Je voudrais aujourd'hui citer un extrait du livre "Le déclin de l'Occident" d'Oswald Spengler, paru entre les deux dernières guerres mondiales. Cet auteur qui fut approché par le pouvoir
nazi (et qui s'en écarta) jeta pourtant un regard complaisant sur la dictature italienne dans laquelle il crut voir l'avènement du césarisme annoncé dans son texte.
Tout ceci n'est qu'une parenthèse avant d'aborder le vif du sujet...
Spengler conçoit l'Histoire comme un processus organique induisant une grande diversité de cultures qui suivent chacune leur cheminement vers l'accomplissement de leur propre forme (la
civilisation étant à ses yeux la forme extérieure mais creuse, artificielle et déjà moribonde d'une culture ayant atteint sa pleine maturité). C'est à ce sujet qu'il se
montre rigide quant à l'avenir, lorsqu'il écrit : "le présent est une époque civilisée, non une époque cultivée. Ainsi toute une série de matières vivantes se révèlent désormais
impossibles. On peut le regretter et affubler ce regret d'un manteau de philosophie ou de lyrisme pessimistes - et on le fera à l'avenir - mais on n'y pourra rien changer." A cela il ajoute
: "Si sous l'impression de ce livre, les hommes de la génération nouvelle se tournent vers la technique au lieu de la poésie lyrique, vers la marine au lieu de la peinture, vers la politique
au lieu de la philosophie, ils auront accompli mon désir et on ne pourra rien leur souhaiter de meilleur."
En effet, la nouvelle génération ne saurait être plus pragmatique... Mais est-il si certain qu'il n'y ait pas de culture en germe au milieu de notre beau système globalisant ?
Chaque culture a tendance à poser sa forme individuelle comme un objectif universel et à contempler les autres dans le cadre prédéfini de son modèle... Toutefois Spengler était persuadé qu'il
appartenait à l'homme occidental, et à lui seul ! de jeter un regard objectif sur l'ensemble de ces processus et de parvenir à une "morphologie de l'histoire universelle" en prenant en compte
toutes les complexités de ses ramifications. Il se contredit pourtant lui-même en mettant en évidence la tendance et la prétention de l'homme à vouloir faire entrer toute matière
extérieure dans un moule unique, ou encore, à nier tout phénomène qui ne s'y conforme pas...
Pour lui l'Occident est censé connaître une phase de déclin au cours du troisième millénaire, et cette "prophétie" ne fut pas bien accueillie par ses contemporains, malgré l'immense succès
de son livre, surtout à l'aube d'une guerre mondiale. Il est certes à prévoir que le monde subira encore de grandes métamorphoses, mais que sait-on de ce qu'il en sortira ? S'il est
vrai que la civilisation est l'aboutissement morbide d'une culture, observons le modèle américain qui, dans sa forme, est pourtant assez jeune... N'est-ce que l'émanation du vieux
monde, ou bien le laboratoire de nouvelles connexions ? Et que dire des cultures sous-jacentes qui s'y sont imbriquées dans les heurts et le sang, mais n'en poursuivent pas moins leur
chemins dans des veines invisibles ? Il y a régulièrement des phases de ce type où il nous faut parcourir un
espace vide sans pouvoir revenir à ce qui fut, ni pouvoir saisir ce qui adviendra... Le désert transitoire,
dirais-je...
Spengler avait conscience qu'il nous était impossible de saisir certains processus qui nous sont étrangers et que nous
ignorons, jusqu'à ce qu'ils aient croisé notre chemin de plein fouet. Mais aujourd'hui, la prudence est de mise quant à imposer un modèle sociétal dominant. On a cessé d'ignorer la
distance intérieure et extérieure qui se dresse entre la réalité et nos projections. Ou bien, nous sommes plus diplomates en la matière... Dans cet esprit, voici l'extrait promis
:
"On choisit un paysage unique et on décrète qu'il sera le centre d'un système historique. Système planétaire de la plus originale invention, en vérité! Ici est le soleil central. D'ici
se diffuse la vraie lumière qui éclaire tous les évènements historiques. D'ici comme d'un point perspectif, on peut mesurer la signification. Mais en réalité, c'est ici l'orgueil qui parle.
Orgueil de l'européen occidental qu'aucun septicisme n'arrête et qui déroule dans son esprit le fantôme de l'Histoire universelle. Nous lui sommes redevable de l'énorme illusion d'optique depuis
longtemps passée à l'état d'habitude, qui nous fait croire qu'au loin, en Chine, en Egypte, l'histoire de plusieurs millénaires se condense en quelques épisodes, tandis qu'auprès de nous dans nos
régions, depuis Luther et Napoleon, les décades s'enflent comme des fantômes. Nous savons que c'est pure apparence quand un nuage semble se déplacer plus vite de près que de loin, ou un train
ramper en traversant un paysage lointain; mais nous croyons que le tempo de la vieille histoire indoue, babylonnienne ou égyptienne fut réellement plus lent que celui de notre passé très proche.
Et nous trouvons leur substance plus mince, leurs formes plus faibles, plus étirées, parce que nous n'avons pas appris à tenir compte de la distance - intérieure et extérieure."
Oswald Spengler. (Intro au declin de l'Occident) Blankerburg en Harz, 1922.
J'ignore d'où Spengler contemplait le mouvement des cultures et de l'Histoire, ni s'il
est véritablement possible à une philosophie de comprendre en elle-même des esprits si variés... Pour lui, la culture occidentale étant "morte" ( mais non pas sa civilisation), elle ne peut plus
faire autrement que d'exploiter ses formes passées et sa matière désacralisée, d'une façon technique, efficace et purement utilitaire. Il a également résumé toute sa pensée en une note au bas de
son introduction : "Platon et Goethe représentent la philosophie du devenir, Aristote et Kant, la philosophie du devenu. Ici l'intuition s'oppose à l'analyse. Ce qu'il est à peine possible de
comprendre par l'intelligence, Goethe l'a marqué dans des notes particulières ou des poésies telles que "Premières paroles d'Orphée" (...) qu'il faut considérer comme l'expression d'une
métaphysique tout à fait claire. Je ne voudrais pas changer un iota aux paroles suivantes qu'il avait écrite à Eckermann : "La divinité agit dans le vivant, mais non dans le mort, elle est dans
ce qui devient et qui change, non dans ce qui est devenu et figé. Aussi, la raison, dans sa tendance vers le divin, ne doit-elle avoir à faire qu'avec ce qui devient, avec le vivant, tandis
que l'entendement s'occupera du devenu, du figé, afin d'en tirer parti." Cette phrase renferme toute ma philosophie."
On comprend mieux dès lors, la survenue de certains "prophètes" s'offusquant de voir partout des morts dans leurs coquilles creuses ou leurs sarcophages blanchis, toujours à des époques
charnières. Prophètes qui se proposent de ressusciter l'ancien monde, mais qui échouent le plus souvent, ou ne parviennent qu'à créer une nouvelle culture sur les ruines de la
précédante. Pourquoi le roi d'Egypte Akhenaton tenta t'il d'instaurer le culte unique du dieu Rê, des siècles avant le monothéisme de l'Islam ? N'était-ce pas l'ultime métamorphose qu'il aurait
fallu à l'ancien monde égyptien pour survivre ? Pourquoi l'empereur Julien tenta t'il si désespérement de restaurer les anciens cultes à la face du christianisme triomphant ? Pourquoi Rome
fut-elle ainsi absorbée par sa dernière religion d'état après avoir si longtemps intégré tous les dieux étrangers à son panthéon sans jamais en être altérée dans son essence ? Pourquoi Alexandre
mettait il un point d'honneur à marier ses généraux avec les femmes des nations concquises et à intégrer leurs coutumes plutôt que de leur imposer les siennes ? Ce que l'homme appelle "divinité"
n'est rien d'autre que cet élan vital qui permet aux êtres d'atteindre et d'accomplir leur forme propre. Dans certaines périodes, nous cherchons à accroître notre élan de vie en canalisant
ou en absorbant celui des autres. A d'autres époques, nous luttons férocement contre des formes étrangères de l'esprit. En d'autres temps encore, nous craignons d'être absorbés par ces
courants de violence ou de passion irrationnels, et nous nous protégeons d'eux, bien à l'abri dans nos coquilles... Cela nous renseigne en effet sur l'âge de notre monde (un Akhenaton venu
trop tôt, un Julien venu trop tard, etc...).
Et pourquoi notre petit président français, le rusé Sarkozy, a t'il si souvent tenté de contrôler les flux financiers qui alimentent de façon souterraine le culte musulman en France, en flirtant
dangereusement avec la loi de séparation du politique et du religieux ?
Et que dire de toutes ces cultures qui n'ont jamais atteint leur phase finale de "civilisation", et qui circulent mystérieusement dans les psychismes et les inconscients ?
Tout cela nous renvoie à la question de la dynamique qui donne au monde son orientation... Difficile de dire où se situe la Vie. Par contre tout ce qui est mort peut être à l'instant quantifié,
mesuré, exploité et engrangé... Pour ma part, je ne crois pas au déclin. Si les choses ne déclinent, elles prennent de nouvelles formes. Il n'y a pas à en être effrayé...
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