Nouvel extrait de la machine démonologique...
V – 3. La galerie des miroirs.
Tout un monde d’images projetées acquiert de la valeur à mesure que s’élaborent de nouvelles techniques de médiatisation. C’est
d’abord le cinéma qui va permettre à l’industrie du rêve de montrer toute sa puissance. En 1895, le cinématographe se présente comme une curiosité, un phénomène de foire, un art
« bâtard » tenant à la fois du théâtre, du cirque, de l’illusionnisme, du music hall, etc…). Mais en quelques années, il va devenir l’art
total. Régis Debray écrit : « Dominant est l’art des arts, celui qui a la capacité d’intégrer ou de modeler les autres à son image. Le
mieux connecté à l’évolution scientifique et aux techniques de pointe. Celui qui assure la plus forte communion des contemporains en synthétisant le plus de sens et en ouvrant au maximum le champ
physique des sensations possibles (…) Dans la reconnaissance du cinéma comme art, les philosophes ont eu cinquante ans de retard sur les poètes.
Apollinaire, Aragon, Desnos, Brecht, Cendrars, Prévert ont d’emblée compris les enjeux du procédé (jusqu’à travailler pour lui). Les théoriciens tombaient des nues mais les écrivains ont été
assez peu dépaysés par l’invention visuelle, tant cet hybride forain et littéraire, à la fois populiste et élitiste, a baigné dès sa naissance dans l’écrit et l’imprimé. Y trouvant à la fois ses
conditions techniques (script et découpages), ses moyens de divulgation (affiches et critiques), et surtout sa légitimation et ses mythes de
fondations, via le théâtre, le roman et le feuilleton[1]
».
C’est aussi un art dont on ne soupçonnera pas tout de suite les vertus « divinisantes ». Le nom des acteurs des premiers films muets n’apparaissait même pas au générique. Le star-system naîtra presque accidentellement – du fait de l’engouement du public pour ces mystérieuses figures jaillies de l’obscurité. Du côté des foules, on écrira massivement aux studios pour réclamer les noms. Du côté des producteurs, on exploitera ce fabuleux potentiel d’identification en mettant en scène les artistes, brouillant habilement les frontières entre la personne réelle et le personnage de fiction. Dès lors, le cinéma cible le public en usant des stéréotypes appropriés, jusqu’à y enfermer certains artistes. Marilyn Monroe nous apparait encore aujourd’hui comme l’archétype de la star fabriquée, luttant désespérément pour sa reconnaissance en tant qu’actrice – en tant qu’être à part entière... Or, Marilyn est justement la dernière créature déifiée d’une machine déclinante. Si la magie du cinéma se dissipe à partir des années soixante, le star-system n’en poursuivra pas moins sa route en d’autres lieux (par le biais de la télé et des nouveaux médias), offrant désormais au public des reflets toujours plus crus… Quant à Marilyn, parfaite incarnation du sex-symbol, c’est déjà une copie – laquelle aura à son tour des copies dans un univers où les copies de copies se succèdent indéfiniment. La première blonde platine (sensuelle et délurée) n’est autre que Jean Harlow. Dans les années 1930, c’est elle qui fit que des générations de femmes se décolorèrent les cheveux pour lui ressembler – et ce fut d’ailleurs l’une des seules vraies blondes platine du cinéma (sa carnation étant quasiment comparable à celle d’un albinos). Après Jean, il y en aura beaucoup d’autres. Puis il y aura Norma Jean : la fillette éblouie par son idole, et dont le destin obéira presque fatalement aux lois du mimétisme... Si Jean est déjà la seconde partie du vrai prénom de Marilyn (de par une étrange prédestination), le prénom Norma nous renvoie quant à lui à une norme (de par son étymologie latine, Norma signifie : la règle – ici : la loi implicite des séries). Cette nouvelle Jean standardisée prendra le nom de sa mère comme pseudonyme (à l’instar d’Harlow). Après deux décennies, Monroe nous fournira une copie miraculeusement plus vraie que l’originale...
Au-delà d’une simple industrie du spectacle, le septième art sera aussi une délicieuse machine idéologique. A travers elle, Hollywood diffusera davantage qu’un style de vie. Partout dans le monde, le mythe américain rayonnera avec plus de force qu’aucun corpus doctrinal ou religieux ne l’aurait fait. Arrêtons-nous un instant sur le plus grand succès commercial de l’âge d’or (et même de tous les temps) à travers lequel s’incarnera une fois de plus la figure du self-made-man. Il s’agit d’ailleurs plus précisément d’une self made woman : la Scarlett O’Hara d’Autant en emporte le vent, réalisé en 1939. Un succès tout aussi populaire que critique, puisque le film recevra dix oscars. L’histoire se présente d’abord comme la fin d’un monde (celui où des maîtres prospéraient parmi leurs esclaves). De ce monde balayé (emporté par le vent) après une guerre fratricide entre nordistes et sudistes, naitra la nouvelle réalité américaine. L’héroïne est une sudiste, une fille de grands propriétaires, qui va se retrouver ruinée après l’abolition de l’esclavage. Une fois tombée au plus bas, réduite à déterrer des racines dans le sol pour apaiser sa faim, l’ancienne enfant gâtée jurera solennellement devant Dieu de ne plus jamais connaitre une telle misère – quels que fussent les moyens dont elle devrait user pour se refaire une fortune... Vénale, fière et manipulatrice, Scarlett ne se montre pas moins adorable tout au long de son ascension en tant que femme d’affaires. Des générations entières n’y verront pas davantage que l’histoire d’amour (dans un décor grandiose avec scènes de guerre en technicolor, dentelles et crinolines) mais la romance n’a rien de neutre. En effet, l’héroïne passe tout le film à courir après un amant illusoire (l’homme noble et effacé de l’ancien monde), jusqu’au moment où elle se découvre amoureuse de l’homme cynique qu’elle a épousé pour son argent... Au fond, rien n’est plus explicite que le passage de notre Scarlett (la vivante incarnation de l’Amérique) d’un modèle à un autre. Envolé le temps de privilèges : voici l’ère de l’autoréalisation. Tiré du best-seller de Margaret Mitchell, le film est infiniment plus « politiquement correct » que le livre (dont toutes les scènes seront adaptées de sorte à gommer les allusions racistes). A cette époque, le film synthétise toutes les perfections : technique, esthétique, scénique, jusqu’à la genèse mythico-philosophique de l’American way of life. Tout y est. Mais après avoir atteint le sommet de sa puissance fantasmatique, le cinéma perdra progressivement sa dimension d’Art total…
Dans le courant des années soixante, une contre-culture se hisse bientôt à la visibilité. Celle-ci donnera lieu à la « révolution sexuelle ». Ce sera le mouvement hippie (utopique, égalitariste et résolument opposé à la société de consommation) qui prônera la libération de l’individu à travers la libération des mœurs. Un retour à la nature sera amorcé. La musique et la danse y arboreront leurs vertus dionysiaques, puis dériveront fatalement vers des paradis artificiels. De fait, la société de consommation n’aura aucun mal à récupérer ces mouvements. Dans les années soixante-dix, le Disco fera dans la surenchère, la caricature, le clinquant, l’absolue légèreté, et stylisera toutes les strates de la société à son image, jusqu’à l’overdose.
Dans le même temps, de nouveaux médias évoluent. Désormais, le cinéma n’a plus le monopole de la star. Avec l’avènement du petit écran au sein même des foyers, le septième art perd sa suprématie et redevient une distraction parmi d’autres. Il aura même bientôt besoin de la télé pour continuer à se financer (notamment en France). Si le cinéma fut un art sacré, dans le sens où il donnait encore à voir autre chose que lui-même (étant moins au service d’un public que d’une pensée. Ouvrant une porte vers un au-delà, un ailleurs…), la télévision sera plus pragmatique : « l’œuvre de cinéma se communique mais n’est pas faite, comme le produit télé, pour communiquer. L’opérateur d’une chaine (privée ou publique) vend un public à des publicitaires. C’est pourquoi, dit-il, le public est notre seul juge (…) Une œuvre a des spectateurs… Un produit, des consommateurs[2] ». La distinction entre les deux n’en finit plus de se réduire.
Au commencement, les arts de la représentation furent toujours au service de l’Invisible : dieu omniscient ou divinités multiples, ordre cosmique ou puissances naturelles, esprits des morts ou du progrès – générant autant de modèles pétrifiés les uns après les autres… Théâtre, danse, sculpture, musique, peinture, jeux olympiques, architecture : tout fut d’abord sacré. Mais à mesure que l’homme s’affranchit de ses croyances, cet Au-delà cesse d’être questionné. Au final, l’homme se regarde lui-même dans un miroir géant.
Après que le dernier miroir ait éclaté, l’individu continuera à se laisser hypnotiser par la déferlante de ses reflets : fragments toujours plus petits, mais toujours plus grossissants… De tout cela, Debray nous dit : « Vertige du miroir : de plus en plus les médias nous parle des médias. Et dans les journaux la page « communication » grandit en diminuant d’autant les informations (du monde extérieur), tant il est vrai que dans un monde intégralement médiatisé, les médiations ne peuvent plus que se médiatiser elles-mêmes, jusqu’à gommer cette case vide, ce manque extérieur qui avait jusqu’ici structuré comme un remords notre for intérieur et qu’on appelait le « réel »[3] ».
Dans les années 1980, il n’est même plus utile de recourir à l’art pour fasciner le public. La mode et la publicité s’en chargent directement. De fait, c’est la mode qui deviendra bientôt l’art total. Du phénomène de rue spontané à la stratégie marketing hautement réfléchie : tout s’achemine vers la mode. Chaque marque y élabore son image du moment. Toute icône du spectacle ou des arts (quels qu’ils soient) est potentiellement aussi une icône de la mode. Et toute figure charismatique endosse tôt ou tard la fonction de vitrine ambulante. D’où que vienne la notoriété, la mode s’occupe de la capter et de l’intégrer à ses mouvances. Mais la muse professionnelle n’est ni chanteuse, ni actrice, ni danseuse, ni sportive, ni aventurière ; elle n’exprime aucun autre univers que celui de la marque qu’elle représente. C’est un mannequin. Une image sur papier glacé. Une créature éthérée qui défile sur un podium, et dont le corps élancé, parfaitement harmonieux, ne doit jamais attirer l’attention sur une particularité. Tout doit être lisse, de sorte à pouvoir incarner l’image commanditée. Dans les années 1990, les tops models seront les stars par excellence. Les seules vraiment lointaines, vraiment inaccessibles… En fait, certaines d’entre elles attireront quand même notre attention sur des particularités plus ou moins contre-indiquées ; mais qu’il s’agisse du grain de beauté d’une Cindy Crawford, de la (petite) silhouette androgyne d’une Kate Moss ou des courbes (trop) généreuses d’une Laetitia Casta, les exceptions ne feront que confirmer la règle. Dans le monde de la mode, c’est la parure qui doit être mise en valeur, et non les corps. Encore moins l’être… Les corps et les êtres n’ont qu’à se conformer à la parure. L’honneur suprême du corps consiste à incarner une marque ou un grand nom de la couture. Ainsi transfiguré, le corps émerge parfois de l’anonymat. De simple corps, il devient légende. Mais un gouffre immense sépare le mannequin promu au rang de star, du mannequin commercial que rien ne distingue d’un autre. Et pourtant, c’est ici que viendra se nicher le rêve. La nouvelle puissance fantasmatique… Désir d’une pure image. Et plus tard : désir d’une pure notoriété. On désirera être vu, connu, magnifié, révélé au monde par des projections de soi, générant ainsi sa propre valeur marchande.
Dans le même temps, on commence plus résolument à faire appel au narcissisme du public. Mélange de voyeurisme et de vulgarisation de l’image. Petit à petit, l’individu lambda s’aventure sur les plateaux. Avec le reality show, puis la télé-réalité, voici qu’un dispositif (à double tranchant) permet d’accéder à la visibilité, pour le meilleur ou pour le pire. On peut désormais choisir ou éliminer les aspirants à la lumière. Les stars ainsi produites seront souvent moquées, et s’éclipseront presque aussitôt sans le moindre prestige. Dans le cas contraire, il faudra une justification à l’identification du public – si mince soit-elle. L’apprentie vedette devra mettre à nu autre chose que son désir de reconnaissance. Mais quoi donc ? Son talent, sa beauté, sa candeur, sa folie, sa déchéance, sa volonté, son intimité, ses faiblesses, ses blessures, sa vie… Il y a potentiellement un public pour tout, mais la fascination s’étiole vite. Les ficelles de la mise en scène transparaissent. Le genre se renouvelle en poussant toujours plus loin les limites du regardable. On regarde malgré tout avidement (mais honteusement) ces émissions – sans jamais tout à fait croire à leur « réalité »…
Au vu de ce type de programmes, certains médias tenteront leur propre auto-critique, sans parvenir à briser la logique du miroir déformant.
En 2010, France 2 diffusera le jeu de la mort : un test scientifique déguisé en jeu télévisuel, ou plutôt, un docu-fiction se donnant pour un test scientifique. Inspiré de l’expérience de Stanley Milgram, le jeu met en scène un candidat (ligoté dans une sorte de capsule), sensé mémoriser des associations de mots, tandis qu’un autre candidat lui inflige une décharge électrique à chaque mauvaise réponse, sous l’œil froid de l’animatrice. Au fur et à mesure du jeu, les décharges augmentent, jusqu’à atteindre une dose mortelle… L’expérience est sensée révéler l’autorité aliénante du dispositif télévisuel. De fait, 80% des cobayes iront au bout du jeu, malgré les cris déchirants de l’acteur ligoté – car il s’agit bien d’un acteur. L’expérience part du principe que les joueurs qui infligent la décharge électrique prennent au sérieux la douleur du candidat, tout comme le dispositif en question. Il est toutefois difficile de savoir si les 80% de tortionnaires sont véritablement sous l’emprise dépersonnalisante du média, ou s’ils se prêtent à la convention implicite du simulacre. Dans le premier cas, le candidat aurait conscience de la gravité de son acte, mais il s’effacerait passivement devant le dispositif ; tandis que dans le second cas, le joueur saurait qu’il joue – tacitement conscient caractère artificiel du dispositif. Au final, est-ce parce que les individus croient en l’autorité de la télévision (jusqu’à pouvoir infliger la mort en direct) qu’ils vont au bout du jeu ? – ou justement parce qu’ils n’y croient pas ? Les choses restent floues. Au terme de l’expérience, les candidats ayant délibérément mis un terme au jeu, parce qu’ils craignaient réellement pour la vie de l’acteur, reçoivent des félicitations. C’est alors qu’on leur révèle que le dispositif est faux et que l’acteur faisait semblant. Quant aux candidats qui sont allés jusqu’à l’exécution finale (qu’ils y aient cru ou pas), le documentaire ne nous livre pas leurs réactions, mais ils seront stigmatisés. La principale critique que soulèvera cette émission réside dans le procédé – lequel consiste à dénoncer le cobaye qui vient de tomber dans le piège qu’on lui a tendu. Le programme n’en dénonce pas moins les dérives d’une télé-réalité toujours plus trash ou toujours plus vulgaire, mais par une étrange pirouette, seul l’individu se retrouve responsabilisé. A la fois juge et manipulatrice, pédagogue et corruptrice, cette télévision finit par se mordre la queue. Au final, le système dénoncé s’efface. Etape par étape, il se déconstruit, laissant l’individu face aux projections les plus avilissantes de lui-même – seul coupable de les avoir alimentées.
[1] Régis Debray, Vie et mort de l’Image (1992) Editions Gallimard, pages 374, 375.
[2] Ibid., page 422.
[3] Ibid., page 416.
Si les voies sont multiples, il n'y a qu'une seule issue ...
Visages mythiques et têtes de morts... Mythologies... Femmes fatales et vilains
messieurs... Textes sacrés et chants profanes...Lègendes vivantes et moribondes... Icones passées, présentes, à venir...
Mirages... Envers des décors... Eden celeste et Stars terrestres... Schizophrènes et
déesses reptiliennes... Energies fossiles et âmes fossilisées...
Oeuvres divines et mortelles...
une divinité plus ancienne – un dieu ou un modèle que la nouvelle religion a prudemment diabolisé. Le mythe de l’ange déchu est sans doute le motif de cette confusion entre les deux.
Dans l’Apocalypse de Jean, Satan est assimilé au « serpent ancien ». Quant à l’ange rebelle, nous n’en retrouvons la trace que dans le Livre d’Hénoch (lequel est un texte apocryphe
distillé dans la tradition). Le terme Lucifer – porteur de lumière – a simultanément qualifié l’orgueil des rois de ce monde (dans son acception négative) et la lumière christique, dans son
(acception positive). Il en résulte là encore une confusion. La tradition finira par associer ce terme à l’ange déchu, à Satan, puis au serpent… Mais l’ange est autre que le serpent ; et le
serpent est autre que le tentateur. Ici, le diable correspond à d’anciennes forces telluriques ; là, le démon s’associe à la subversion prométhéenne… Initialement, dans la religion juive, le
« satan » tient le rôle d’un accusateur. Satan soumet l’homme à l’épreuve de l’absence de Dieu et plaide pour le néant. Il est celui qui sépare l’homme de l’Eternel, et le place face à
lui-même. Telle est sa fonction ; il ne possède aucun pouvoir en propre, si ce n’est celui de la négation et de l’autodestruction… Diable, démon, Satan, Lucifer : chacun de ces termes
renvoie à des acceptions différentes – qui finiront pourtant par désigner la même chose dans l’imaginaire collectif. Mais examinons le diable de plus près…

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