Un labyrinthe : espace mental et collectif. Un jeu, des texte, une trame. Toute la question du fil d'Ariane. Ici, celui d'Elisabeth...
Il m'est arrivé de penser à elle plusieurs fois, ces derniers temps. Je la trouve triste et sombre. L'image de la roulotte m'est venue à l'esprit, un peu comme celle de la foire... Un spectacle itinérant... La petite Margarita dansait dès l'âge de quatre ans. Bien avant que son effigie ne soit peinte sur l'une des premières bombes atomiques, avant de devenir l'archétype de la star, avant d'épouser l'"enfant terrible" du cinéma, puis un prince oriental et quelques autres, avant de descendre aux enfers, avant de boire l'eau de mort à la fontaine de l'oubli, avant cela... Margarita dansait. Gravement et sans plaisir, puisque tel était le devoir que son père lui avait assigné : danser.
En somme, elle fut toujours belle et souple, idéale à modeler. Et dans un premier temps, son père s'employa à la vieillir afin d'en faire sa partenaire de numéro. Ce monsieur avait monté une école de danse latino, une troupe familiale, le "Dancing Cansino" et possédait une roulotte. Ainsi fardée et exposée, notre petite danseuse attira l'attention d'un producteur vaguement douteux. Une voie nouvelle s'ouvrit devant elle (pas très différente de celle qu'elle suivait déjà, en fait, mais sous
une autre forme, alors...). Au long de ce chemin, elle fut à nouveau modelée. Cela arriva souvent, mais ce fut progressif. Des choses banales. On transforma son nom et sa chevelure, on lui arracha quelques dents pour creuser le visage. On lui dégagea le front en la dépouillant d'une bande de cheveux par electrolyse : ce fut son premier scalp.
Puis la rousse Rita Hayworth poursuivit son bonhomme de chemin jusqu'au firmament des stars, toujours dans sa roulotte, quelque part... Sans doute fut-elle dévorée par une créature qu'elle incarna tout particulièrement : Gilda. Du moins, c'est ce qu'elle pensait. "Les hommes, disait-elle, tombent amoureux de Gilda, et se réveillent avec moi"... Ce fut à cette époque que tomba Orson Welles, après avoir vu une photo de la star et fait le pari qu'il l'épouserait. Une fois la pari gagné et un enfant conçu, les choses tournèrent mal. Juste avant le divorce, le couple tourna ensemble La dame de Shanghaï, seul film où Orson Welles eut l'occasion de diriger sa future ex femme. Certains crurent percevoir un symbole vengeur dans la nouvelle coiffure que le
réalisateur imposa à son épouse. Le geste fut filmé, et c'est avec horreur que le producteur Harry Cohn vit Orson Welles brandir des ciseaux et couper la crinière rougeoyante de Rita, après l'avoir décolorée. Ce fut son second scalp. Et puis elle poursuivit sa route. Elle fut princesse, un temps. Elle retourna à Hollywood. Elle dansa encore. Le succès ne fut plus souvent au rendez vous. Elle commença à boire... L'une de ses filles, la princesse Yasmina, déclara plus tard dans un documentaire que sa mère n'avait pas d'ego (n'ayant jamais pu construire sa propre estime d'elle-même). Ce fut un long déclin. Rita Hayworth sombra dans l'oubli, mais l'oubli de ceux qui n'ont jamais su qui ils étaient, et mourut de la maladie d'Alzheimer.
Il me semble qu'aucune actrice ne fut autant promenée et montrée. Une sublime bête de foire, un bel objet d'art, une précieuse marchandise (accéssoirement, une bonne actrice)... Je ne sais pas trop quelle image retenir. Ou plutôt, je ne le sais que trop : à la fin du film La dame de shanghaï, l'héroïne agonise dans un labyrinthe de miroirs brisés. Une image sans images, où les images ont diparu.