun maléfice ne semble pouvoir t’atteindre. On dit que ta sagesse est sans égale. Révèle moi le moyen de vaincre les ogres qui infestent mon royaume, et ma reconnaissance sera infinie.

Le roi fut ébloui par l’intensité du regard de la jeune fille. La prenant par la main, il lui fit signe de se relever.

-          Princesse, dit le roi, ta douleur m’a ému, mais sache que ce n’est pas par ma sagesse que prospère mon royaume. N’as-tu jamais entendu parler du grand Julius ? Cet homme est mon fidèle conseiller, et son habilité est sans pareille. J’ordonnerai qu’il t’accompagne au pays de Lobka. Lorsqu’il aura étudié la situation, je suis sûr qu’il vous fournira le moyen de vaincre les ogres, à toi et tes frères.

 

Ainsi parla le roi Valdek,  et ainsi partit Julius vers le pays de Lobka. Le sage demanda à la princesse de bien vouloir lui expliquer les coutumes et les croyances de son royaume. La princesse le fit de bonne grâce et lui révéla tout sur l’émergence des ogres. Lorsque Julius entra dans le royaume de Lobka, il avait déjà bien compris la nature du problème.

-          Comment allons nous procéder ? demandèrent les fils de Lobka.

-          Je souhaite avoir une confrontation avec le chef des ogres, répondit Julius.

 

Chacun laissa échapper un cri de crainte et de surprise, mais Julius eut un sourire avisé.

-          Je ne crains pas vos ogres, reprit le grand sage. Ils se servent de votre crédulité et de votre propre force contre vous. Mais vous êtes trop intimement concernés par cette guerre pour pouvoir y voir clair. Aussi irai-je seul.

-          Sans escorte ? s’étonna le fils aîné de Lobka.

-          Sans escorte, confirma Julius.

 

Il s’en alla donc seul vers la cité où siégeaient les six mille ogres. La fille et les fils de Lobka furent épouvantés de voir le sage pénétrer dans la forteresse sans armure ni épée. Un grand silence se fit. Une nuit profonde tomba sur le royaume. Cette nuit dura trois jours, et lorsque le soleil reparut, Julius sortit de la forteresse.

-          Vous êtes libres, dit le grand sage.

-          Mais que s’est-il passé ? demanda la princesse. Et où donc sont les ogres ?

 

Julius eût à nouveau un sourire avisé.

-          L’esprit de l’homme a de grands pouvoirs, répondit il. Il produit lui-même ses dieux et ses démons, mais prenez garde que vos croyances ne viennent à vous dominer… Vos ogres ne sont rien. Je les ai renvoyés au néant dont ils étaient sortis, car c’est à la sagesse qu’appartiennent les puissances de l’esprit.

Ni les princes, ni la princesse ne comprirent les paroles du sage, mais tout le monde put constater que les ogres avaient disparu du royaume. Dès lors, Julius fut tenu pour un grand magicien. Une foule de gens se pressa autour de lui, et les peuples des royaumes à l’entour accoururent pour le voir.

-          Délivre nous du dragon de la grotte rouge ! criaient les uns.

-          Délivre nous de la sorcière du lac ! criaient les autres.

-          Protège nous des maléfices et deviens notre roi ! hurla la foule entière.

Julius accepta la couronne que les peuples lui offraient, et c’est ainsi qu’émergea un nouvel empire sur les anciens royaumes.

-          Ce monde est plein de chimères, pensa le sage couronné. Je vais enseigner à mes peuples la mesure et le bon sens. Je viderai leur esprit et je remplirai leur ventre, afin qu’ils soient repus.

Petit à petit, tous les peuples du monde se rassemblèrent autour du trône de Julius, et leurs terres s’uniformisèrent. Il n’y eut bientôt plus de dragons, plus d’ogres, ni de sorciers. Les sirènes et les elfes disparurent également. Enfin, les fées ne furent plus appelées auprès des berceaux…

L’empereur Julius en était fort satisfait et se promenait fièrement sur ses terres. Chaque jour, il allait visiter ses ministres, ses courtisans, ses domestiques, ses chenils, ses écuries, ses poulaillers, et tout ce qui lui appartenait.

Un jour qu’il avait rassemblé ses ministres dans la salle du trône, Julius leur demanda un compte rendu du comportement des peuples.

-          Les hommes de ton empire sont lucides et droits, Seigneur Julius, répondirent les ministres. Ils choisissent des tâches à leur mesure et leur esprit n’est point troublé par la superstition.

-          Fort bien, dit Julius, mais combien de royaumes reste t’il en dehors de l’empire ?

-          Seigneur, il n’y a pas de royaumes à l’extérieur de l’oekoumène. Ton empire est le seul lieu habitable. Nul homme ne pourrait survivre en dehors.

-          C’est juste, dit Julius. Mais je sais qu’il existe encore deux royaumes aux extrémités de la terre : le royaume des sommets, et celui des profondeurs. La reine Milséah règne sur les glaciers et les sommets inaccessibles. Quant au roi Morovos, il règne sur les brûlants magmas des profondeurs. Je veux m’assurer qu’ils n’aient jamais d’influence sur mon empire.

Les conseillers hochèrent la tête avec incrédulité car ils ne croyaient plus aux anciens royaumes et ne pouvaient pas imaginer qu’il y ait une reine des sommets, ni un roi des profondeurs.

-          Tu te moques de nous, Seigneur, répondirent ils à leur empereur.

-          Peu importe, dit Julius, je m’en chargerai moi-même.

Sur ce, il se leva de toute sa haute taille, rejeta sa chevelure en arrière et quitta la salle du trône, sa longue cape traînant après lui.

 

                                                                       III

 

Au fur et à mesure du temps, les peuples de l’empire commencèrent à s’ennuyer. Les sorciers et les enchanteurs avaient quitté les forêts ; les sirènes avaient déserté les mers ; les mauvais génies ne hantaient plus les palais ; et les jeunes gens ne trouvaient plus de cause à servir, ni de quête, ni de rêve... Certes, l’empire vivait en paix, mais toutes les terres se ressemblaient. Les hommes n’avaient plus qu’un unique langage, et leur désir d’inconnu ne trouvait plus où s’assouvir. Le grand Julius eut donc l’idée de divertir la foule avec des comédiens, des clowns et des danseurs. Malgré tout, il demeurait toujours de petits groupes rebelles, aspirant secrètement à des terres inconnues ou des mondes interdits… Un vieillard racontait à qui voulait l’entendre la légende de Milséah, reine des glaces et des sommets.

-          Sa beauté est sans égale, disait il, et aucune volonté n’est plus forte que la sienne. Cette reine veille à l’équilibre du monde, et ceux qui peuvent l’atteindre deviennent des immortels.

A la même époque circulait une autre légende, celle du roi Morovos.

 

-          Ce roi vit au cœur d’un feu dévorant, racontait-on. Aucun guerrier ne peut s’y mesurer. Il est le maître des volcans et des grands cataclysmes. Nul ne saurait dompter sa violence lorsqu’il entre en fureur.

Beaucoup de jeunes gens étaient séduits par ces royaumes car rien ne se passait plus dans l’empire. Le grand Julius craignait fort que les anciennes croyances ne viennent à troubler l’esprit des peuples. C’est pourquoi il entreprit de neutraliser les deux derniers royaumes. Il réfléchit longuement au moyen de déchoir Morovos et Milséah, mais la tâche s’annonçait difficile.

-          Je ne connais aucune force qui puisse surpasser la leur, pensa Julius. Et comme ils demeurent légitimement dans leurs propres royaumes, je ne puis retourner leur force contre eux. Que faire ?

Après réflexion, il décida de les monter l’un contre l’autre, afin qu’ils s’anéantissent mutuellement. Julius leur envoya donc une fausse déclaration de guerre à tous les deux, et organisa leur confrontation. C’est ainsi que le roi Morovos se rendit lui-même chez la reine des glaces. Tous les peuples de la terre virent une traînée de feu monter de bas en haut, aussi longtemps que dura son ascension vers le palais de Milséah. Lorsque le roi des profondeurs arriva devant la reine des sommets, la terre entière trembla, car jamais rien de tel ne s’était produit.

A l’abri dans son empire, la grand Julius se frottait les mains à l’idée de leur combat. Après que les fracas aient retenti sur la terre, le calme et le silence s’étendirent sur l’empire. Ainsi l’oubli gagna-t’il définitivement les esprits.

 

 

 

                                                                         IV

 

 Ni les peuples de l’empire, ni le grand empereur, ne surent exactement ce qui s’était passé. Julius s’imaginait que les deux souverains s’étaient entretués et que leur destruction était la cause de l’oubli. Mais il n’en était rien… En vérité,  le roi Morovos et la reine Milséah s’étaient épris l’un de l’autre. Certes, une telle union exigeait qu’ils renoncent à leur immortalité, mais un fils leur naquit : le prince Mérovis.

Dès la naissance de cet enfant, les fées accoururent des quatre coins des mondes perdus et le comblèrent de dons.

-          Ton pouvoir sera plus grand que celui de tes deux parents réunis, déclara la doyenne des fées. Et tu rétabliras ce qui a été détruit.

-          Le renégat qui abusa de son pouvoir sur les peuples deviendra ton valet, ajouta la plus jeune des fées.

Lorsqu’elles eurent toutes parlé, elles s’évanouirent dans l’atmosphère.

 Mérovis ne passa qu’une année auprès de ses parents, après quoi il fut élevé parmi les hommes, au centre de l’empire.

Julius ignora pendant longtemps l’existence de ce prince, mais au bout de quinze années, il constata l’émergence de phénomènes inexpliqués et convoqua ses ministres dans la salle du trône.

-          La superstition est de retour dans l’empire, déclara Julius. Surveillez les comportements de ceux qui la diffusent, et punissez les sévèrement s’ils viennent à semer le trouble.

-          Seigneur, répondirent les ministres, il ne s’agit pas de superstition mais de simples divertissements. Tes peuples ont besoin de voyages imaginaires et c’est pourquoi ils s’adonnent à ce genre de spectacles. Faut-il leur interdire ?

Julius se tut un instant et réfléchit.

-          S’il ne s’agit que de divertissements, reprit le grand empereur, alors je n’ai rien à redire. Mais on m’a rapporté que les fées se réunissaient chaque année au centre de l’empire afin d’y préparer une mystérieuse action.

-          Les fées ? s’étonnèrent les ministres. Comment ta seigneurie peut-elle prendre cela au sérieux ?

-          Je ne le prends pas au sérieux, rectifia l’empereur. Je constate la rumeur. Veuillez vous rendre dans ce lieu et rapportez moi tout ce que vous y verrez.

Les ministres s’inclinèrent devant Julius et exécutèrent son ordre. Au centre de l’empire, ils trouvèrent une chaumière. Un jeune homme de seize ans y vivait seul, mais un grand nombre de gens le visitaient chaque jour. Les ministres de Julius remarquèrent que l’adolescent était paré de toutes les grâces et rapportèrent à l’empereur ce qu’ils virent en ces lieux.

-          Un très jeune homme, dirent ils, vivant dans une chaumière. Un enfant plein de charme, d’esprit et de finesse, comblé de grâces et de talents, d’une grande intelligence, digne et altier comme la glace, mais vif et ardent comme un brasier. Son nom est Mérovis. La fascination qu’il exerce ne peut que s’accroître.

-          Impossible ! hurla Julius. Il est pauvre, dîtes vous ? Il vit dans une chaumière ? D’où lui viendraient son esprit et ses habiletés ? Je suis le seul à pouvoir façonner les hommes ! Je décide de leur poids, de leur mesure et de leur prix ! Je les conditionne dès la naissance par la nourriture que je leur donne, et j’interdis que quiconque sorte des limites que je trace !

Les ministres et les conseillers de l’empereur furent fort étonnés de sa colère. Ils se regardèrent entre eux et commencèrent à penser qu’il se faisait vieux.

-          Seigneur, dirent il, tu devrais te reposer. N’aie aucune crainte pour les affaires de l’empire, nous y veillerons.

Julius remarqua le mépris de ses ministres et ne répondit pas. Il comprit qu’il allait bientôt perdre la confiance de ses sujets et décida de se rendre dans la demeure de Mérovis par ses propres moyens.

 

 

 

                                                                         V

 

Tout au long de sa vie, le grand Julius avait vaincu des ogres, des charmeuses, des sorciers et mille et une créatures fantastiques. Il avait conquis les terres des anciens rois et fondé son empire. Tous ses succès passés l’assuraient de venir à bout du petit Mérovis. L’empereur était persuadé que cet adolescent avait une mauvaise influence et qu’il s’en débarrasserait comme d’une pauvre chimère.

Lorsqu’il arriva aux abords de la chaumière, il aperçut le jeune homme coupant du bois devant la porte. Dès qu’il vit son visage, il y décela les traits de Morovos et Milséah.

-          Je sais qui tu es, Prince hybride ! s’écria le vieil empereur. Tes parents furent les derniers monstres d’un monde révolu, mais je ne te laisserai pas propager tes croyances barbares dans l’esprit de mes peuples !

Le jeune Mérovis regarda Julius avec des yeux ronds d’étonnement.

-          Pardonne moi l’ami, dit le garçon, mais je ne comprends rien à tes paroles. Pourquoi m’appelles-tu Prince hybride ? D’une part, je suis menuisier sculpteur, et d’autre part, je suis orphelin. Mes marraines m’ont élevé ; je n’ai point d’autres parents.

-          Tes marraines ? répéta Julius. Je ne connais que trop l’identité de tes marraines ! Sorcellerie que tout cela !

 

Or, le jeune Mérovis ignorait tout de son destin, de sa lignée ou de l’identité de ses marraines. Le garçon prit Julius pour un clown itinérant, de sorte qu’après avoir bien ri, il lui jeta quelques pièces et reprit son travail.

L’empereur s’irrita beaucoup de l’attitude du jeune homme. Il imagina de faire brûler sa chaumière mais alors qu’il reprenait le chemin du palais, les fées lui barrèrent la route, jaillissant de nulle part, auréolées de lumières pâles.

 

-          Où vas-tu, Julius ? demanda la doyenne. N’as-tu pas de mémoire ?

-          Les fées n’existent pas ! s’écria le grand sage. Absurdités ! Inepties !

-          Allons Julius, reprit la fée. Au dix huitième jour du neuvième mois de l’année des serpents, nous sommes venues t’offrir la clé de ton destin. Mais tu n’aurais pas dû te substituer aux rois que tu guidais, car tel n’est pas le rôle des sages. Cela nous a déçues, Julius. Tu as rompu l’ordre du monde et détruit le chemin qui mène à ses merveilles.

-          Je ne me suis pas emparé des palais des rois, protesta Julius. Je n’ai fais qu’accepter la couronne que m’offraient les peuples. Ils m’ont eux-mêmes supplié.

-          Il est inutile d’user de tant de finesse avec nous, répondit la fée. Tu avais suffisamment d’intelligence pour connaître tes limites. N’accuse donc pas les peuples de ta propre ambition. Il y a longtemps que ta sagesse s’est flétrie.

-          Taisez-vous, maudites femelles ! hurla Julius. J’ai délivré ce monde des monstres et des démons. J’ai établi la Raison à la base de mon empire. Disparaissez de ma vue, chimères !    

-          Ce monde est sur le point de se retourner contre toi, poursuivirent les fées. Ta science ne saurait embrasser la source des destinées. Prosterne toi devant celui dont le pouvoir te dépasse et implore son pardon.

Sur ce, les fées disparurent, et le grand Julius courut dans son château.

 

 

 

                                                                           VI

     

Les portes du palais claquèrent avec fracas, et l’empereur ordonna que ses vingt quatre ministres se rassemblent dans la salle du trône.

-          L’empire est en danger, déclara la grand Julius. Les chimères et les vieilles croyances vont renaître de leurs cendres. Néanmoins, il nous reste un espoir car je n’ai pas oublié les failles des créatures que j’ai naguère vaincues. C’est pourquoi je vous commande  d’étudier les cartes des mondes passés. Je vous enseignerai les coutumes des royaumes de Lobka et de Valdek, le chemin des glaciers et celui des profondeurs. Je connais le point faible des ogres, et aussi le moyen de faire taire les sirènes. Armons nous de sagesse contre ses créatures et nous préserverons l’empire.

Les ministres de Julius se regardèrent les uns les autres avec un vague malaise.

-          L’empereur devient fou, murmurèrent ils entre eux. Voilà qu’il s’amuse à débiter des contes de fée…

-          Pourquoi ne répondez-vous pas ? demanda Julius.

-          Seigneur, dit un ministre, les choses que tu nous décris n’ont aucune consistance. Que veux tu que nous te répondions ? Ne suffit il pas de les nier pour les renvoyer au néant ?

-          Certes, dit Julius, ces choses n’ont pas de consistance propre, mais leurs effets sont véritables. Pourquoi hésitez vous à exécuter mes ordres ?

-          Nous ne saurions les exécuter, répondit le ministre. Puisque tu viens d’admettre que les créatures dont tu parles n’ont pas d’existence propre, nous n’y ajouterons pas foi. Cet empire n’est pas en danger, Seigneur. Nous le gouvernons lucidement, et rien ne nous menace.

-          Imbécile ! s’écria l’empereur. Où étais-tu quand la guerre faisait rage ? As-tu jamais vaincu le moindre maléfice ? Que sais-tu du danger, toi que es né en temps de paix ? Vous tous qui êtes ici, de quel droit remettez vous mes ordres en question ?

-          Le temps a passé, dirent les ministres. Avec tout le respect que nous te devons, nous voyons que tu n’as plus l’âge de gouverner l’empire. Comme tu n’as point laissé d’héritier, nous choisirons parmi nous un nouvel empereur pour défendre les intérêts des peuples.

-          Ingrats ! hurla Julius. Vos cheveux tomberont de vos têtes, vos chairs tomberont en pourriture et vos ossements tomberont en poussière ! En vérité, ce sont vos vies qui sont sans consistance ! Les chimères font de nous leurs propres instruments et accroissent leur pouvoir, même après notre mort. Ignares ! Que votre aveuglement soit votre punition ! Je trouverai d’autres hommes pour me venir en aide.

Ainsi Julius sortit du palais.

 

Le vieil empereur tenta de rassembler un groupe de jeunes gens qu’il espérait former selon ses vues, mais il ne trouva partout que des êtres amorphes.

-          N’y a t’il personne qui veuille défendre une juste cause ? demanda Julius.

-          Finissons d’abord notre partie de cartes, répondirent les hommes. Ensuite, nous irons voir la belle Margot danser. S’il nous reste un peu de temps avant le souper, nous visiterons peut être les endroits dont tu parles…

Julius fut horrifié de l’esprit de ces gens.

-          N’êtes vous que du bétail ? s’écria le vieil empereur. Savez vous seulement ce que représente une quête ? Comment osez vous me parler de l’heure de votre soupe ou de vos jeux de cartes ! Si ce monde est celui des médiocres, c’en est trop pour moi…

 

Le grand Julius se retira alors dans un lieu désert, s’agenouilla et pleura. Lorsqu’il n’eut plus de larmes, il demeura immobile, étendu sur le sol, les yeux fixés au ciel. C’est à cet instant que les fées apparurent en tournoyant autour de lui.

 

-          Julius, dirent elles, tu es bien le seul responsable de l’abrutissement des peuples. N’as-tu pas décidé de vider leur esprit et de remplir leur ventre afin de mieux les contrôler ?

-          Je n’ai pas besoin qu’on me fasse la leçon, répondit Julius.

-          Souviens toi simplement d’où te vient ton pouvoir, dirent les fées. Crois-tu vraiment l’avoir tiré de toi-même ? Incline toi devant ce mystère éternel. Rends toi auprès de Mérovis et révèle lui son destin. Apporte lui les cartes des anciens mondes et les chroniques des royaumes perdus. Nul autre que lui ne saurait recevoir tes paroles.

-          Je ne vais tout de même pas l’aider à recréer les monstres que j’ai vaincus ! protesta le vieux sage.

-          Tu détiens à la fois le poison et le remède, dirent les fées. La sagesse harmonise les plus divers éléments sans les détruire. Ne te trompe pas là-dessus… Quoi qu’il en soit, tout homme est libre de refuser le destin qui lui est imparti et de se perdre sur d’autres voies.

Julius se releva et les fées disparurent.

 

Après quelque hésitation, le vieil empereur se rendit dans la chaumière de Mérovis et le trouva dehors, occupé à travailler le bois.

-          Bonjour l’ami ! lança le garçon en apercevant Julius. Avec quelles histoires vas-tu me faire rire, cette fois ci ?

-          Bonjour Seigneur, répondit Julius en s’agenouillant devant le prince.

Le jeune homme éclata de rire et le pria de se relever.

-          Non Prince, je resterai à genoux tout le temps de mon discours, dit Julius. Je me prosterne devant toi, Mérovis : fils de Morovos et de la reine de sommets. Permets moi de te transmettre les chroniques qui sont ton héritage. Lis les attentivement, afin que s’accomplisse l’ordre des destinées. J’implore ton pardon pour les richesses que j’ai détruites, mais rien ne meurt vraiment ici bas, et je ferai en sorte que les mondes disparus acquièrent de nouvelles formes.

Le jeune Mérovis resta sans voix. Le grand Julius se releva et plaça les chroniques qu’il avait préparées à l’intention de ses ministres, entre les mains du garçon.

-          Accepte mon présent, dit Julius. Tu as suffisamment d’esprit pour en déceler l’usage. Crois-moi, ceci n’est pas un conte de fée.  

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25 avril 2009 6 25 /04 /avril /2009 16:31

 
J'inaugure ici une nouvelle catégorie, celle des dossiers personnels... J'évoque par là mes sujets d'études, mes contes, mes pièces, mes méthodologies, etc... Pourquoi commencer par un sujet de théologie ? Humm... Hé bien parce qu'il est difficile d'analyser la génèse commentée par un homme qui pensait que la Terre était plate et que le soleil tournait autour comme un petit luminaire. La science était toute autre à cette époque (encore antérieure au moyen âge !). Mais il est possible de réstituer une pensée sans la dénaturer ni la tourner en dérision, en s'attachant à l'essentiel, sans se laisser effrayer par l'aspect putrescible des choses... C'est à dire, la part qui meurt dans les formes de l'esprit.

Sinon, pour ceux qui ne le sauraient pas, le terme hexaëmeron renvoie aux six jours de la création. Et le texte qui suit est le commentaire d'un commentaire, l'analyse d'une analyse. Bref, une chose dépourvue de légèreté.


 


 

 

 Sujet de théologie dogmatique :


 

                         L’HEXAËMERON DE SAINT BASILE 

                                                  
 

 

 

 

  

INTRODUCTION

 


  
Les neuf homélies prononcées par Saint Basile empruntent des formes si variées qu’il semble exclu d’en faire l’analyse littérale, quelle que soit la simplicité revendiquée par leur auteur. Il s’agit, au contraire, d’une exégèse fort complexe qui survole un grand nombre de domaines et de disciplines dont il est malaisé de saisir l’unité. Or, c’est le principe d’unité qui constitue malgré tout la clé de voûte de cet hexaëméron.
Saint Basile pose l’éveil et l’émerveillement comme conditions d’accès à la compréhension de l’univers, de l’ordre du monde et de la volonté divine. Néanmoins son discours est chargé de démonstrations, de déductions et d’illustrations qui peuvent le rendre confus à la lumière d’aujourd’hui. La volonté de fournir des preuves au mystère et de lui définir un cadre, se trouve parfois en contradiction avec la disponibilité de conscience ou la simplicité intuitive qu’il prône par ailleurs. Mais Saint Basile distingue plusieurs niveaux de conscience dans l’esprit humain, et c’est sans doute pourquoi il varie les codes de communication.

Dès la première homélie, ce monde est comparé à une école où l’esprit peut s’instruire. En cela, la perception sensible et la rationalité ne sont pas exclues de son discours en faveur de la foi, mais constituent plutôt des strates sur le chemin de la connaissance. La création apparaît à la fois comme un miroir où se réfléchit la condition humaine (via une nature intelligible, pleine de signes anthropomorphes) et comme une matière pétrie par un ouvrier suprême  il est toujours possible de relever des empreintes et de décrypter un sens.

Outre  le « décryptage » que se propose Saint Basile, cet héxaëméron donne une nouvelle orientation à la sacralité. C’est là un point délicat, car il correspond à la désacralisation de la nature en tant que telle. A ce sujet, on peut regretter que la dimension utilitaire de la nature ait pris le pas sur sa dimension interrelationnelle, après qu’elle ait été dépouillée de ses dieux archaïques. Les notions de Dieu latent, de Trinité et de puissances invisibles n’étant pas les plus accessibles à l’entendement, on peut comprendre que certaines subtilités aient donné lieu à certaines confusions. Ainsi, l’héxaëméron de Saint Basile exalte un univers traversé par l’élan créateur, appelé à la transfiguration, sans nulle dualité entre esprit et matière, mais il contient aussi des éléments qui peuvent y induire une scission.

La difficulté de ce texte réside dans sa simplicité délibérée quant à des sujets hautement complexes. Bien des éléments de ce discours apparaissent aujourd’hui désuets dans leur forme, mais une vision approfondie nous donne à voir un véritable principe de cohésion, d’interpénétration et d’unité dans l’ordre de la vie.

 

 

  

I.                   L’INVISBLE DANS LA CREATION

 

     

  Au commencement de son exégèse, Saint Basile évoque des œuvres antérieures à ce monde : une constitution spirituelle « convenable à des puissances célestes »  que l’Ecriture aurait supprimée dans son récit parce qu’ « il ne convient pas d’en parler à des hommes qu’on instruit encore, et qui sont enfants pour les connaissances » (Homélie 1). Cette allusion sous- entend plusieurs niveaux de conscience, et donne un aspect relatif à l’entendement humain. Du même coup, l’allusion nous renvoie à des zones elliptiques où toute interprétation demeure en deçà d’une Vérité immuable, et s’apparente davantage à une initiation qu’à l’acquisition de cette vérité.

Lorsque Saint Basile dit : « Si par des objets visibles, vous vous êtes élevé jusqu’à l’invisible, alors vous êtes un auditeur bien préparé. » (Homélie 6), il n’oppose pas ces deux notions, mais semble leur attribuer le pouvoir de se révéler l’une par l’autre. Il n’y a donc pas de séparation nette entre le spirituel et le matériel, mais plutôt relation et interpénétration. Ces éléments constituent de véritables clés de lecture.

Dans la suite de ses homélies, Saint Basile prend des positions plus délicates, aujourd’hui difficiles à soutenir, notamment lorsqu’il revendique une interprétation littérale : « Pour moi, quand je lis herbe, j’entends herbe (…) je prends tout cela comme il est écrit car je ne rougis  pas de l’évangile (…) que les choses soient donc entendues comme elles sont écrites. » (Homélie 9). Sans doute ce positionnement était-il opportun dans son contexte, lorsqu’il était nécessaire de garantir un cadre de transmission aux écritures ; mais puisque les mots demeurent toujours en dessous de ce qu’ils tentent d’exprimer,  notre présente analyse risque de faire violence à cette position.

 

Bien que Saint Basile apparaisse instruit et curieux des sciences de son temps, il les qualifie régulièrement de sciences vaines, de folles sagesses, de rêveries, ou encore de laborieuses bagatelles. Il en emprunte toutefois certains codes lorsqu’il se lance dans l’exploration des mille et un domaines de la création. Tour à tour géographe, biologiste, herboriste, astronome, logicien, chimiste ou océanologue, Saint Basile ne méprise aucun terrain. Certes, ce qui lui importe, ce ne sont jamais les disciplines en elles-mêmes, mais leur inscription dans le projet divin et la mise en relief d’un ordre harmonieux.

Tout au long de ses homélies, il ne cesse de s’émerveiller de la diversité et de la beauté des œuvres de Dieu. Tout évoque sa présence, et chaque objet porte la marque du créateur. Par delà les sciences et les raisonnements, Saint Basile met l’accent sur la simplicité d’un esprit pur et attentif aux mystères de cette présence.

Or, la simplicité côtoie la difficulté de très près… Lorsque Saint Basile parle de la création de la lumière « non par le cours du soleil, mais par l’effusion de la lumière primitive » (Homélie 2), il pose la question du Temps. Cette création correspond au premier jour, avant même la naissance des astres. Et ce premier jour correspond lui-même à un jour éternel « car ce qui offre le caractère d’une chose unique et incommunicable a été appelé proprement et justement le Jour (…) afin que par ce nom, il ait du rapport avec l’Eternité. » (Homélie 2).

Quant au soleil, dont la création est postérieure à celle des premiers germes, il est délibérément placé au rang de simple véhicule « afin, dit Saint Basile, que les hommes cessent d’adorer cet astre comme l’auteur des productions qui conservent notre vie » (Homélie 5 et 6).

Il y a là une volonté de mettre l’invisible au premier plan, de l’amener à transparaître et à transfigurer les objets matériels vers lesquels nous portons d’ordinaire nos désirs ou notre admiration. A la lecture de cet hexaëmeron, tout nous pousse à voir le divin à travers le moindre élément, sans frontière véritable entre un monde terrestre et céleste, mais il existe néanmoins des formes et des fonctions symboliques que l’auteur n’intègre pas dans l’ordre universel.

 

Au début de la quatrième homélie, Saint Basile s’emploie à détourner les hommes de leurs préoccupations charnelles, des spectacles et des artifices du monde. En  fait, il semblerait qu’il combatte les projections imaginaires et les représentations humaines. C’est probablement là que survient la scission, car Saint Basile ne semble pas attribuer à la fonction fabulatrice un rôle déterminé dans le projet divin. Notons que son époque correspond à l’ultime tentative de la pensée antique et des divinités païennes pour reprendre le pouvoir, sous le bref règne de Julien l’Apostat. Il est étrange de constater que ce jeune empereur qualifiait les chrétiens d’impies galiléens et qu’il les accusait d’athéisme. Ainsi, l’universalité des dogmes chrétiens a pu paraître vide, ou tout du moins hermétique. Or, l’intransigeance du dogme face aux différentes perceptions de l’Invisible dans la création semble elle-même générer des dualités indirectes. Les imageries, les opinions et les interprétations profanes y apparaissent véritablement comme des ennemies à combattre.

C’est certes par volonté de simplicité et d’accessibilité que l’auteur reste au plus proche d’une lecture littérale, même s’il se risque à sous-entendre plusieurs degrés de consciences. Saint Basile a déjà évoqué une sorte de parcours initiatique de l’esprit (voire, une propédeutique) dans la première homélie, mais il ne fait que l’esquisser sans la pousser trop loin, et revient toujours aux préceptes de la révélation : « Nous nous proposons d’examiner le bel ordre de l’univers et de contempler le monde, non d’après les principes de la sagesse du siècle, mais d’après les instructions que Dieu à données à Moïse » (Homélie 6). Quoique Saint Basile se réfère prudemment aux textes plutôt qu’à ses intuitions, les uns entrent forcément en collision avec les autres… 

  

Dans le même ordre d’idée, le psychanalyste C. G. Jung écrit : « Les phénomènes religieux sont des phénomènes vitaux et non des opinions. Lorsque l’Eglise persévère durant des siècles dans l’idée que c’est le soleil qui tourne autour de la terre, pour n’abandonner ce point de vue qu’au XIXe siècle, elle peut s’appuyer sur la vérité psychologique que pour des millions d’hommes précisément le soleil tournait autour de la terre (…) Malheureusement, il n’y a pas de vérité s’il n’y a pas d’homme pour la comprendre ». (L’Âme et la Vie).

Le philosophe H. Bergson distingue, quant à lui, deux sortes de religions qui tendent à la dissociation : une religion naturelle et statique à fonction conservatrice, et une religion dynamique, mystique, véritablement surnaturelle. Il écrit : « En le définissant par sa relation à l’élan vital, nous avons implicitement admis que le vrai mysticisme était rare (…) Si tous les hommes pouvaient monter aussi haut, ce n’est pas à l’espèce humaine que la nature se fût arrêtée, car celui-là (le vrai mystique) est en réalité plus qu’un homme ». (Les deux sources de la morale et de la religion).

La position de Saint Basile semble balancer entre ces deux notions (statique et dynamique) : ouvrir un chemin d’élévation tout en délimitant un cadre. On peut se demander dans quelle mesure la foi chrétienne s’est elle-même embourbée dans les projections et les représentations qu’elle combat. Quant à l’avènement de l’invisible au cœur du visible, il s’avère parfois très superficiel. A ce sujet, C. G. Jung avait un discours pessimiste : « La civilisation chrétienne s’est révélée creuse à un degré terrifiant : elle n’est que pur vernis, si bien que l’homme intérieur n’en a pas été touché. L’état de son âme ne correspond pas à la croyance professée (…). Extérieurement tout est là, en images et en mots, dans l’Eglise et dans la Bible, mais à l’intérieur ce sont les dieux archaïques qui règnent plus que jamais. » (L’Âme et le Vie).

 

La  dimension de l’Esprit Saint semble indispensable pour comprendre l’action de Dieu sur sa création. Or, cette dimension ne s’appréhende consciemment que dans l’âme humaine. A la fin de son exégèse, Saint Basile montre quelque embarras à définir le statut de l’homme : « Il semble réellement très difficile de se connaître soi-même. L’œil qui voit hors de lui ne se sert pas pour lui-même de sa force intuitive » (Homélie 9). Ainsi l’hexaëmeron ne traite pas directement de la création de l’homme ; mais quoique cette question soit laissée en suspens, son reflet est omniprésent dans chacune des œuvres qui le précèdent.

 

 
 

II.                UN POINT DE VUE ANTRHROPOMORPHE

 

 


 
Après que les eaux se soient divisées et que la terre ait reçu l’ordre de produire, une âme vivante advient. Saint Basile évoque alors la condition humaine dans le cours même de la nature. Chaque créature recèle une vertu et croît vers son accomplissement. Or, cet accomplissement n’est pas un automatisme et peut aussi bien ne pas advenir. L’accomplissement dont il s’agit est d’abord celui de l’homme, auquel Saint Basile confère une place centrale par ses évocations répétées, avant même son apparition. La question de la liberté humaine face à la création se pose ici à travers la chute ; c'est-à-dire, dans l’appréhension de la finitude, de la corruption et d’un retour au néant, conformément au cycle de la nature. Pour l’auteur, tout cela ne doit pas être compté au nombre des maux. Ainsi donc, le vivant côtoie le mortifère, partout et en toutes choses, parce que ces choses ne sont rien par elles mêmes. Les œuvres vivantes se révèlent à l’homme selon l’usage qu’il en fait : « les poisons ont paru avec les plantes nourricières, la ciguë avec le blé, l’ellébore, l’aconit, la mandragore et le jus de pavot avec le reste des plantes dont nous tirons notre vie » (Homélie 5). Les maux et les nuisances ne sont pourtant pas inhérents aux œuvres de Dieu, dont Saint Basile réaffirme sans cesse la bonté, mais ils semblent plutôt conditionnés par les perspectives humaines.

Dans l’homélie portant sur les productions de la terre, l’auteur place régulièrement l’homme dans le rôle d’un cultivateur, capable de corriger l’acidité de la grenade ou l’amertume de l’amande  par ses soins. En cela, il insiste sur les responsabilités de l’homme face à la nature. Mais la notion de correction s’accompagne bien souvent d’un risque de déviance… Quant à la terre, Saint Basile associe sa perfection à sa fécondité. Au-delà des cultures terrestres, c’est toujours l’accomplissement de l’homme lui-même qui se reflète dans la croissance de la moindre brindille : « L’homme est une plante céleste » (Homélie 9). Et cette plante se trouve dans le même rapport avec Dieu, que la création avec l’homme. La nature fait alors office de miroir qui nous renvoie l’image de nos vertus et de nos fruits, comme de nos venins et de nos stérilités.

A ce sujet, l’évangile compare fréquemment l’homme à une semence, et les écritures abondent en métaphores végétales, qu’il s’agisse de l’olivier, du figuier, de la vigne, du blé, de l’ivraie… auxquels Saint Basile fait lui-même référence. Force est de remarquer que Dieu parle à l’homme au travers de sa création, et qu’il lui donne les moyens de s’y reconnaître.

 

Il n’est pas aisé de savoir dans quelle mesure la création a été modifiée par la chute. L’hexaëmeron décrit la nature telle qu’elle était au IVème siècle, et non pas telle qu’on se représente un Eden originel. Saint Basile fait toutefois des allusions à une beauté plus complète : « la rose était sans épine : l’épine a été ajoutée depuis à la beauté de cette fleur afin que la peine, pour nous, soit près du plaisir, et que nous puissions nous rappeler la faute qui a condamné la terre à nous produire des épines et des ronces » (Homélie 5). Dans l’évangile,  la parabole du semeur donne aux ronces et aux épines la signification de « soucis du siècle et des  séductions des richesses ». Les épines en question semblent donc correspondre à des tendances humaines, davantage qu’à une défectuosité subite dans l’ordre naturel.

De nos jours, il est fort malaisé de se reconnaître soi-même dans la contemplation de la nature. Au lieu d’un miroir, c’est maintenant un écran qui se dresse entre l’homme et la création, en toute opacité. Cet écran reçoit inlassablement nos projections de toutes sortes, et nous nous retrouvons prisonniers de nos propres images, sans accomplissement effectif.

 

A travers sa description des êtres animés, Saint Basile continue de faire référence à l’homme, avec tout l’éventail de ses facettes. La description des animaux, de leurs instincts et de leurs ruses, s’y accompagne de sentences morales. Bien qu’il n’y ait aucun rapport direct, on pense par association aux fables d’Esope ou de La Fontaine, voire même aux Caractères de La Bruyère… Au-delà de la condition humaine (préalablement reflétée dans le monde végétal), c’est donc la comédie mondaine qui semble transparaître dans la contemplation de la faune. Saint Basile nous donne à voir l’industrie des abeilles, le labeur des fourmis, la vanité du paon, la vindicte du chameau, la volupté de la poule, la loyauté du chien, la fidélité de la tourterelle, la cruauté du charognard, l’habileté du crabe pour venir à bout de l’huître,  l’hypocrite dissimulation du polype, etc… La description qu’il en fait est particulièrement anthropomorphe, car ce sont toujours les vices et les vertus de l’homme qui sont illustrées derrière l’instinct. Dans cette optique, la nature semble sujette à une sorte d’éclatement dont chaque morceau serait une figure résiduelle. Ainsi, la restauration d’un Tout et d’une harmonie consciente correspondraient du même coup à un accomplissement total, via l’accomplissement de l’homme.

 

Dans une dixième homélie (apparemment controversée) portant sur l’origine de l’homme, Saint Basile évoque la dimension humaine en tant que microcosme. Cette idée se retrouve en filigrane dans son héxaëmeron. Il s’agit là d’une pensée que l’on retrouve également dans d’autres systèmes religieux et philosophiques, notamment dans l’hindouisme (avec la correspondance de l’âtman au brahman), ou dans le taoïsme (où l’homme est le réceptacle du Tao qui régule l’univers). Certes, ce sont là des systèmes qui ne se fondent pas toujours sur l’idée d’un dieu créateur et transcendant, mais plutôt sur une sagesse naturelle. Quoi qu’il en soit, Saint Basile décrit cette sagesse comme un attribut inhérent à la création. Il s’agit plus précisément de l’un des dons que Dieu lui a fait en la créant : « Au commencement, Dieu créa ; il (Moïse) ne dit pas enfanta, produisit, mais créa... Par ces mots, non seulement il veut donner une cause au monde, mais annoncer qu’un être bon a fait une chose utile, un être sage une chose belle, un être puissant une chose grande » (Homélie 1). Cela explique que certains animaux dépourvus d’esprit puissent être donnés en exemple par Saint Basile (et d’autres en contre exemple), alors même qu’ils ne sont conditionnés que par l’instinct.

 

L’exaltation d’une société humaine calquée sur la nature est particulièrement visible dans le passage où Saint Basile décrit le fonctionnement d’une ruche. Ses observations y sont très caricaturales, extrêmement anthropomorphiques et peu réalistes quant au rôle de la reine chez les abeilles, mais elles rendent bien compte de la valeur qu’il donne à l’ordre naturel par rapport à d’autres systèmes : « Leur roi n’est pas élu par le suffrage du peuple parce que l’ignorance du peuple élève souvent à la principauté le plus méchant homme ; il ne reçoit pas son autorité du sort parce que le caprice du sort confère souvent l’empire au dernier de tous ; il n’est pas assis sur le trône par succession héréditaire parce que trop ordinairement les enfants des rois, gâtés par la flatterie et corrompus par les délices, sont destitués de lumières et de vertus : c’est la nature qui lui donne le droit de commander à tous, étant distingué entre tous par sa grandeur, par sa figure, par la douceur de son caractère ».  (Homélie 8).

Saint Basile reconnaît ainsi à la nature une sagesse propre, sans pour autant occulter l’esprit saint qui doit la vivifier. La distinction entre les notions de sagesse et de sainteté est si subtile qu’elle a sans doute entraîné quelques confusions d’usage, et la confrontation de certaines doctrines plutôt que leur complémentarité. La sagesse telle qu’elle était comprise dans le monde hellénique  diffère de la sagesse liée à la Torah qui diffère elle-même des différents courants liés à la gnose, et ces différentes formes d’expression diffèrent évidemment de la sagesse en tant qu’ordre naturel. Mais là encore, nous pouvons constater l’universalité de telles notions, bien que sous des formes variées : dans la Chine ancienne, au IVème siècle avant Jésus Christ, Confucius, prononçait ces mots : « Je ne m’attends pas à trouver un saint aujourd’hui. Si je pouvais seulement trouver un sage,  je m’en contenterais ».

Parmi tant d’images diverses, entre une philosophie naturelle, des préceptes divins et une action transcendante, à travers les responsabilités et les abus de l’homme, tentons maintenant de retrouver une perspective d’unité.

 

 

 

 III.             METAMORPHOSES  ET  UNITE


Dans un monde naturel où la matière se régénèrerait elle-même, de façon neutre et automatique, il n’y aurait pas de place pour un Dieu créateur, et l’accomplissement des êtres correspondrait seulement à leur maturité ou à leurs productions. Or, Saint Basile évoque un univers qui ne saurait s’auto suffire. Toute la problématique de son discours réside dans la communion de la création et de l’esprit Saint ; c'est-à-dire, dans la transfiguration de toutes choses par Dieu. Cette idée n’est pas toujours exprimée de façon très claire. Les différents degrés d’évolution spirituelle, les transformations sensibles de la nature et l’annonce de la résurrection sont abordés les uns après les autres comme de petites esquisses, sans développement approfondi.

 

Dans un premier temps, Saint Basile pose l’hypothèse d’un monde qui n’acquérrait sa forme et sa visibilité qu’à travers le regard de l’homme : « La terre est appelée invisible pour deux raisons : ou parce que l’homme n’existait pas encore pour la contempler, ou parce qu’étant inondée par les eaux, elle ne pouvait être aperçue » (Homélie 2). Certes, il préfère retenir la seconde proposition, mais la pensée d’un monde qui se révèle dans le regard de celui qui le contemple est pourtant ébauchée. Saint Basile prend encore une fois le parti de la simplicité, et n’aborde que vaguement la réalisation complète des choses créées, sans doute parce que « tout ce qui tombe sous nos sens est si admirable que l’esprit le plus pénétrant n’est pas en état d’expliquer le moindre des objets qui sont dans le monde » (Homélie 1).  Il use plus volontiers d’images sensibles et directement accessibles à l’entendement : « Songez à ce qu’on rapporte du ver à soie qui, étant d’abord une espèce de chenille, devient chrysalide avec le temps, et ne tarde pas à quitter cette forme pour prendre les ailes d’un papillon (…) prenez de là une idée sensible de la résurrection et croyez les changements que Paul nous annonce à tous » (Homélie 8).

Malheureusement, ce type d’image ne met pas l’accent sur l’intériorité, si ce n’est par petites  touches allusives…

Outre les différents niveaux de perceptions et les transformations naturelles, il existe une autre sorte de métamorphose, à la fois liée aux unes et aux autres. Cette dernière est inhérente à l’histoire de l’homme et à ses paradigmes successifs. En effet, l’hexaëmeron de Saint Basile appartient à une époque et se pose dans un cadre daté. Les raisonnements qu’il mène et la perception qu’il a du monde sont eux-mêmes soumis à des courants de pensée temporels et fluctuants.

 

 L’auteur parle toutefois avec autorité, et adopte une position combative vis-à-vis des idées  divergentes. Les homélies sont criblées d’attaques contre les apôtres de l’erreur, les philosophes du paganisme, les juifs, les hérétiques, les ennemis de la vérité  ou autres fous… Ce genre d’attitude n’est pas propre à Basile en particulier, mais il y a là quelque chose de choquant et de désagréable dans ces attaques ou ces « querelles d’écoles ». D’une part, certaines doctrines erronées ou condamnées (comme celle des manichéens) se sont malgré tout distillées dans les consciences, de façon indirecte et pernicieuse, parce qu’elles correspondaient à des dualités intimes. Et d’autre part, il est malaisé de défendre une Vérité immuable en adoptant soi-même des formes corruptibles. Sans doute faut-il savoir relativiser chacune des images que nous empruntons, chacun des mots dont nous usons, parce que l’Esprit ne se laisse pas enfermer dans la Lettre

 

 L’hexaëmeraon de Saint Basile a surtout de la justesse lorsqu’il évoque la beauté de la création, la responsabilité de l’homme, et l’absence de mal inhérent aux œuvres de Dieu. C’est pourquoi il est dommage de le voir manquer de patience dans sa façon de corriger les erreurs de ses contemporains. Cette tradition de la condamnation et de la division a fort peu de rapport avec le message évangélique (cela dit en passant…). Saint Basile s’emploie néanmoins à montrer l’unité, la cohérence et l’harmonie d’un univers créé en vu d’un accomplissement. Or, qu’en est- il aujourd’hui ?

 

Si la nature est belle et bien conditionnée par le regard que l’homme porte sur elle, elle se voit mondialement réduite à l’état de marchandise. Jamais exploitation ne fut plus générale et forcenée. Il est fort possible que la désacralisation de la nature ait mis l’accent sur son utilitarisme, et ait ainsi contribué à cette situation. Le monde fonctionne effectivement de manière auto suffisante, et les notions de  production correspondent au seul accomplissement possible. Il est pourtant permis de se montrer optimiste, car les abus de l’homme lui fournissent plus que jamais l’occasion de prendre conscience de ses responsabilités.

 

Pour reprendre l’image de Saint Basile quant aux transformations annoncées, nous pouvons nous figurer que le monde se trouve actuellement dans l’état d’une chrysalide, ayant déjà abandonné sa forme passée, ses cadres et ses repères, mais n’ayant pas encore acquis sa forme nouvelle. Bien que les églises institutionnelles n’aient pas particulièrement d’impact sur l’ordre du monde, il existe un véritable approfondissement des esprits, et une prise de conscience authentique, même en dehors de tout cadre. Certes, il y a aussi beaucoup d’angoisse et d’égarement mais, malgré les voies dérivatives, le désespoir et le cynisme, il n’est pas exclu que chacun retrouve lui-même le chemin de son accomplissement, du fait même de la nécessité.

Saint Basile évoquait dans sa neuvième homélie, les difficultés éprouvées par l’homme pour se connaître lui-même. Rien n’est pourtant plus essentiel à l’achèvement de la création. Saint Basile évoque également dans cet hexaëmeron le peu de valeur que nous attribuons aux choses que nous obtenons trop facilement. Ainsi, il se pourrait que notre monde de production et de consommation effrénées nous renvoie lui-même l’image de notre vide, et redevienne pour nous cette école où l’esprit peut s’instruire.  Les modifications du temps et des sociétés, le renouveau de l’œil porté sur la nature et les métamorphoses de l’âme pourraient être le cheminement effectif de l’homme vers son union au divin.

 

  

  

CONCLUSION


Nous n’avons pas passé en revue tous les objets divers que Saint Basile détaille dans son hexaëmeron et dont il s’émerveille, mais nous avons mis en lumière l’hommage qu’il rend à la création. Ses homélies sont l’occasion d’un vaste déploiement qui va des eaux souterraines jusqu’aux strates de l’invisible, en passant par tout ce qui vit, rampe, germe et chante…

Le dogme de la création y est défendu avec éloquence, et c’est là le fondement de son exégèse. Ainsi, nous avons vu que l’univers recèle un sens, une cause et une unité, mais que cette harmonie n’est pleinement effective que par l’esprit et l’accomplissement.

Saint Basile a beaucoup insisté sur les empreintes que Dieu a laissées dans la nature, et qui permettent de connaître l’ouvrier à partir de ses œuvres. Nul autre que l’homme n’est capable de les décrypter, et les homélies nous rappellent à quel point nous vivons dans une réelle  interdépendance avec les moindres des éléments. Un tel discours inscrit l’anthropologie au cœur même de la cosmologie.

 

 La fin de l’hexaëmeron a pourtant un caractère inachevé. L’annonce de la création de l’homme, si longtemps préparée, demeure en suspens, et l’homélie se termine sur des considérations démonstratives quant à la trinité, et quelques attaques contre l’hérésie… Evidemment, l’image de l’homme est omniprésente dans le discours de Saint Basile, mais uniquement par rapport et par association.  Or, cette mise en suspens de la question humaine est sous doute la plus jolie (et la plus juste) façon d’achever ces homélies ; c'est-à-dire, en laissant la question ouverte.

 
 

 

 

 

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