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5 mars 2015 4 05 /03 /mars /2015 15:54

      trou-nopir-NGC1365 thumb 

  Le thème du mystère primordial, de l'oubli, de l'absence, tout comme la quête du sens en général, seraient plutôt d'ordre métaphysique, mythologique ou théologique... C'est du moins ce qui semble a priori. L'homme s'absorbe dans des chimères et se questionne sur l'au-delà par crainte de la mort ou par goût de l'illusion : ceci explique cela... Mais il semblerait que ce soit également un enjeu de taille (des centaines de millions de dollars déboursés sur la question !) dans les domaines de la physique et de l'économie. Dans quel but ? -- débusquer et exploiter l'antimatière ! Il faut dire que sa maîtrise réglerait définitivement nos problèmes énergétiques (sauf que l'antimatière semble avoir disparu de l'univers)... Je ne sais plus par quel chemin j'en suis venue à m'interroger sur les antiparticules (et je suis déjà épuisée rien qu'à l'idée de me replonger dans ce cheminement mental), mais voilà le genre d'articles qui m'attirent comme un aimant depuis une demi douzaine de jours... De quoi alimenter ce blog, si sublimement déserté par l'auteur de ces lignes...

 

   Les articles qui suivent ont été récoltés sur le site du CNRS.

 

 

   Dans la soupe primordiale, les particules et leurs antiparticules se créent puis s’annihilent sans arrêt à partir de pure énergie. En quelque sorte, les unes sont un peu l’image des autres dans un miroir. Matière et antimatière étaient toutes deux présentes en quantités égales au départ. Seulement, pour une raison inconnue, la première a pris le pas sur la seconde… Celle-ci a presque disparu en raison d’une subtile différence de comportement. Comment et pourquoi ? C’est là tout un mystère à l’origine de notre existence même

Qu’est-ce que l’antimatière ?
Petite histoire d’un curieux double du monde ordinaire

L’histoire de l’antimatière a commencé en 1928, sous l’impulsion du jeune Britannique Paul Dirac (1902-1984). Jusqu’alors, pour expliquer les substances que nous, voyons, goûtons et touchons, il n’y avait besoin que d’atomes. Ceux-ci sont constitués d’électrons, protons et neutrons. Cependant, Dirac se penche sur l’équation qui régit le destin de la matière… et qui lui vaudra le prix Nobel de physique en 1932. Surprise : Cette formule «magique» se comporte de façon "symétrique". Elle prédit tout autant l’existence de l’électron que celle de l’antiélectron - le positron, doté d’une masse identique et d’une charge électrique opposée. De même, les protons sont associés à des antiprotons. Cette vision prévoit un double du monde usuel. Une copie qui lui ressemble trait pour trait. La seule différence est que l’antimonde se révèle comme le reflet dans un miroir de la population des particules ordinaires. Dans l’enthousiasme du début XXe siècle ceci découle directement de la théorie de la relativité d’Einstein et de la mécanique quantique.

La confirmation vient en 1932. Le Californien Carl Anderson repère la trace d’une particule porteuse de charge positive - l’antiélectron - dans les rayons cosmiques qui tombent du ciel et «arrosent» l’atmosphère. Cette découverte sera saluée par le Nobel 1936.
Aujourd’hui, toutes les particules élémentaires ont révélé leur «sosie». Elles s’en distinguent par les nombres quantiques dits de "charge" (électrique, baryonique, leptonique…). La masse, elle, reste inchangée. Le photon est sa propre antiparticule. Matière et antimatière ont le même nombre quantique de rotation (spin). Et la même durée de vie.

L’annihilation
Immédiatement, l’antimatière apparaît comme une source providentielle d’énergie. Elle constitue un exact opposé de la matière. À son contact, les deux se détruisent – « s’annihilent » - en libérant une puissance colossale. Ceci résulte de la fameuse équation d’équivalence masse-énergie (E=mc2) posée par Albert Einstein en 1905. D’une manière triviale, l’énergie correspond à l’argent que dépense mère nature. Il circule sous deux monnaies entre lesquelles s’applique un taux de change élevé (carré de la vitesse de la lumière). Et l’annihilation assure une conversion très efficace. Voilà pourquoi, sur le papier, la combustion d’un kilogramme de sucre peut propulser une voiture pendant 100 000 ans. Ou générer 25 milliards de kilowattheures et alimenter une ville pendant trois ans…

L’antimatière au quotidien
Avec des propriétés aussi fabuleuses, l’antimatière n’a pas tardé à stimuler les imaginations les plus folles. Et la science-fiction. Dans Star Trek, série télévisée créée en 1966 par Gene Roddenberry, le vaisseau Enterprise se propulse à des vitesses supérieures à celles de la lumière par déformation de l’espace,… puis en consommant de l’antimatière… Bien évidemment, en dépit d’essais opiniâtres, on reste loin de réaliser de tels exploits. Aux États-Unis, dans les années 80, le programme de Guerre des étoiles a étudié la possibilité d’utiliser l’antimatière comme carburant de fusées, ou pour actionner des plateformes d’armes. Heureusement, il a échoué. Mais d’autre part, des expériences plus pacifiques sont régulièrement conduites au Cern de Genève. Elles aboutissent à produire, en un an, assez d’antiprotons pour… allumer une ampoule de 100 watts pendant trois secondes. Le rendement avoisine 0,000 000 01 %. Pas de quoi pavoiser. La machine à vapeur du XIXe siècle s’avère des millions de fois plus efficace en termes de labeur.

Pour nous consoler, il reste l’application quotidienne de la Tomographie par émission de positrons (TEP). Cette technique d’imagerie médicale "photographie" le cerveau en train de penser. Un fluide radioactif est introduit dans le corps du patient. Les positrons s’annihilent avec les électrons environnants. Le résultat est une émission d’énergie gamma. Oublions, par contre, les "cerveaux positroniques", bien plus sophistiqués que ceux des humains, qui faisaient fantasmer Isaac Asimov avec le cycle des Robots dans les années 40. Réjouissons-nous, en revanche, de constater que, sans arrêt au-dessus de nos têtes, les rayons cosmiques et les explosions de supernovae créent des antiélectrons à profusion.

Antimatière, où es-tu ?
Reste un brûlant paradoxe. Comment la jolie équation de Dirac, si harmonieuse, a-t-elle abouti à un Univers aussi bancal ? Comment la matière a-t-elle pris le pas sur sa consœur-ennemie ? A l’échelle cosmique, plus une once d’antimatière ne subsiste. Sauf de rares monstruosités, telles que le voisinage du trou noir au cœur de notre galaxie, l’antimatière reste désespérément absente. C’est heureux. Mais c’est aussi un drame pour la théorie : à l’aube des temps matière et antimatière devraient être présentes en poids égal. Elles se créaient et s’autodétruisaient sans cesse dans un bouillonnement effervescent.
Où est passée l’antimatière primordiale ? "Antimatière, où es-tu ?", entend-on s’écrier avec effroi. La réponse tient à une subtile et infime différence de comportement entre les deux faces de la même pièce. Les sœurs opposées ne seraient pas si jumelles. Plusieurs expériences ont indiqué que, dans certains cas, l’antimatière se démarque de sa double. Finie, la pâle copie. Le miroir se fêle. Et ces "violations de symétries" fascinent. Car elles sont un avant-goût de découvertes à venir. Certes a priori le big bang n’aurait pu produire les deux espèces qu’avec une grande équité. Mais ensuite, à mesure que le cosmos s’est étendu et refroidi, son contenu a réagi pour s’adapter. L’anomalie de la matière s’est manifestée. Sa consoeur a été engloutie. Elle a disparu. Et ceci n’a laissé que des quarks sans antiquarks. Des électrons sans antiélectrons. Notre corps, même, représente ce reliquat de l’immensité primordiale. L’essentiel s’est envolé. On estime que la dissonance, fausse note initiale, qui affectait la matière ne dépasse pas une partie pour un milliard. 0,000 000 001. C’est le mince surcroît de force dont elle a bénéficié pour… anéantir sa sœur.


Ainsi s’expliquerait cette hégémonie écrasante dans l’Univers. D’ailleurs, si l’antimatière avait survécu, elle nous annihilerait tous dans un flash. Et nous ne nous appesantirions pas sur le sujet. C’est Andreï Sakharov, père de la bombe à hydrogène soviétique, et Nobel de la paix, qui le premier a donné une interprétation cosmologique de cette drôle d’inclination, ou penchant, de la nature. Précisons que les expériences de distinction entre matière et antimatière n’ont mis en œuvre jusqu’ici que l’interaction nucléaire faible. Or l’ordre de grandeur du résultat est tout à fait insuffisant si l’on veut rendre compte du schisme réel. La vraie dissymétrie, dont nous sommes issus, remonterait en fait jusqu’à l’ère de grande unification des forces d’interaction (nucléaires forte, faible et électromagnétique). Autrement dit, des énergies beaucoup plus élevées et… hors d’atteinte.

Une entêtante énigme
Aux origines de notre existence

En 1966, Andreï Sakharov a pris en considération un tel univers unifié, régi par une seule force à côté de la gravité. Il en a déduit les trois conditions pour que la matière vienne à prédominer. D’abord, elle doit être très légèrement instable. Le phénomène est lent. Mais sur Terre, la valeur d’une miette de pain devrait s’être volatilisée depuis que notre planète existe. Des expériences souterraines, telles que le tunnel de Modane au Mont Fréjus, dans les Alpes françaises, ont longtemps traqué une désintégration spontanée du proton sur 1031 ans. Mais, il faut bien l’avouer : en vain. La seconde condition posée par Sakharov paraît une évidence : l’Univers, dans sa prime jeunesse, se trouvait loin de l’équilibre… Euphémisme, vu la violence de son expansion ! Enfin, la troisième condition n’est autre q’une subtile différence attendue à l’échelle microscopique entre matière et antimatière.

La confirmation est venue de James Cronin et Val Fitch, au laboratoire de Brookhaven, à New York, en 1964. La démarche, qui a mené au Nobel 1980, était d’étudier la désintégration d’un méson neutre K ou kaon (composé d’un quark « bas » et d’un antiquark «étrange») à durée de vie longue. Ceci met en jeu un phénomène exotique de mélange entre quarks et antiquarks. Le kaon « oscille » entre kaon et antikaon. En outre, il se désintègre de préférence en positron plutôt qu’en électron… Ceci implique deux brisures de symétries fondamentales : l’image dans un miroir, ou inversion droite-gauche, et l’échange de la particule avec son antiparticule. Ces opérations sont appelées parité (P) et conjugaison de charge (C). Il existe une troisième symétrie intéressante, l’inversion du temps (T). Or, les lois de la nature sont toujours invariantes quand on effectue la transformation combinée charge-parité-temps (CPT). Longtemps, on a même cru que l’Univers respectait chacune d’elle. Il n’en est rien. Cronin, Fitch et leur collègue français René Turlay ont montré que certains processus violent la symétrie charge-parité (CP).

Si bien que les contours du scénario de disparition de l’antimatière peuvent commencer à s’esquisser. À l’ère de grande unification, 10-35 seconde après le big bang, il règne une température de 1027 degrés et l’énergie ambiante avoisine 1016 milliards d’électronvolts. Les interactions nucléaires et électromagnétiques se confondent à côté de la gravité. À ce stade, les quarks sont indiscernables des positrons. Et les antiquarks des électrons. Les uns se transforment allègrement en les autres. De même que les neutrinos « fantômes » oscillent en trois «saveurs» distinctes. La dissymétrie matière-antimatière est alors invisible. Puis le temps fait son office. Dans cette chronologie, il apparaît des réactions irréversibles. Du coup, les positrons se transforment davantage en quarks que les électrons en antiquarks. Ainsi va la vie. Une dissymétrie inéluctable naît. Qui décide de l’avenir.

Selon les derniers progrès de la réflexion en cours : ce pourrait être les neutrinos eux-mêmes – anges de la matière insaisissables dotés d’une très faible masse – qui incarnent les vrais responsables du déséquilibre fatal à l’antimatière. Ces corpuscules, difficiles à atteindre, évoluent dans un monde qui interagit faiblement avec notre quotidien. Et ils seraient, en définitive, à l’origine de notre existence !.. Des expériences d’une sensibilité et d’une dimension inégalées sont proposées pour confirmer ce point. Des «usines à neutrinos» et un détecteur d’un million de tonnes (projet mégatonne) pourraient être mise en oeuvre dans les 20 prochaines années en France (mont Fréjus), au Japon ou aux États-Unis.

 

   L’antimatière est un double-miroir de la matière usuelle. Soit. Mais pourquoi a-t-elle disparu de notre horizon ? Et sommes-nous finalement si sûrs de ce constat ? Une question dérangeante: n’existerait-il pas, ailleurs, des "antimondes" peuplés d’antiétoiles et d’antiplanètes ? Le problème sera abordé - avec sérieux - en 2007* dans l’expérience AMS (Alpha Magnetic Spectrometer) sur la station spatiale internationale. Un détecteur de sept tonnes tentera de déceler des… antinoyaux forgés au cœur d’antiétoiles !..

"L’antimatière est-elle une curiosité de physiciens qui la font apparaître tous les jours sur Terre ? Ou bien au contraire, est-elle très répandue dans de larges régions de l’Univers ?". Telle est la question, un brin provocatrice, que pose Aurélien Barrau chercheur-enseignant au Laboratoire de physique subatomique et de cosmologie de Grenoble. Il est membre de l’expérience AMS (Alpha Magnetic Spectrometer) qui sera embarquée en 2007 à bord de la station spatiale internationale. "De manière plus précise, les lois fondamentales de la nature semblent presque parfaitement équilibrées – on dit ‘symétriques’ - au niveau microscopique", reprend le spécialiste. "Les particules de matière, à de rares exceptions, se comportent de manière identique aux antiparticules. Dès lors, comment expliquer que l’Univers proche, observé avec les télescopes, apparaisse presque exclusivement constitué de matière ?". Bien sûr, ce fait est salutaire pour nous terriens. Il garantit que nous ne serons pas anéantis par une rencontre inopportune...! "Toutefois, il pose un problème de fond aux théoriciens pour expliquer cette asymétrie criante à grande échelle. Les observations éliminent de façon fiable l’existence d’antimatière primordiale dans l’amas local de galaxies où nous résidons. Le constat tient jusqu’à une distance d’environ 50 millions d’années-lumière."

 

Antinoyaux et antiétoiles

D’où la question : comment ce microcosme, respectueux de l’harmonie entre particules et antiparticules, a-t-il pu engendrer un tel macrocosme dominé par la matière ? Comment celle-ci a-t-elle pu prendre le dessus sur sa consoeur-ennemie ? Telle est l’entêtante énigme à la résolution de laquelle s’attèlent 200 chercheurs dont le prix Nobel de physique 1976 Samuel Ting. Un élément de réponse possible – et en général peu privilégié - serait que l’hégémonie écrasante de la matière n’est que pure illusion : nous habiterions une région particulière du cosmos, près du Soleil dans notre galaxie la Voie lactée. "On peut imaginer que l’Univers dans son ensemble se compose de domaines cloisonnés où règnent alternativement matière et antimatière", suggère Aurélien Barrau. "De fait, les galaxies les plus lointaines connues jusqu’ici, distantes de milliards d’années-lumière, ne nous communiquent leur pedigree qu’à travers leur rayonnement. Autrement dit, nous n’avons encore observé que leur lumière - rigoureusement indiscernable de l’antilumière qu’émettrait une antigalaxie. On ne peut exclure qu’il s’agisse d’antimondes éloignés qui abritent des antiétoiles et des antiplanètes. Sur certaines - pourquoi pas ? - des antiscientifiques s’anti-interrogeraient sur ce qu’ils anti-observent…"

 

Le modèle d’Univers qui prévaut ici s’appuie sur celui utilisé pour décrire le comportement des matériaux ferromagnétiques. Au refroidissement, une transition de phase – c’est-à-dire un changement d’état physique, comme lorsque l’eau liquide gèle et se transforme en glace – s’opère. Le matériau se subdivise en régions aimantées dans des sens opposés. Au total, la neutralité – donc l’équilibre entre matière et antimatière – se trouve conservé. "Par contre, la propagation des états choisis de manière aléatoire provoque des phénomènes complexes au niveau des parois entre domaines", prévient Aurélien Barrau. "Il faut s’attendre à des annihilations violentes aux frontières de la matière et de l’antimatière." Les mesures entre 1 et 100 millions d’électrons-volts d’énergie du télescope à rayons gamma Egret, à bord du satellite Compton, n’ont rien enregistré de tel.

 

Le plus gros détecteur de particules dans l’espace

Pour en avoir le cœur net, l’expérience AMS tentera de détecter des antinoyaux d’hélium ou de carbone hors de l’atmosphère terrestre. Là, l’interprétation deviendra incontestable. En effet, "l’identification d’un seul antinoyau de ce type et d’origine cosmique sera suffisante pour conclure à l’existence d’antimondes issus du big bang primordial. Des antinoyaux lourds ne peuvent provenir que des réactions nucléaires à l’œuvre au cœur d’antiétoiles."

 

Concrètement, le signal attendu – un flux d’antinoyaux qui nous parviendraient après avoir voyagé pendant des millions d’années dans l’espace – demeure extrêmement faible. L’expérience AMS a été dimensionnée en conséquence. D’un poids de sept tonnes pour une puissance électrique consommée de 2 000 watts, elle disposera d’une surface collectrice d’un mètre-carré et 300 000 canaux électroniques d’analyse. Ce sera de loin le "détecteur de particules le plus complet jamais emporté en orbite autour de la Terre". Arrimé aux flancs de la station spatiale internationale, ce cylindre de 3 mètres de diamètre sera contrôlé par les astronautes pendant trois ans jusqu’en 2011. On enregistrera les passages de particules énergétiques au rythme de 1000 coups par seconde (1 kilo-hertz). Là, un colossal aimant supra-conducteur refroidi à -271°C (2 K) par de l’hélium superfluide générera un champ magnétique d’une intensité d’un Tesla dans un volume d’un mètre-cube : de quoi distinguer avec certitude les noyaux des antinoyaux. Pour plus de sécurité, le spectromètre fonctionnera de plusieurs manières différentes et avec des éléments redondants. Ainsi la probabilité d’une fausse alerte à l’antimatière cosmologique sera réduite au minimum. Le coût de l’expérience est estimé à plusieurs centaines de millions de dollars. Le lancement dans l’espace sera assuré par la navette de la Nasa. La collaboration internationale associe 50 laboratoires liés à 17 pays.  

 

Matière noire, trous noirs et étoiles étranges

Du côté des retombées scientifiques secondaires : de l’aveu des experts impliqués, "elles s’avèreront au moins aussi importantes que la quête de l’antimatière elle-même". En effet, vu la controverse sur l’existence de cette dernière dans l’Univers, il est apparu opportun d’optimiser l’exploitation de la mission. Et d’en tirer tout le miel possible. "Notre projet se distingue par son extraordinaire potentiel de découverte en physique au sens large", indique Aurélien Barrau. Au-delà de l’antimatière, l’aimant supraconducteur traquera aussi les antiprotons et les antiélectrons produits par l’annihilation spontanée de particules et d’antiparticules… de "matière noire". Il s’agit des fameuses Mauviettes, particules massives interagissant faiblement, ou Wimps (Weakly Interactive Massive Particles), alias les neutralinos d’une masse d’environ 100 milliards d’électrons-volts prévus par les nouvelles théories d’unification et de supersymétrie. Bonus : elles fournissent un excellent candidat afin d’expliquer la matière noire dont la masse constitue 35 à 40 % du contenu de l’Univers. Problème : la nature de cette dernière reste inconnue. Dans d’autres registres, AMS contribuera à élucider l’origine des rayons cosmiques. Un mystère qui perdure depuis un siècle. Le détecteur analysera les rayons gamma de haute énergie. Et cerise sur le gâteau : il pourrait déceler les effets exotiques de l’évaporation de mini-trous noirs. Ou bien de très étranges… "étoiles à quarks".

matiere noire

*NOTES :

Le spectromètre magnétique Alpha (en anglais Alpha Magnetic Spectrometer) ou AMS-02 est une expérience de physique des particules installée à bord de la Station spatiale internationale depuis 2011. Il rassemble autour d'un aimant de grande puissance un ensemble de détecteurs qui doivent permettre de caractériser les particules et antiparticules des rayons cosmiques. En accumulant les observations sur la durée, cette expérience pourrait apporter des éléments de réponse à des questions fondamentales soulevées ces dernières années par la physique, telles que la nature de la matière noire et l'abondance de l'antimatière dans notre Univers. Le recueil des données est planifié sur toute la durée de vie de la station spatiale mais les premiers résultats publiés en avril 2013 semblent confirmer les théories les plus courantes relatives à l'existence de la matière noire.

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26 janvier 2013 6 26 /01 /janvier /2013 01:00

Aujourd'hui, voici l'introduction à mon nouvel ouvrage ; des travaux qui vont sans doute passer par de nombreuses phases avant de trouver leur forme définitive. EXTRAITS :

 

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   L’hypnose a porté bien d’autres noms (quelquefois mieux appropriés) que celui dont elle a hérité d’Hypnos  – dieu du sommeil. Parmi ces divers termes ou appellations, nous pouvons compter : le magnétisme animal, le mesmérisme, l’imaginationnisme, la suggestibilité, le somnambulisme et même la simple croyance… Au milieu du XIXème siècle, le médecin écossais James Braid tenta de renommer l’hypnose « monoïdéisme », ses travaux l’ayant amené à la conclusion que l’état de conscience recherché correspondait mieux à la concentration du sujet sur une idée fixe, plutôt qu’à un glissement de l’esprit dans le sommeil. Ainsi, l’hypnose correspondrait davantage à un état de conscience exacerbé qu’à un état d’inconscience. Mais puisque l’attention que nous portons à une idée (voire à un objet, ou à un cadre d’action) est inversement proportionnelle au brouillard où tombe instantanément tout ce qui n’excite pas notre intérêt, nous pouvons dire que l’état hypnotique recèle à la fois un accroissement et une déperdition de conscience. De fait, dès que nous nous conditionnons en vue d’un certain objectif, nous ne percevons plus que ce qui peut directement servir à son accomplissement ; et s’il arrive qu’une telle obnubilation soit profitable, celle-ci peut également nous couper d’autres réalités auxquelles nous devenons momentanément (ou définitivement) impropres ou étrangers.

 

 hypnos et thanatos Lorsque nous parlons d’hypnose, nous sommes toujours sur le point de basculer dans tout et son contraire – tant son domaine est vaste et ambivalent – mais, puisqu’il nous faut quand même en déterminer le champ, nous la trouverons généralement associée à tous les modes de représentation mentale, comme à la codification de n’importe quel système collectif. Autant dire que l’hypnose fonctionne comme un langage. C’est ce que les linguistes Pascale Haag et Nathalie Roudil-Paolucci ont bien noté dans leur petit ouvrage sur les idées reçues en matière d’hypnose : « On peut dores et déjà rappeler que chaque culture, à des époques et sous des latitudes différentes, engendre un ensemble d’habitudes et de représentations mentales – coutumes, lois, croyances, techniques, formes d’art, langage, pensée – un système singulier qui se communique par des moyens divers. Le conditionnement culturel qui en résulte, façonne les esprits et détermine les comportements. Selon l’objectif et le contexte, différentes méthodes dont la transmission repose généralement sur un apprentissage codifié, permettent d’accéder à l’état de conscience recherché [1]».

  D’âge en âge, une succession de perceptions et de représentations variées nous captivent et nous libèrent tour à tour. Il serait vain de se demander si les illusions d’aujourd’hui valent mieux que celles d’hier, car il ne s’agit pas de comparer des représentations entre elles, ni des modèles de société entre eux. Il s’agit de percer le secret d’un processus, en deçà des images qu’il produit et reproduit sans cesse… Pour cela, il nous faut pénétrer dans une sorte de « non lieu ». A qui convient-il d’explorer cette zone ? Ni le philosophe, ni le théologien, ni le psychanalyste n’en est venu à bout – quoiqu’ils aient tous essayé (à leur manière) de nous délivrer de nos conditionnements ou de nos fantasmes, afin que nous puissions affronter ce qu’il y a dans la zone. Mais tandis que nous nous arrachons au pouvoir hypnotique de tel ou tel symbole usé, de nouveaux modèles nous hypnotisent déjà... Ainsi défilent et se superposent les représentations que nous nous faisons du monde et de nous-mêmes. Et nous ne saurions nous en débarrasser, sous peine d’être privés de langage, de mémoire, d’humanité… Nos représentations nous sont aussi nécessaires que pesantes, et leur juste appréhension a quelque chose d’inextricable. C’est ici, cependant, que se pose la plus fondamentale des questions. Celle du sens… ou du non sens…

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[1] Pascale Haag et Nathalie Paolucci, L’hypnose, Idées reçues, Editions du Cavalier Bleu, p. 26.

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14 septembre 2012 5 14 /09 /septembre /2012 11:05

  Je suis tombée sur cet ouvrage à cause (ou grâce) à son sous-titre – à savoir : Essai de démonologie.

image l'opprobreIl ne s’agit pas ici de démonologie  classique, telle  qu’elle s’est constituée à la fin du moyen-âge, ni telle qu’elle s’est déchainée à le Renaissance sous l’impulsion inquisitrice (cette débandade de bûchers, de chasseurs de démons, de procès en sorcellerie ou autres hérésies). Non, il s’agit là d’un essai de démonologie contemporaine. Les démons y sont tout autre… Autant dire qu’il s’agit d’une démonologie subjective, intimiste, narcissique, à l’image de nos cultes et idolâtries modernes, ou postmodernes.    

 

 Le dieu de Richard Millet ? – Une certaine idée de la langue, de la forme en soi, du goût, de la littérature, et de leur dimension « sacrée ». Les démons de Richard Millet ? – L’évanescence, le relativisme, l’hybridation, l’informe… Le genre de  son livre ? – Un recueil, disons. Recueil de maximes et de réflexions retranscrites sur un ton qui rappelle celles de Nietzsche. Certes, on a surtout décrit l’œuvre comme une réaction amère, plaintive et injurieuse face aux critiques qu’il avait reçu pour l’ouvrage précédent (quelque chose comme « La décadence de la littérature », il me semble). Et lui-même se montra alors dans les médias comme un pauvre petit homme, blanc, hétérosexuel, auteur incompris, publié chez Gallimard… Et d’ajouter qu’il n’avait rien pour lui, perdu qu’il était dans le tournoiement et les cris des minorités revendicatrices, muticulturalistes, bisexuelles, cosmopolites, obsolescentes –  face auxquelles il ne reste guère que la réclusion au désert… On a souligné certains commentaires de Millet sur la laideur de la démocratisation des peuples, l'envahissement islamique (qu'il juge vide et purement réactionnaire face à l'hégémonie mondialisante), son regard indifférent sur une Afrique disgracieuse (excepté l'Ethiopie pour sa chrétienté), une nostalgie des origines, une obstination à discerner des races, des peuples et des cultures… On en a conclu à un livre raciste, décadent, réactionnaire et vain. Mais malgré l’ambigüité de cet ouvrage (dont le champ sémantique est tout rempli d’ennemis, de démons, de malins, d’adversaires et de diablotins déguisés en moralistes de l’ouverture et de l’altérité), Richard Millet ne cesse d’interpeller cette altérité et de dénoncer sa dislocation dans les processus qui la magnifient. Car ce n’est pas à l’autre, ni à l’étranger qu’il s’en prend, mais bien à l’informe, à celui qui empêche cet autre d’advenir, parce que tout est déjà malaxé et dissout en tout, et que la multitude apparente renvoie toujours à la même mixture aliénante, indéfiniment resservie dans différentes gamelles. Or Millet s’obstine à prendre un ton et des postures qui flirtent dangereusement avec les seuls tabous de notre époque (rejet de l’hégémonie mondialiste, mouvante et multiforme), de sorte qu’à force de voir le diable partout, c’est lui-même qui finit diabolisé. Le plus étonnant, c’est que cela ne l’étonne pas, et qu’il entre allègrement dans le rôle qu’on lui donne, quitte à perdre de vue la réalité du sujet abordé.

 

  Si le sujet ne peut être abordé par un homme, blanc, mûr, hétérosexuel, auteur chez une maison  prestigieuse, sans que l’opprobre ne lui tombe dessus, peut-être la chose sera-t-elle plus aisée à une femme, jeune, métisse, publiée par un escroc dépourvue de ligne éditoriale qui ne vise que le plus grand nombre… En effet, cet obscur livre (illustré ci-dessous) : La machine démonologique, aborde le même sujet. Sous un autre angle, cependant... 

image livreL’ouvrage s’ouvre sur une histoire de la démonologie, ou plus précisément, une histoire du démon à travers les âges et les religions. Et comme le démon (sauf quand il n'est qu'illusion) n’est qu’un ange inversé, un symbole étranger, une divinité moribonde (dieux déchus, anciens, lointains, voire même, à venir), il n'est jamais dénué de confusion… Après avoir croisé, l’ange de Jacob, le Satan de Job, le tentateur du désert, la Lilith, l’Empousa, Prométhée (ou autres démiurges prométhéens), le Mara bouddhiste, les dévas, les asuras, l’Iblis de l’Islam, les serpents maléfiques et les serpents sacrés de moult et moult peuples, nous finissons par revenir à notre démonologie moderne (après un petit détour par les idéologies du XXème siècle, et quelques portraits fleuris d’Hitler, Staline ou Mussolini). Il arrive donc un moment où le démon cesse d’avoir une figure. Il n’est plus que mouvement, fulgurance, nébuleuse, absolue virtualité… Et dès lors : gare à celui qui osera critiquer cette nébuleuse, car elle n’en garantit pas moins une certaine liberté d’échange et d’expression. C’est vrai. Mais il semble qu’elle interdise du même coup toute structuration en profondeur…La machine démonologique étant le livre d’une inconnue sans lustre ni prestige, l’accent y est mis sur la documentation. L’auteur ne dit jamais rien sans révéler ses sources, extraire, citer, noter et référer. Au bout du compte, on découvre que bien d’autres auteurs de divers horizons (sociologues, théologiens, économistes, philosophes, psychologues, essayistes, romanciers) se sont attaqués au sujet, cherchant à débusquer, ce démon, cet informe ou cet autre, mais que jamais ils ne lui donnèrent le même nom. C’est pourquoi, il convient mieux d’examiner la machine en elle-même, plutôt que les représentations qu’elle produit d’âge en âge…Même combat que monsieur Richard Millet ? Non, ou bien… Un autre angle d’attaque, assurément. Infiniment autre.

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17 novembre 2011 4 17 /11 /novembre /2011 09:54

    

Voici maintenant un petit extrait des mes travaux actuels, sur un thème obsédant... Et parcequ'il faut aussi alimenter ce labyrinthe de temps en temps...

femme serpent naja 

II – 1. Les métamorphoses du serpent.

 

 

  Presque aussi vieux que le tracé du labyrinthe, le serpent correspond d’abord aux cycles du temps. C’est un autre Eternel – celui de la nature, de la matière et du cosmos. L’Ouroboros est représenté se mordant la queue, toujours sur le point de se dévorer lui-même. En cela, il porte des valeurs destructrices, mais c’est également de lui que procède toute régénération. Nous l’avons déjà croisé sous le nom de Vrtra dans la mythologie védique. Nous le croiserons encore chez bien d’autres peuples…

 

  A l’origine, le serpent arbore un double visage ; il gardera surtout une acception maléfique en Occident. Déjà dans l’Egypte ancienne, le serpent Apophis est une personnification du chaos et des forces ténébreuses. Chaque jour, le dieu Rê lui livre un nouveau combat pour que le monde ne sombre pas dans la matière indifférenciée. Mais un serpent plus vieux précède Apophis : Atoum, le démiurge incréé qui, prenant conscience de lui-même, jaillit soudain des eaux. C’est aussi à travers lui que Rê doit se frayer un passage pour que le jour renaisse à nouveau le jour suivant. Sous le nom d’Atoum-Rê, il est à la fois solaire et chthonien. Au terme de sa course dans le ciel, il rejoint donc le monde invisible sous forme de serpent. Toujours associé aux eaux primordiales, le serpent géant apparaît dans la mythologie nordique, sous le nom de Jörmungand. Il est celui qui entoure le monde de son corps. Décrit comme un être monstrueux, il sera terrassé par Thor d’un coup de marteau.

Après la christianisation des scandinaves, ce même Jörmungand sera assimilé au Léviathan et au dragon de l’Apocalypse.

 

world serpent distribution ouroboros 

 

 

  Il semblerait donc que le caractère obscur du serpent ait largement précédé la Révélation, mais il ne sera purement maléfique qu’après elle. La Bible ne prend même pas la peine d’expliquer l’irruption de ce malin reptile dans l’Eden –  étant au monde depuis toujours…

 

Chez les peuples amérindiens, l’image du serpent se rapproche toutefois davantage de celle du sauveur que d’un dragon sanguinaire. En effet, Quetzalcóatl (le Dieu-Serpent à plumes que l’on retrouve chez les aztèques, les toltèques, les mixtèques et les mayas) serait descendu dans le monde souterrain pour y arroser les ossements des ancêtres de son propre sang afin de leur rendre la vie. Dieu de la résurrection et de la fertilité, Quetzalcóatl symbolise aussi la connaissance. Chez les aztèques, il était le patron des prêtres. C’est encore comme symbole de la connaissance que nous retrouvons le serpent dans le culte Vaudou africain. Originaire du Dahomey (Bénin), le serpent Damballah-Wedo est l’esprit de la sagesse et de la fertilité. Il est celui qui transmet les savoirs occultes. Chez le peuple Fon, le serpent Damballah correspond à Dan. Il s’agit ici du Python cosmique qui soutient l’univers... En Inde, parmi les serpents nagas, nous trouvons Ananta – lequel a également pour tâche de soutenir l’univers. Ayant renoncé à la nature maléfique des nagas, Ananta se tourne vers l’ascèse avant de devenir la couche de Vishnu. C’est effectivement sur le dos de l’éternel serpent que repose le dieu protecteur lorsque l’univers se dissout puis se régénère… Ni totalement cosmique, ni réellement terrestre, le serpent arc-en-ciel des aborigènes australiens, serait plus précisément une entité onirique et spirituelle dont les mouvements engendrèrent la matière. Survenu au « Temps du Rêve » ce serpent façonna le paysage et creusa les cours d’eau au fur et à mesure de ses ondulations sur la terre. Le serpent arc-en-ciel sommeille au plus profond des traces qu’il a laissées, mait il resurgit dans toute sa puissance créatrice lors des rites qui dévoilent l’interdépendance des êtres et des éléments…

 

serpent arc en ciel

 

Extrait de la partie II, Les déclinaisons du diable. Les métamorphoses du serpent. Dans la Machine Démonologique.

 

image-livre.jpg Premières pages disponibles sur le site de l'éditeur, et en fichier PDF en ligne.

 Livre en vente sur Amazon.

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23 juillet 2011 6 23 /07 /juillet /2011 11:58

gene Tierney

 

 J'ai appris que Gene Tierney (étendue ci-dessus) fut surnommée la "folle d'Hollywood" à partir du moment où sa carrière déclina... Celle qui incarna l'inoubliable Laura d'Otto Preminger souffrait donc de troubles psychiques. Tout comme Rita Hayworth qui incarna Gilda avant de sombrer dans la maladie d'Alzheimer, tout comme Vivien Leigh qui incarna notamment Scarlett O'Hara et souffrait du syndrome bipolaire... Sans parler de l'extrême fragilité psychique de Marilyn...  Plus près de nous, il y a aussi Catherine Zeta Jones qui assume désormais publiquement d'être maniaco dépressive... La liste est sans doute bien plus longue. Le fait d'être un mythe ou un fantasme est-il totalement étranger à ces troubles de l'humeur et de la personnalité ? Certes, les anonymes ne sont pas un reste. Mais il semble que les métiers qui nécessitent de grandes exaltations, une conscience aiguisée des limites qui séparent la personne du personnage ou le réel de l'illusion, ont peut-être quelque chose de plus vertigineux qu'ailleurs...  

 

Mais puisqu'à ce jour (star ou pas star)  nous devons tous jouer avec notre image, la folie aura de quoi faire ...

 

 

 

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29 novembre 2010 1 29 /11 /novembre /2010 07:42

 

 

      Modèles et modélisation : le processus en question

 

                     

 Malgré l’étourdissante profusion des images et des idées, rien n’est plus inopérant que la machine à produire des modèles. J’évoque ici des modèles sociaux, culturels, politiques, susceptibles de s’ériger sur un socle  « universel ». Or, la réalité d’un tel socle s’avère souvent hypothétique… Certes, il y a bien des tentatives de bricolage qui aboutissent à d’étranges juxtapositions, lesquelles masquent un instant l’absence de compénétration réelle ; mais rien qui ressemble à un processus concret, rien qui nous amène à de nouvelles combinaisons, cohérentes et tangibles.

Avant que la problématique ne se pose réellement à tous les niveaux, bien des auteurs se sont penchés sur la nature de ce processus (voire, de ces processus antagonistes), tentant parfois d’en orienter les buts ou d’en prophétiser les fins. Aussi m’intéresserai-je à la sociologie de Gabriel Tarde, la philosophie d’Henri Bergson, la morphologie historique d’Oswald Spengler et à la politique sociale d’Henri de Man, qui représentent à elles quatre les principaux angles par lesquels aborder le sujet. On y verra par quels détours l’élan dialectique se transforme peu à peu en figures rhétoriques, avant d’aboutir à sa pure négation. Mais peut-être ouvrirons-nous ainsi un espace de déploiement au processus en question.

 

epigenetique3

 

 L’individu, et plus précisément le désir d’un individu, constitue le point de départ de la sociologie de Tarde. Un désir passif qui, une fois canalisé, suscite une croyance. Il ne s’agit pas tout de suite d’une volonté ou d’un instinct, mais d’une attraction mimétique qui tend à refléter un modèle ou à en copier les attributs. Le processus de modélisation (dans toute sa puissance propagatrice) apparaît d’abord comme une technique de domination – celle d’une classe gouvernée de copistes par une classe gouvernante de découvreurs. Si la sociologie de Tarde est loin de s’arrêter là, c’est sans doute à travers ce schéma qu’elle révèle au mieux son actualité (si on en croit le foisonnement des techniques de conditionnement fondées sur des stimuli). Mais revenons au processus. En effet, c’est par le rayonnement d’un modèle dominant que se façonnent les actes et les mentalités, selon une certaine norme. Mais en y regardant de plus près, les choses ne sont pas si simples. D’une part, les influences peuvent être réciproques, quand bien même elles émanent d’un groupe de dominés. D’autre part, elles peuvent rencontrer des résistances, s’annihiler les unes les autres, ou se résoudre dans une nouvelle synthèse.  Pour Tarde, l’imitation n’est donc que le premier terme d’un processus auquel viennent s’ajouter l’opposition et l’adaptation. Cette passivité imitative a pour fonction de « multiplier les liens commerciaux, politiques, intellectuels, des groupes humains, et d’opérer ou de préparer leur fusion[1] ». Ainsi se combine le désir sur une trame de plus en plus complexe d’où naissent peu à peu la volonté, le jugement et le goût qui donneront leur forme singulière à une société ou à un peuple, comme à leurs créations. Mais pour Tarde, tout procède d’abord de l’individu, de son génie particulier, et de sa capacité à propager son type ou sa pensée. Ces êtres singuliers chez lesquels survient accidentellement la flamme du génie (soit la plus haute fleur de la vie, aux yeux de Tarde) conquièrent ainsi l’honneur de se perpétuer, quelque temps par la mode, ou plus durablement par le biais d’une coutume – laquelle sera à nouveau ébranlée par des flux imitatifs venus la stimuler de l’extérieur. En cela, ces rapports d’attraction et d’opposition qui en appellent sans cesse à un dépassement qualitatif, constituent bien une dialectique. Mais là où la pensée de Tarde demeure obscure, c’est lorsqu’il tente d’expliciter la facette créatrice de l’individu. Car si l’imitation obéit à des lois, il n’en est pas de même de la création, laquelle n’existe pas socialement (selon lui) tant qu’elle n’a pas été imitée. Aussi rencontrons-nous rarement la création telle qu’elle survient dans le réel, tant son jaillissement demeure énigmatique. On la croise plutôt à travers ses diffuseurs : élite qui se distingue par son caractère initiateur et sa capacité à détecter, puis à s’approprier les innovations. Voilà donc l’accent mis sur les techniques de diffusion et l’ère des grands médias. Mais faisant ce constat, Gabriel Tarde n’y voit pas tant une démultiplication de nouveautés qu’une extrême ingéniosité de ladite élite à bricoler des copies, puis des copies de copies… La faute en est sans doute à la diminution de la durée, au choix systématique d’une efficacité à court terme, puisque les choses doivent (et peuvent) se faire vite, de plus en plus vite… Mais le rythme de l’imitation, facilitée par l’industrie, n’est pas le même que celui de la vie.

clonage humain2 La sociologie de Tarde (chose étonnante pour son époque) ne prend aucun parti quant à l’orientation du processus – du reste, il est possible que cela lui ait porté préjudice au vu de l’oubli où il resta plongé pendant un demi siècle. Nous le voyons donc s’interroger, spéculer, mais non se prononcer : sur l’avènement d’une fusion universelle, d’une complexification progressive de l’âme individuelle, d’une société à la splendeur glacée, régulière et minérale, ou encore d’une transfiguration de l’humanité par l’art, d’un agrégat de médiocrités répugnantes, ou d’un retour à l’obscurité infinitésimale d’où nous avons surgi, etc… En somme, il se place en spectateur du processus, en pur observateur, accordant bien plus d’intérêt aux myriades d’individualités qui s’agencent et se désagrègent, qu’aux grandes entités sociales et symboliques qu’elles constituent fugitivement.

 

 Si Gabriel Tarde laisse prudemment ouverts tous les champs du possible sans se prononcer, Henri Bergson affirme bien haut le principe d’universalité au cœur dudit processus, tentant d’en saisir le mouvement créateur par l’intuition. Pourquoi l’intuition plutôt que le raisonnement ? Parce qu’au fur et à mesure de l’effort intellectuel, Bergson défait le monde des représentations figées qui découle de nos outils conceptuels, et le distingue de la réalité mouvante que seul l’artiste, le héros ou le mystique perçoit. Pour lui, ce n’est jamais le réel qui nous apparait dans toutes ses dimensions, mais sa schématisation pratique – schématisation combinée sous l’effet de la mémoire sélective et du raisonnement, dans le but de calibrer l’action la plus efficace sur la matière. Or, à peine formées, nommées ou représentée, les choses tendent à leur conservation, se figent et se répètent – à moins qu’une intuition nouvelle n’élargisse soudain l’horizon. La philosophie de Bergson croise la sociologie de Tarde en ce que le rapport du « clos » et de « l’ouvert » dépend d’une inspiration individuelle : le génie, chez tarde ; la mystique, chez Bergson. Ainsi, les sociétés closes, traditionnelles, attachées à un principe immuable, répétitif et sécurisant, usent toute leur énergie vitale à se conserver telles quelles, tandis que la société ouverte se rapporte à l’humanité dans son ensemble, par delà les formes transitoires d’un groupe particulier. C’est donc un certain détachement qui permet la transgression et le dépassement d’un cadre déterminé – détachement d’une symbolique ou d’un axiome inerte, mais aussi de la nature et des nécessités, ce qui induit toujours davantage de maîtrise. Si l’on s’en tient à cette séparation de la matière et de l’esprit, la philosophie de Bergson semble rejoindre la mentalité triomphante de son époque quant à la domination de la nature par l’homme. Mais le philosophe s’oppose au matérialisme sans tomber dans une dualité stérile, et considère l’idéologie consumériste comme une erreur d’orientation. En effet, ce n’est ni à l’exploitation ni à la consommation que vise Bergson, mais à l’intuition créatrice, à la liberté du devenir et à l’affranchissement des nécessités. Pour lui, le machinisme industriel et le mysticisme procèdent d’une même impulsion vitale qui se serait scindée en deux voies, artificiellement opposées. Pour Bergson, l’industrialisation massive n’est qu’une étape, et non une fin en soi, car toute mécanique appelle une mystique à ses yeux. Or, il existe une sorte de mysticisme qui méprise les réalités matérielles, tout comme il existe un matérialisme qui nie toute transcendance. Bergson vise quant à lui une vision unifiée.

 

 La posture de Bergson soulève pourtant deux grandes problématiques toujours d’actualité. Tout d’abord, après avoir passé en revue différentes formes de mysticisme (notamment issus de la pensée grecque, indienne, judaïque) le philosophe croit remarquer dans chaque cas, un arrêt de l’élan créateur dans une forme figée. Pour lui, seule la mystique chrétienne a eu assez de puissance pour initier les grandes transformations techniques et sociales nécessaires à l’avènement d’un véritable humanisme. Evidemment, une telle affirmation pose tout de suite la question : « Somme-nous là en présence d’un principe universel, ou de valeurs typiquement occidentales, diffusées sous le masque de l’universalisme ? ». Si l’on s’en tient à la pensée de Bergson, il ne s’agit pas de mettre en lumière une mystique propre à une culture particulière (et encore moins une religion instituée), mais bien un élan qui a jailli et s’est propagé ici, tout comme il aurait pu jaillir là, dans la mesure des possibilités inhérentes au contexte, et qui demeure partout susceptible de s’épuiser, se réveiller, se scinder ou fusionner avec d’autres courants. Cette conviction n’a pas fini de faire débat… La seconde problématique qui découle directement de cette première question, concerne l’altérité. En effet, Bergson ne considère les différentes représentations sociales et culturelles que comme des formes transitoires, résultant des limitations de l’esprit par la matière. Le philosophe se place donc plus volontiers dans le processus général de la création que dans un cadre particulier, et se retrouve donc toujours au-delà des points de vue contradictoires, puisant son intuition dans une sorte d’Unité virtuelle qui reste hypothétique sur le terrain réel. La dimension de l’altérité s’en trouve presque annulée, puisque le regard se porte toujours vers une transfiguration future des différences. La philosophie de Bergson nécessite une appréhension du devenir humain si puissante, qu’elle a tendance à dissoudre les particularismes et à passer virtuellement au dessus d’obstacles qui ne peuvent pourtant pas se résoudre par la seule philosophie. Certes, Bergson est conscient que le progrès matériel poursuit désormais sa route indépendamment de l’intuition mystique, puisqu’il en déplore l’« erreur d’aiguillage », mais l’intuition qu’il préconise reste trop souvent inintelligible à ceux qui demeurent enlisés dans l’incessant conflit des formes, des vues et des symboles.

 

 Avec Oswald Spengler, la problématique se pose à nouveau, mais sous un angle tout différent. A la question : « Y a t’il des principes universels susceptibles d’ouvrir une dialectique entre les différents groupes qui composent l’humanité ? », Spengler nous répond Non. Il n’existe pas de processus unique à ses yeux, mais une multitude de processus, ayant chacun leur rythme propre, leurs fondements et leurs fins. Pour lui, les cultures naissent, grandissent, déclinent et meurent comme de véritables organismes vivants. Elles ont toutes leur langage, leur âme particulière, leurs valeurs et leurs arts, lesquels se déploient conformément à leur type, d’une sorte exclusive et incommunicable. Pour lui, il n’y a pas d’héritage d’une civilisation à l’autre, pas d’échanges interculturels, pas de fusion possible. Chez cet historien, l’altérité est affirmée de façon si totale que l’humanité, dans son acception générale, s’en trouve niée, ou fait figure de concept vide… Du reste, ce concept d’universalité est pour lui le pur fruit de l’esprit occidental : une idée impensable pour tout autre homme que l’homme faustien dont il annonce la fin prochaine. Mais comment s’y prend Spengler pour expliquer les influences concrètement exercées par tant de cultures sur tant d’autres peuplades ? Il nous explique que ces influences apparentes n’existent qu’en surface, qu’il ne s’agit que d’images auxquelles un nouveau peuple donne un nouveau sens, sans réelle transmission. Par exemple, il affirme que le bouddhisme né en Inde, dans un certain état d’esprit, n’a rien à voir avec le bouddhisme tel qu’il s’est diffusé en Chine ; ou encore, que le christianisme des premiers jours (qu’il nomme « magique ») est inintelligible pour un chrétien occidental moderne (qu’il nomme « faustien »). Spengler use du terme pseudomorphose pour Bullypyrite pseudomorphosedécrire la façon dont une jeune culture se retrouve parfois prisonnière des formes cristallisées d’une vieille civilisation, mourante ou déjà morte. Dans un tel cas de figure, la jeune culture peine à déployer sa propre symbolique, son propre langage, son architecture, ses arts et ses techniques à un rythme personnel, obligée d’user d’un langage qui n’est pas le sien, traînant sa petite âme dans une dépouille étrangère… Spengler voit l’homme comme le fruit d’une culture, et la culture comme une plante enracinée dans un terreau. Toute tendance au détachement de sa propre nature, aux abstractions virtuelles, au cosmopolitisme, à l’utilitarisme massif, sont autant de symptômes d’une perte de vitalité à ses yeux, et d’un prochain déclin.

 Ce retour à la nature, au sang, au sol, à la race, sera repris mot pour mot par la propagande hitlérienne. Quoique Spengler se soit écarté de ce régime (plus attiré qu’il était par le fascisme mussolinien dans lequel il crut voir l’avènement des Césars dont il prophétisa le dernier règne en ces temps décadents), son œuvre se trouve profondément entachée par l’usage qu’en fit la pensée nazie. Elle n’en constitue pas moins une réaction instinctive contre la dissolution de toutes les valeurs dans un vaste marasme mercantile, relativiste et égalitariste – réaction toujours d’actualité, quoique muselée, et dont on constate les soubresauts explosifs avec une fausse surprise, dès qu’une crise se profile…  

 

Autant la mystique de Bergson se déploie dans un effort de dépassement des natures particulières, vers quelque chose qui va toujours au-delà de ce que nous sommes ; autant la pensée de Spengler replace l’homme dans le cycle de la nature, et lui assigne la tâche de devenir ce qu’il est, ni plus ni moins. L’aspiration à l’Unité trouve ici son opposé, dans la confrontation brutale à l’Altérité. Brutale confrontation, parce que l’appréhension de l’autre, sans effort dialectique, laisse souvent présager une lutte à mort pour la suprématie. Lutte des races, des classes ou choc des cultures… Nous retrouvons d’ailleurs ce genre de face à face entre l’unité dialectique des points de vues chez Hegel (qui semble contempler le mouvement progressif et totalisant de la pensée humaine) et l’opposition subversive de Marx qui prétend corriger l’idéalisme de cette dialectique (laquelle est identifiée au pouvoir aliénateur bourgeois) en la confrontant à la réalité (matérialiste) du sujet vivant... Mais sortons un instant de cette jungle pour revenir à notre processus, tel que tentera de l’orienter Henri de Man.

 

 Cet homme politique belge, initiateur du planisme dans les années 1930, se saisit de la pensée de Spengler pour la dépasser, tout comme il s’était d’abord saisi de celle de Marx, dans la même volonté de dépassement. A l’instar d’Henri Bergson, il diagnostique une erreur d’orientation du processus. Henri de Man perçoit l’humanité comme engagée dans un cycle unique et global, plutôt qu’une multitude de cycles partiels et indépendants les uns des autres. Il réaffirme une dialectique. Il appelle de ses vœux un renouveau spirituel, et tente donc d’introduire dans le mouvement socialiste la fameuse mystique qui lui manque. L’unité qu’il désire n’est pas une symbolique virtuelle. Elle pense toutes les dimensions de la société et des individus, tant au niveau éthique que psychologique. Elle n’appréhende pas seulement le problème de la répartition matérielle, mais aussi le lien tangible entre les producteurs et les moyens de production ; le lien renouvelé  entre l’ouvrier et l’œuvre. Car pour lui, la dissociation du travail (mécaniquement divisé) avec les valeurs qu’il porte et les buts qu’il vise, est la première cause du malaise engendré par le système.

 Mais de Man est également un homme d’élite, persuadé que seule une élite sera apte à initier ce mouvement (du moins dans un premier temps), à travers l’identification morale et symbolique des masses à leurs représentants. Henri de Man constate avec un dégoût non dissimulé, que l’agrégat des égoïsmes et des médiocrités divise par avance le mouvement unificateur qu’il prône, et que ces chères masses, passives, toutes en quantité, dénuées de qualité, réactives aux stimuli, mais décidemment incapables d’autonomie, sont tombées sous l’entière domination, non pas d’une classe, mais de la mentalité capitaliste. Il décrit tantôt avec ironie, tantôt avec désespoir, tantôt avec dédain, la frénésie des couches populaires à imiter la couche qui leur est directement supérieure, à envier, copier, s’embourgeoiser ; et la tendance de la société dans son ensemble à sombrer dans la vulgarité, quel que soit le niveau où l’on se place. Quoique pacifiste, quoique opposé à la guerre, quoique humaniste, de Man se laissera pourtant séduire par l’idée d’un pouvoir autoritaire. En 1940, il publie un manifeste aux membres du parti ouvrier belge, dans lequel il en idéologiesappelle à ne pas résister à l’occupant allemand, voyant dans l’effondrement de ce « monde décrépit » une occasion de délivrance et de rupture avec le conservatisme des ploutocrates et le babillage stérile des parlementaires… Cette occasion était-elle assez belle pour passer outre les thèses nazies ? La chose le discrédite… Conscient d’avoir un peu trop vite cédé à l’utopie, et bientôt étouffé par la pression des autorités allemandes, il s’exilera dès novembre 1941 en Haute Savoie, puis en Suisse, tout de suite après la guerre. Toujours est-il qu’un parfum de traitrise colle désormais à l’œuvre d’Henri de Man – personnage tout en contradictions. Homme ascétique et exigeant, attaché à de hautes valeurs culturelles, œuvrant dans le sens d’une révolution sociale, tout en demeurant étrangement fasciné par la figure de son roi Léopold III, peut-être trouva t’il momentanément dans l’idéologie allemande des aliments inavouables à son goût aristocratique ?

 Sa pensée n’en demeure pas moins fine et sagace, en ce qu’elle appréhende tout à la fois la psychologie sociale, l’impulsion transcendante d’une éthique, et la nécessité d’une articulation entre différents héritages pour construire un avenir tangible. Mais quant à ériger « arbitrairement » le modèle à venir, orienter et réguler ces « flux », il semblerait que de Man ait brûlé quelques étapes en tentant ce passage en force. Bien qu’il se soit résolument lancé dans un processus de grande envergure où chaque élément devait reprendre un sens dans la profondeur du temps réel, il n’en a pas moins jugé les masses dans l’urgence, sans leur concéder la capacité de s’élever par elles-mêmes, allant jusqu’à envisager une certaine confiscation des libertés… Or, les lois de l’imitation n’étant pas unilatérales, les masses façonnent leurs modèles autant qu’elles sont façonnées par eux ; et loin d’avoir la passivité pour seul attribut, elles les choisissent et les renversent selon leurs propres impulsions. Mais impatient de réorienter le processus et de rallier à sa cause tous les adversaires du capitalisme, Henri de Man ira de désillusion en désillusion jusqu’à l’exil final, faisant désormais figure d’éternel incompris, tout seul sur sa montagne…

 

 Ce dernier exemple achève d’expliquer le malaise qui plane sur toute tentative d’orientation du processus, voire même, sur toute définition d’un modèle « universel ». Le relativisme généralisé fait désormais figure de compromis ou de moindre mal, et un simulacre de dialectique s’est substitué à sa réalité effective. Qu’en est-il précisément ? En bref, deux processus antagonistes se heurtent l’un à l’autre : sorte de version moderne de la vieille dualité matière/esprit. D’un côté, nous avons donc un esprit libéral, mercantile, globalisant, lequel mesure, code, soupèse, canalise, quantifie et transforme la nature en fonction de besoins qui se renouvellent à mesure qu’ils s’assouvissent. De l’autre côté, nous avons une matière qui tend depuis peu à reprendre sa dimension de « Mère nature », foisonnante, réactive, détrompant l’homme sur son inertie et sa vacuité supposées, révélant tout un système d’interdépendance complexe, une cohésion cyclique et une « sagesse » intrinsèque. Ici, l’esprit libéral pose un regard usuel sur la nature et les êtres qu’elle englobe, l’abaissant au rang d’objet, désireux d’en faire une matière souple, dévolue aux fulgurances et aux virtualités de la mode, décomposable, interchangeable, exportable, indéfiniment transformable. Mais là, c’est la Nature qui oppose ses limites à l’action humaine, lui rappelant ses règles, ses différents ordres imbriqués, sa logique interne comme sa réalité créatrice et productrice, à son échelle propre. En cela, un vague retournement de situation s’est opéré depuis quelques décennies. Il n’y a pas si longtemps, la nature était regardée comme aveugle, brutale, assujettissante, cruelle envers les faibles, inégale et insensée – à moins que l’esprit humain n’y surgisse, ne la cultive et ne l’oriente vers une plus grande harmonie. Aujourd’hui, cet « esprit humain » tel qu’il s’est déployé via le marché mondial, ne parait pas avoir tenu ses promesses, si bien que cette même nature (crainte et diabolisée au long des siècles précédents) apparait comme un refuge originel ou une alternative aux dérives du marché. L’esprit libéral n’en continue pas moins de croire à la nécessité de son action (sans laquelle les masses retourneraient fatalement à leurs sociétés closes et leurs barbaries locales ?), tandis que les défenseurs de l’ordre naturel perçoivent la logique mondiale comme une sorte de parasitisme autodestructeur…

the-sims-3Certes, tout ceci semble bien caricatural, et cette réalité éclatée serait insupportable sans une troisième sphère pacifiante, symbolique, palliative, laquelle joue entre ces deux mouvements un rôle de pseudo médiatrice. Il s’agit là d’une médiation simulée, impuissante à dépasser les oppositions par une combinaison nouvelle, mais ce doux simulacre n’en tient pas moins un rôle phare dans nos sociétés. Cette sphère artificielle, suspendue entre deux réalités inconfortables, déploie tout un éventail de représentations hypnotisantes, de discours soporifiques, de modèles sur mesure, éphémères ou jetables, de flux d’informations, de justifications, de communications, de mises en scène, etc... Cet étrange bricolage a tenu bon pendant un temps, feignant de combler l’écart entre ces deux réalités. Mais aujourd’hui, les fissures prennent d’inquiétantes proportions. Ce sont d’éternels discours auxquels personne ne croit, d’étranges réunions auxquelles personne ne vient, d’incompréhensibles rapports que nul ne lit, d’improbables programmes que personne n’assimile ; des spectacles tragiques, comiques, évanescents ; des icones comestibles, des jongleries budgétaires, des lois inapplicables ; des terrains dévastés, maquillés, pommadés ; des montagnes de déchets ensevelies sous du béton ; des mémoires supprimées, instrumentalisées, reformulées, commémorées ; des théories irréalistes que viennent suppléer des pratiques innommables à l’ombre d’une rhétorique policée, etc… Il suffit de faire un petit tour dans les hôpitaux, les écoles, les associations, les cabinets de « consultants », les galeries d’art, chaque recoin de la société, et de jeter un regard circulaire sur les contradictions bizarres ou malsaines qui s’y tapissent, en deçà des images et des discours officiels…

 Notons que cette « sphère médiatrice » n’est nullement (ou plutôt, de moins en moins) l’apanage d’une classe de « médiateurs » attitrés. En tant que simulacre de médiation, elle s’est parfaitement démocratisée, et chacun est appelé à exercer ce talent à son niveau respectif…

 Examinons de plus près les origines de cette « sphère médiatrice ». Autrefois, ce rôle d’intermédiaire était dévolu à la classe sacerdotale, aux oracles et aux sorciers. Il se jouait entre le Ciel et la Terre, entre l’homme et Dieu, ou entre l’homme et l’Univers, mais il est vrai que des simulacres y transparurent presque aussitôt… D’ailleurs, il faut bien différencier les fonctions médiatrices qui eurent historiquement (et réellement) un rôle unificateur, et les fonctions médiatrices purement représentatives. A quel moment peut-on identifier ce glissement de la médiation vers la pure représentation ? S’agissant de l’Occident, la chose survient au moment où la science commence à s’affranchir de la religion. En effet, la théologie régna longtemps sur le droit, les arts, les sciences, prétendant coordonner tous les domaines de l’action et de la pensée humaine selon son dogme, et de fait, elle parvint longtemps à absorber et agencer bien des courants divers. Mais la théologie chrétienne (comme d’ailleurs la théologie musulmane) eut bientôt tendance à étouffer de précieux apports, y voyant un danger pour son propre pouvoir… Néanmoins, l’époque médiévale où les savants du monde islamique firent passer dans l’Occident chrétien les philosophies du monde grec (tout en exerçant l’influence de leurs propres savoirs), cette époque, dis-je, reste un authentique exemple de dialectique spontanée. Quels que soient les heurts et les contradictions qui opposaient ces cultures, elles exercèrent alors une réelle fascination les unes sur les autres – sur le plan des arts et des sciences qui se combinèrent ainsi dans un même processus. Cela dura tant que l’église pût contenir et dépasser ces courants dans une synthèse pertinente. Lorsqu’elle en fut incapable, elle supprima les oppositions plutôt que de les dépasser, ayant pour cela recours aux brimades, condamnations, malédictions, diabolisations, excommunications, stigmatisations en tous genres, etc... Le progrès n’en poursuivit pas moins sa route au dehors. Et la quête de la connaissance cessa d’être une valeur « religieuse » puisque ses aspirants étaient si maltraités par les détenteurs de la foi. A partir de la Renaissance, donc, l’église devint un grand symbole identificatoire, toujours rayonnant mais déjà creux, n’ayant plus d’universel que le nom – et n’ayant pas encore fini de se diviser. C’est de là que s’échappa l’esprit libéral, tout pétri d’idéaux universalistes, en route vers son autonomie. De son côté, l’église se figea dans son rôle représentatif, traversée ça et là par quelques dynamiques qui l’empêchèrent de mourir tout à fait. Puis d’autres formes de médiation (palliatives) jaillirent et vinrent la remplacer sur la scène d’aujourd’hui…

 

 Mais revenons à présent à la pensée de Bergson qui distingua une rupture moins visible que celle de la science avec la religion – à savoir : celle de l’intuition mystique et du progrès technique. Est-ce à dire que la mystique coïncidait alors avec l’esprit libéral, et qu’elle se soit affranchie de la religion à l’instar de la science ? Tout d’abord, ne nous trompons pas sur le sens du mot « mystique ». Bien souvent, l’image qu’on s’en fait nous renvoie à une fuite hors du temps, hors des réalités, dans une sorte d’hébétement contemplatif, en marge du monde (quelque part dans un ermitage ou une cellule monastique). Ce n’est pourtant pas l’élan mystique, tel que le conçoit Bergson, ni tel que je l’appréhenderai ici. Entendons par mystique : l’intuition immédiate d’une réalité nouvelle ou élargie. Par « immédiat », je n’évoque pas l’instantanéité de la chose, mais l’absence de médiation. La mystique se pose comme une expérience personnelle, une quête autonome, un rapport sans autorité intermédiaire. De fait, la mystique n’est pas forcément religieuse ; elle peut être naturelle, sociale, artistique, etc… En cela, elle présente certaines affinités avec la science, en ce qu’elle se fonde sur l’expérimentation, plutôt que sur une autorité symbolique. Mais la ressemblance s’arrête là, car elle est invérifiable de l’extérieur – à moins d’avoir produit des résultats. Il est bien possible, en effet, que les premières impulsions de l’esprit libéral procédèrent d’une mystique, et pas seulement d’une suite de découvertes scientifiques. Au siècle des lumières, ces deux élans formaient peut-être bien une dynamique commune. Mais à partir de la révolution industrielle, Bergson n’a pas tort d’insinuer que l’esprit libéral s’orienta vers un machinisme dépouillé d’horizon. Quant à la mystique, devenue insignifiante, sans doute fut-elle balancée dans un ravin (ou simplement perdue en route). Le mouvement de la mystique, allant de l’intime vers l’universel, s’accorde, en effet, assez mal avec les intérêts individualistes du grand marché mondial (lesquels tournent sublimement en rond). D’une part, la mystique apparait souvent comme dissidente dans l’histoire ; c'est-à-dire, lorsqu’elle survient en passant outre les modèles et les normes établis, sans avoir suivi un chemin balisé… D’autre part, on ne la détecte qu’après coup dans le monde, surgissant par définition dans l’inconnu, l’innommé, l’informe, et parvenant progressivement à ouvrir un passage là où il n’y avait rien.

 Dans la mesure où les ressources naturelles sont limitées, où l’esprit libéral ne parvient pas à se contenir, où la sphère médiatique n’illusionne guère que ceux qui veulent s’illusionner, où la science est orientée par une logique arbitraire, il semblerait que la mystique soit seule à présenter une issue potentielle. Mais alors, où est elle ?

  Noyée dans l’incessant flux des imitations, du bruit, des simulacres, il est fort possible que la mystique n’ait jamais cessé d’opérer. Mais n’ayant pas de réalité en tant que telle, ou se figeant en route dans une forme quelconque, elle ne parvient pas à exister socialement. Car ce n’est pas du rayonnement d’un modèle qu’il s’agit, mais de l’appréhension du processus lui-même.

 

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  En attendant, il n’est pas inintéressant d’aborder l’héritage culturel mondial par l’angle de ses mystiques les plus variées. En effet, si les différentes représentations du monde s’opposent, si leurs institutions rivalisent, si leurs intérêts s’entredévorent, leurs mystiques, quant à elles, se rejoignent étrangement. Bien sûr, lorsqu’on compare le pragmatisme d’un Confucius à la compassion d’un Bouddha, ou le Dieu des trois monothéismes à l’ordre cosmique du Tao, les discours et les images ne coïncident en rien. Mais si on les aborde par l’intuition mystique, on découvre des cheminements singuliers qui ne valent pas en tant que modèles mais en tant qu’impulsions, quêtes personnelles et dépassements… Du reste, certaines mystiques se transforment assez vite en représentations, et il importe de les saisir en deçà de leurs formes. A certains égards, le christianisme procède d’une mystique juive en quête de réforme, comme la proclamation des droits de l’homme résulte d’une mystique chrétienne, en quête de justice sociale. La mystique soufie de l’Islam a absorbé divers éléments issus de la pensée hindoue, de la philosophie grecque, du zoroastrisme et du christianisme. Il y a une mystique de la nature, tout comme il existe une mystique de l’art et de la société. Chaque religion a sa mystique. Sans doute même y a-t-il une mystique pour chaque vocation individuelle. Et c’est seulement par là que les choses se rencontrent, interagissent, s’articulent et se dépassent. L’élaboration d’un modèle unique ne semble ni souhaitable, ni pertinent, mais la coordination de valeurs singulières est possible par ce biais. Encore faut-il oser explorer des voies longtemps restées impénétrables.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sources et Bibliographie

 

 

Henri Bergson, Œuvres complètes, Presses universitaires de France, 1959 Paris.

 

Henri de Man, Au-delà du marxisme, Collection bibliothèque politique, Editions du Seuil, 1974 Paris.

Henri de Man, L’ère des masses et le déclin de la civilisation, Editions Flammarion, 1954 Paris.

 

Gabriel Tarde, Les lois de l’imitation, Editions du Seuil, les Empêcheurs de penser en rond, 2001 Paris.

Tarde, Monadologie et Sociologie (1893) Edition numérique, par Marcelle Bergeron, Québec.

http://classiques.uqac.ca/classiques/tarde_gabriel/monadologie/monadologie.html

Tarde, La logique sociale (1895) Edition numérique, à partir de l’édition Félix Alcan, Paris.

http://classiques.uqac.ca/classiques/tarde_gabriel/la_logique_sociale/la_logique_sociale.html

 

Oswald Spengler, Le déclin de l’Occident, Esquisse d’une morphologie de l’histoire universelle, Editions Gallimard, 1948, renouvelé en 1976.

 



[1] Les lois de l’imitation, page 387.

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29 septembre 2010 3 29 /09 /septembre /2010 12:19

Extrait du dossier "Mythes&Codes"

 

 Horloge prague et squeletteSi la confrontation à la mort donne une forme au mythe et articule les multiples acceptions du temps entre elles, c’est parce que la mort pose une limite absolue et inscrit cet Absolu sur la trame qu’elle parachève. Le philosophe Vladimir Jankélévitch écrit : « La mort est la condition de la vie en tant qu’elle est paradoxalement la négation de cette vie ; cette négation positive, rappelons qu’elle est la fonction de la limite, la limite donnant une forme à ce qu’elle limite… »*. En cela, c’est la totalité du risque que l’homme est prêt à prendre (devant la mort) qui lui permet de s’accomplir. Le sacrifice étant le point optimum du don, il implique le sens même que l’homme donne à la vie. Qu’il survienne pour une cause, pour un être aimé ou pour garantir un ordre, le sacrifice suppose une échelle de valeurs ; c’est pourquoi nous le retrouvons à la base de toute société. Certes, il n’est pas toujours le fait d’un don…

 

*Voir La Mort, page 449

  

 La mobilisation des pulsions de vie et de mort se retrouve toujours à la source des institutions humaines quelles qu’elles soient, ou quelle que soit la forme qu’elles empruntent. L’historien Raoul Girardet, spécialiste des sociétés militaires et du nationalisme, a notamment travaillé sur la place de l’imaginaire dans l’histoire des idées horloge-republicainepolitiques. Il identifia quatre mythes récurrents dans son ouvrage Mythes et Mythologies politiques : "la conspiration, le sauveur, l’âge d’or et l’unité". C’est ainsi qu’il distingua la répétition de certains processus d’héroïsation, de diabolisation, de nostalgie et de rejet en période de crise ou de bouleversements…  

Toutefois, les formes du mythe ne se limitent pas à des schémas déterminés, et révèlent parfois des phénomènes sous-jacents à d’autres phénomènes. Ainsi, dans les années 1920, le courant expressionniste allemand fut le véhicule d’imageries inquiétantes projetées sur les écrans de cinéma. Caractérisé par des jeux d’ombres et de lumières, des créatures ambiguës, des automates et des morts vivants dans des décors labyrinthiques, ce genre cinématographique fut souvent perçu comme l’expression des angoisses et des rancoeurs accumulées depuis la première guerre mondiale, dans la période intermédiaire à l’émergence du nazisme...

 Si le mythe circule en filigrane au cœur des courants artistiques, des phénomènes socio politiques, mais aussi de l’intime et des névroses collectives, il constitue une réserve d’« énergies » qui appellent en permanence des formes et des supports renouvelés.

 Le sociologue Edgar Morin, après avoir identifié le cinéma de la première moitié du XXe siècle à une machine à fabriquer des dieux, mit en évidence l’adéquation du star system avec le grand capital industriel, marchand et financier. Dans son ouvrage Les Stars, il écrit : « l’admirable coïncidence du mythe et du capital, de la déesse et de la marchandise, n’est ni fortuite ni contradictoire. Star déesse et Star marchandise sont les deux faces d’une même réalité : les besoins de l’homme au stade de la civilisation capitaliste du XXe siècle ».*

 

 *Voir Les stars, page 102



Au début des années soixante, le cinéma cesse d’être la clef de voûte de la culture de masse pour devenir une distraction parmi d’autres. Est-ce à dire que le star system est mort ? Voyons-y plutôt un morcellement et une démultiplication à tous les niveaux de la société où il appartient désormais à chacun de modéliser son image afin d’acquérir un poids sur le marché, quelle que soit la discipline… Dans L’ère du vide, le philosophe Gilles Lipovetsky évoque la mort des notions sacrificielles, au profit d’une hyper individualisation narcissique. Le narcissisme en question n’est pourtant pas dénué d’esprit de sacrifice, et les processus de divinisation demeurent bien actifs à travers le culte de l’exploit, de la réussite, de la jeunesse, de la beauté, de la richesse, de la séduction, de la notoriété, etc... De plus, cette quête de l’image a un prix, et correspond plus que toute autre quête à une « descente aux enfers » du fait même de son évanescence…

copie-1-1937---la-metamorphose-de-narcisse---dali- Certes, il s’agit là de substituts, mais ce petit jeu dérivatif prend valeur de réalité. Prenons par exemple les aspirants aux lumières de la télé réalité. D’un côté, nous avons la sphère imaginaire, pleine de projections ou d’images de soi, de rêves et de combinaisons de mémoires disparates. De l’autre, nous avons la sphère symbolique, positionnée comme un accélérateur médiatique ou une véritable machine de production d’icônes. Entre les deux, bien sûr, il y a la sphère du réel, de l’acte vécu, de l’expérimentation et de la durée – mais on montre rarement cette sphère là. Le réel reste opaque afin de favoriser l’illusion d’un passage immédiat de l’imaginaire au symbolique (ou plutôt, d’un passage dûment médiatisé). C’est l’irréversibilité du temps linéaire qui pose la mort comme limite absolue sans contrepartie, et qui induit la nécessité d’une jouissance optimale pendant qu’il en est temps, voire contre le temps, en passant outre l’épreuve du temps. Mais la jouissance immédiate ne va jamais sans angoisse, ni arrière goût, car si l’éphémère est sacralisé, c’est l’unité du temps qui se trouve sacrifiée. Du reste, la « sphère du réel » dans son acception matérielle et engluée, écrasée par la fulgurance de symboles habiles, ressurgit de plus en plus souvent avec brutalité, à travers des actes de violence (apparemment) gratuite et des tensions diverses. Si le mythe s’inscrit dans la ritualisation des phases du temps, son éclatement coïncide avec la désacralisation du monde et de l’individu lui-même, au profit d’évènements fugitifs. Sur ce thème, Mircea Eliade écrit : « l’homme moderne areligieux se reconnaît uniquement sujet et agent de l’Histoire, et il refuse tout appel à la transcendance. Autrement dit, il n’accepte aucun modèle d’humanité en dehors de la condition humaine telle qu’elle se laisse déchiffrer dans les diverses situations historiques. L’homme se fait lui-même, et il n’arrive à se faire complètement que dans la mesure où il se désacralise et désacralise le monde. »*  Cette affirmation pourrait être plus nuancée, car l’homme moderne, s’il ne se réfère à aucun modèle constant, ne s’en réfère pas moins à une multitude de modèles fugitifs et pour ainsi dire, jetables. Ce constat se retrouve également chez le philosophe Heidegger qui a beaucoup travaillé sur l’être, le temps et le devenir, dans un langage parfois abscons. Chez lui, la volonté de l’homme à se vouloir lui-même équivaut plus sensiblement à la chosification du monde, de son être et des autres : « l’homme qui se veut compte partout avec les choses et avec les hommes comme avec l’objectif. L’ainsi compté devient marchandise. Tout est constamment transformé en ordonnances autres et nouvelles (…) L’homme Dali tempss’imposant vit des enjeux de son vouloir. Il vit essentiellement en un risque de son essence, risqué à l’intérieur de la vibration de l’argent et du valoir des valeurs. En tant que perpétuel changeur et médiateur, l’homme est « le marchand ». Il pèse et évalue constamment, et pourtant ne connaît pas le poids des choses. Il ne sait pas non plus ce qui en lui a vraiment du poids »**.

 Le sacré perd donc sa dimension absolue à la faveur des libertés individuelles (lesquelles n’existent ironiquement que dans la sphère imaginaire), mais il demeure présent dans une fragmentation indéfinie qui le fait ressurgir de façon ponctuelle à travers tel ou tel objet, lieu, idée, mode, évènement ou personnalité. Ces débris de sacré (dont l’éclatement semble délivrer l’homme de ses anciens modèles) peuvent être combinés et recombinés sans limite, dans une suite d’instants éphémères. D’où l’omniprésence du mythe en tant que valeur ajoutée, indispensable à la marchandisation, et son absence quasi-totale en tant qu’outil de transmission.  Pour comprendre l’absolu renversement qu’il y a là, il faut se souvenir de la fonction initiale du mythe, et rappeler que le processus de modélisation (ou de formulation) est un moyen de cohésion et d’interconnexion entre les divers éléments d’un champ d’existence, bien avant d’être un mode de projection ou de standardisation.

  

  

 *Voir Le Sacré et le Profane, page 172 

**Voir Chemins que ne mènent nulle part, page 377

 

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19 septembre 2010 7 19 /09 /septembre /2010 19:25

C'est trop gros, c'est absurde, et néanmoins on se demande quelle obscure intuition est à la base de tout ceci... Je parle de l'univers de Nicolas Gogol. Et plus particulièrement de l'une de ses nouvelles : "Le Nez", parue pour le première fois dans une revue littéraire en 1836.

Adolescente, je me souviens d'être restée stupéfaite par ce genre d'humour, riant toute seule dans ma chambre d'un rire inquiétant...

Je ne parlerai pas ici des "Ames mortes", sa grande oeuvre inachevée, ni vraiment des autres nouvelles de Petersbourg. Je parlerai surtout du Nez, parceque c'est sans doute la plus outrancière de ses historiettes, la plus énigmatique (quoique, la plus évidente, dès lors qu'on en découvre le code).

le nez, de gogol

C'est l'histoire d'un fonctionnaire russe qui se réveille sans son nez, tandis que son barbier découvre le membre en question dans un pain chaud, à l'heure du petit déjeuner. Après que le barbier ait tenté de se débarasser de ce nez impensable dans la Néva, notre petit fonctionnaire mutilé croise et reconnait aussitôt son membre intempestif à l'échelle humaine, arborant la plus digne posture, vêtu d'un bel uniforme orné de dorures. Le Nez feint l'indifférence aux yeux du reste de son corps et lui file sous le (...) en quête d'une existence indépendante.

 

Arrêtons-nous un instant sur ces mots, et divaguons... Oui, divaguons sur ce nez dont la fonction initiale nous ramène au flair, à la prédation et l'instinct de conquête, et qui symbolise assez explicitement l'ambition du petit fonctionnaire qui se retrouve honteusement privé de la partie de son corps la plus évocatrice... Ou bien... Hum... Certes, certes, on eût pu lui substituer un autre organe, mais c'eût été vraiment trop grossier.

Bref, cette partie qui s'échappe et jette son "propriétaire" dans le plus grand trouble (sans parler du ridicule), finit quand même par reprendre sa place, on ne sait comment, sur le visage du fonctionnaire, qui retourne alors fièrement chez le barbier pour s'y faire pomponner. Fin de l'histoire. Mais quelque chose est dit. Voilà donc le soupçon lancé quant à l'hypothétique subdivision d'un corps, et le règne momentané d'un organe insolent, soudain trop grand pour être contenu dans cet être mesquin.

Qu'on lise cette petite histoire à la lumière de la grande (Histoire) car il nous est désormais impossible de croiser autre chose que des nez, des prunelles, des canines, des pénis, des mamelles, des nombrils et des fessiers, dans notre société où rien ne tient longtemps lié. Mais j'arrête ici mes élucubrations sur ce thème.

 

D'autres nouvelles, il est vrai, me laissent sans voix et sans explication. Que penser du "Journal d'un fou" par exemple ? Je me souviens de cette étrange mise en abyme, où le fou en question relate dans son journal le vol d'un autre journal intime (commis par lui) dont il note les grandes lignes dans son propre journal. Le larcin vise la prose d'une petite chienne de compagnie -- journal dont il remarque avec dégoût le sytle canin... La petite chienne est celle de la fille de son employeur. Là encore, on notera explicitement l'ambition du personnage qui finit interné, persuadé d'avoir été sacré roi ou empereur. Passons.

 

Je note aussi que cet humour se retrouve à plus ou moins hautes doses dans la profondeur des grands romans russes.  Est-ce dû à l'atmosphère particulière de cette contrée où se croisent tant de peuples ? Je l'ignore... Il y a une scène intéressante dans "Les possédés" de Dostoïevski, où le jeune Nicolas Stravoguine saisit soudain par le nez un digne notable au sein d'une noble société, et lui fait faire plusieurs tours de salle sous les yeux horrifiés de la foule, le traînant pensivement de la sorte après lui. (Le vieil et digne notable avait eu le malheur de dire au cours d'une discussion : "je ne suis pas de ceux qu'on mène par le bout du nez")... Mais c'est là autre chose, peut-être, que cet imaginaire gogolien... Quoique... Même dans la tragique "Anna Karénine" de Tolstoï, on se retrouve soudain assailli par une perception d'un autre genre, pas tout à fait comique, et pourtant infinement décalée. Ici, je pense à la scène où Tolstoï donne tout naturellement la parole à la chienne de Lévine : Laska, qui nous éclaire alors de ses impressions sur une partie de chasse aux bécasses, sans pour autant que ce bref monologue intérieur fasse basculer le roman dans l'absurde.

Je finis cet article sur un constat d'enrichissement de la langue par cet adjectif  (gogol ou gogilien) qualificatif de folie (mais n'est-ce point de la lucidité ?) en supposant que chaque individualité est susceptible de laisser sa marque telle qu'elle est apparue dans l'agencement de nos codes communicationnels.

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2 août 2010 1 02 /08 /août /2010 20:17

 L'archipel du Japon regroupe un nombre incalculable de petits paradoxes qui méritent qu'on s'y absorbe au delà des poncifs... Terre ingrate et magnifique. Seismes et sources chaudes. Polution monstrueuse et politique écologique. Technologies de pointe et survivances immémoriales. Temple de la modernité et culte de la nature... Que d'étranges étrangetés ! Il s'agit donc d'une terre volcanique, fragmentée en myriades d'îles plus ou moins grandes, et essentiellement composée de montagnes.

fuji japon

La culture japonaise est qualifiée de "syncrétique". Alors faut-il penser qu'une multitude de cultes et de religions s'y seraient fondus ensemble dans une  harmonieuse symbolique ? Certainement pas. L'histoire du Japon n'est pas exempte de conflits culturels, d'ambitions meurtrières, de pouvoir dévolu aux religions d'état, de replis communautaires ou de persécutions. Mais cette histoire est irréductiblement autre que celle de l'occident. Ici, l'homme n'a pas eu à s'affranchir de son passé pour appréhender l'avenir; et l'ancrage dans une mémoire n'est pas synonyme d'obscurantisme. Les différents degrés de la croyance ne se succèdent pas dans une temporalité évolutionniste, mais coéxistent sous diverses formes. L'animisme originel y est toujours visible, tout comme le chamanisme, mais aussi le shinto et les influences venues d'ailleurs, telles le bouddhisme, le taoisme, le confucianisme, et nombre de nouvelles religions qui germent à chaque instant sur ce terreau (sans compter les présences chrétiennes, juives, musulmanes)... Une relation assez neutre avec les formes du culte, en somme.japon moderne Une attention qui se porte davantage sur l'essence d'une pensée que sur ses véhicules, quoique les véhicules ne soient jamais laissés de côté...

Il faut dire que le japonais raffole des "véhicules". Il observe, emprunte, reproduit, avec cette faculté d'appropriation qui lui permet de ne jamais se perdre lui-même. Mais outre le domaine de l'automobile (qu'on me pardonne cette pirouette), je voudrais souligner un secteur particulier à la pensée japonaise. Un secteur par lequel cette pensée s'est diffusée avec une dextérité comparable à celle des USA en matière d'icones et de ficelles hollywoodiennes.

Pour comprendre ce domaine, il faut commencer par poser la figure d'Ozamu Tezuka, déifiée au Japon en tant que mangaka. jardin-japonaisUn dessinateur qui fit des études de médecine... Je renonce à entrer dans les complexités d'une analyse qui tendrait à expliquer l'étonnante symbiose qu'il fit de cet art contemplatif et de cette science des organismes... Toujours est-il que sa personnalité explique a elle toute seule le gigentesque engouement qui existe aujourd'hui au Japon pour les bandes dessinées, toutes classes d'âges confondues. Certes, il n'est pas toujours aisé de percevoir la ligne directrice qui initia le phénomène au milieu d'une telle profusion de mangas (sans parler du redécoupage arbitraire de certaines oeuvres après exportation) mais quels qu'en soient les différents degrés, on y retrouve bien souvent l'effort d'un langage universel (d'où la désillusion programmée des fans qui ne connaissent le Japon qu'à travers les animes, et qui ne mesurent pas l'écrasante rigueur d'une société fondée le sacrifice).

 La déferlante des mangas n'est donc pas restée confinée à sa nation-mère, et les studios Disney tremblèrent eux-mêmes devant ledit Tezuka, au point d'en interdire les productions jusque dans les années 90 (via des pressions interposées, sans pour autant se priver d'y puiser quelques inspirations sans le nommer).

Né en 1928, Ozamu Tezuka se servit de cet humble support pour exprimer sa philosophie. Bien loin de s'en tenir aux mythologies japonaises, il s'aventura dans les corpus littéraires les plus variés des plus diverses cultures, cherchant toujours à exprimer le même message à travers une infinité de formes. Soulignons tout particulièrement dans son oeuvre le thème de l'objet qui parvient au rang de sujet à l'issue d'un long passage initiatique (pour le dire philosophiquement); ou du pantin de bois qui devient un vrai petit garçon (si l'on précise la référence à Pinocchio); ou encore de la machine qui acquiert une âme (si l'on nomme franchement Astro Boy). L'accent est donc résolument mis sur le cheminement plutôt que sur le dogme au pays du soleil levant. Il y a là quelque chose de l'ordre de l'alchimie, un peu comme l'espoir de tranfigurer tous nos relents en vocation sacrée. Hum, il se peut que j'exagère...

Quoiqu'il en soit, les voies de la transmission ne sont pas toujours où l'on croit.

 

chemin du japon

 

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16 juillet 2010 5 16 /07 /juillet /2010 14:24

 La sorcière de Michelet Je viens de relire La sorcière... Paru en 1862, ce livre fut la première étude historico-psycho-sociologique à expliquer la naissance et les métamorphoses de cette femme (je dis cette femme, car Jules Michelet ne voit dans les sorciers mâles que de pâles simulateurs ou d'habiles illusionnistes). Assez mal accueilli à l'époque, le livre mérite pourtant l'attention.

Michelet pose son décor d'ouverture au moyen âge. Il nous présente d'abord une jeune femme, une serve maigrelette, prôche de la nature, encore fidèle à l'ancienne religion. Ces dieux passés, elle les cache dans son coeur, au pied des arbres, aux sources, dans un coffret près de son lit où veille le lutin du foyer... Elle charme et guérit déjà, mais nul maléfice là dedans. Ce n'est que la survivance des croyances anciennes, la transmission des mystères de la nature de mère en fille. Or cette nature est déjà diabolique aux yeux de l'Eglise. Elle inquiète, mais nombre d'anciens dieux seront intégrés à la communauté des saints, tant le peuple tient à sa mémoire.

 Dans la suite de l'ouvrage, nous retrouvons notre petite sorcière (si voisine de la fée) humiliée, enlaidie par les famines et les grandes vagues d'épidémie, abandonnée de son époux, enfuie à travers la lande ou la forêt, le coeur gros de rage et de rancune. Elle aperçoit soudain le remède et le poison, unis au sein d'une même herbe -- juste une question de dosage... Elle parle maintenant avec les morts et les démons. Elle devient le dernier secours des lépreux, des pestiférés, des filles perdues. Elle vit seule, affranchie, mais elle effraie. Et chaque fois qu'elle use de son pouvoir (à tort ou à raison), elle risque gros. C'est la révoltée. Une victime qui se prend soudain à jouer au bourreau.

Le diable est invoqué, parceque Dieu semble être dans le camp des princes avides, du cruel seigneur ou du prêtre hypocrite qui répond : "souffrez pour le salut de vos âmes" au malade qui vient réclamer de l'aide.

 

esprits de la nature

 

 Encore plus tard, nous retrouvons le Diable lui-même installé dans les couvents et les monastères. Un petit peuple de femmes s'y languit et s'y entretue pour l'amour de leur confesseur (le seul homme qu'elles voient passer, et qui lui-même succombe souvent à la fascination de se voir maître de ces troupeaux de vierges). Elles s'enflamment, se jalousent, se disent possédées, s'accusent de sorcellerie, accusent des prètres. La calomnie va bon train. La machine s'emballe. Le diable est désormais partout. C'est l'inquisition. Chacun tremble de s'entendre appelé "hérétique". La sorcellerie devient le prétexte à tous les abus, tous les réglements de compte, tous les débordements.

Puis surgit l'homme de science, le médecin, l'incrédule à dieu comme au diable. Il examine ces nonnes, ces mendiantes, et n'y voit que maladie, dérangement du cerveau, échauffement de la matrice... Affaire classée ? Point de sorcière ?

 

Bientôt en effet, les campagnes seront désertées (en même temps que les églises) et la Nature cessera d'être la grande adversaire de Dieu. Elle sera remplacée par l'argent. Exploitée et salie de toutes parts, nul n'y verra le moindre esprit jusqu'à la fin du vingtième siècle. Avec le courant écologiste renaitront alors les ombres des anciens cultes, la pensée d'autres cultures, la quête d'autres mondes. Cela reste des ombres.

La fée du logis refait son apparition dans l'imaginaire collectif, dans les années soixante, à travers la série tv "Ma sorcière bien aimée". C'est une femme au foyer qui se cache de son mari pour user de ses pouvoirs grâce auxquels elle le sauve toujours des mauvais pas, bien malgré lui. Leur union déplait à la famille de l'épouse immortelle, et la vraie nature de Samantha se dérobe aux simples humains. Le mari travaille pour une agence de pub (tout un programme). La jolie sorcière fournit les idées au mari qui les fournit à l'agence qui les fournit aux clients qui refourgent leur marchandise aux braves ménages : summum du rêve américain ! L'air du temps en fait une série culte, mais la suite ne marchera pas. Samantha a une fille, sorcière également. Mais la série nommée "Tabatha" qui débute à la fin des années soixante dix, sera boudée par le public et ne durera qu'une saison. La sorcière s'échappe quelque temps du grand ordre marchand. Elle éclate dans la révolution sexuelle, les psychotropes et le new age. Mais elle est toujours récupérée par l'immense machinerie des fantasmes collectifs, tendant à produire et à consommer des icônes.

La sorcière poursuit sa route, sans jamais bien saisir quelle femme elle devrait être. Du reste, c'est parfois un homme, car le sorcier a plus de poids que ce qu'en dit Michelet (c'est le mage, l'ancien druide, le prophète incompris, éternellement reniés par les gardiens du temple). Ceux-ci vont à l'école des sorciers ; celle-là forme une trinité avec ses soeurs dans le grenier d'un manoir, protectrice des innocents... L'imaginaire collectif s'en délecte toujours autant. Il y reconnait quelque chose d'intemporel, de profond... Rien ne se perd, tout se transforme, comme on dit. Et demain, que sera-t'elle ? Une poire, une fouine, un ange ? La question reste entière.

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