Bienvenue ici même

Je ne parle que par images... Il faut chercher le fil d'Ariane. Humm oui, le retrouver, ce n'est pas gagné. Mais enfin, bonne route ! S'il en est ...

Recherche par mot clef

Codes et Décodages

            AVERTISSEMENT

Les règles de ce jeu ne sont jamais déterminées... Mais le labyrinthe n'est intéressant que dans la mesure où il a une issue.

En fait, je ne connais rien de pire, ni rien de plus atroce qu'un labyrinthe, surtout lorsqu'on s'est arrêté devant un mur et qu'on décide de s'installer bien confortablement dans cette charmante prison.

Je connais des gens qui la décorent, qui y diffusent de la musique et qui invitent leurs amis à visiter tous les recoins de leur mignonne impasse.

Ne nous y trompons pas, car le but du labyrinthe est avant tout d'en sortir ...

Qui suis-je ?

  • : Elisabeth
  • labyrinthe
  • : Femme
  • : Paris
  • : 24/07/1978
  • : Une mémoire collective. Des choses vagues et mouvantes, puis subitement précises. Je ne suis que celle qui est... ( ho... qui... quoi? ) la maîtresse du labyrinthe.

Autres pistes

IMAGES ALEATOIRES. LES THEMATIQUES DU LABYRINTHE.
Visages mythiques et têtes de morts... Mythologies... Femmes fatales et vilains messieurs... Textes sacrés et chants profanes...Lègendes vivantes et moribondes... Icones passées, présentes, à venir...
Mirages... Envers des décors... Eden celeste et Stars terrestres... Schizophrènes et déesses reptiliennes... Energies fossiles et âmes fossilisées...
Oeuvres divines et mortelles...
Passage initiatique... De voie en voie, de phase en phase, de sphères en sphères, de mondes en mondes... Mais encore, mais quoi d'autre...

Vidéo LABYRINTHES

Samedi 9 mai 2009 6 09 /05 /2009 15:06


Troisième et dernier volet du triptyque : Oltarion, qui vient clore et parachever Les oubliés et La sorcière écarlate. 
Ce conte correspond donc au cercle du réel, celui qui fait la jonction entre l'imaginaire et le symbolique. Il rend compte du parcours qui confronte nos modèles et nos idéaux à la dureté de l'existence. Parcours qui nous fait regarder en face l'effondrement de nos illusions, ou la réalisation de nos rêves. En somme, ce dernier texte contient la clef des deux autres.
A présent, tout est dit.

****************************************************************************************************************


                                                            OLTARION


                                                                      I


Il était une fois une cité dont la route demeurait secrète. Les hommes qui parvenaient à trouver son chemin rencontraient mille obstacles avant d’atteindre ses portes. Nombre d’entre eux abandonnaient sans même l’avoir entraperçue. Cette cité légendaire semblait tout à la fois si proche et si lointaine que bien des hommes devenaient fous au cours de leur périple. Certains la disaient maudite, trompeuse et irréelle mais pour d’autres, elle était la cité merveilleuse qui surplombait la terre des hommes : la divine Oltarion. La plupart des gens qui se lançaient à sa recherche y voyaient également un moyen de fuir les fléaux et les guerres qui faisaient rage un peu partout.

A l’époque où tant d’hommes partaient en quête vers Oltarion, le royaume d’Abgral était plongé dans le deuil depuis la mort du roi. Le grand intendant avait hérité du trône car Abgral n’avait pas laissé de fils, mais un nouveau fléau empoisonna dès lors le peuple : chaque nuit, des créatures aux petits yeux perçants parcouraient le royaume à la manière d’une meute de loups. Ces gens entraient dans les maisons comme des ombres furtives, sans éveiller personne. Nuit après nuit, ils buvaient le sang des villageois, puis ils disparaissaient jusqu’à la nuit suivante.  Durant le jour, cette horde de vampires escortait le grand intendant et lui rendait divers services.

Quand le peuple s’aperçut qu’il était tombé aux mains de pareilles créatures, des rébellions éclatèrent. Le grand intendant tenta alors de lever une armée contre le peuple, mais les soldats se retournèrent un à un contre lui. Certes, l’intendant conservait l’appui de sa meute de vampires, néanmoins, ces derniers craignant la lumière du jour, ils ne pouvaient combattre qu’aux heures les plus obscures.

- Fuyons ce palais, dirent les vampires. Les hommes ne nous obéiront jamais. Mieux vaut agir dans l’ombre, et nous les dévorerons sans même qu’ils nous soupçonnent.
- Non, répondit l’intendant. Mon pouvoir est légitime. Abgral m’a laissé sa couronne et je n’y renoncerai pas. Je trouverai une nouvelle armée pour combattre les rebelles.
- Mais quels hommes accepteraient de combattre à nos côtés ? demandèrent les vampires.
- Des hommes d’honneur, dit l’intendant. Autrefois, le roi Abgral passa une alliance avec le roi Gwendorn. J’étais là quand nos hommes vinrent en aide à ce roi. A Présent, Gwendorn se doit de mettre fin aux rébellions. Quand bien même il mépriserait ma façon de régner, je suis là par la volonté d’Abgral, et ce Gwendorn m’aidera en souvenir de leur amitié.
Ayant pris cette décision, le grand intendant se mit en route avec sa sombre escorte.

 

                                                                        II

Lorsque le grand intendant parvint au royaume de Gwendorn, il fut bien étonné de le trouver en deuil. Le vieux roi était mort, mais il restait trois héritiers. Les enfants de Gwendorn reçurent l’intendant au palais avec un vague malaise. Les vampires se tenaient à quelques mètres d’eux, entièrement enroulés et encapuchonnés dans leurs sinistres draps noirs.
- Que venez vous chercher dans ce royaume ? demanda le fils aîné du défunt roi.
- Je viens rappeler à Gwendorn l’alliance qu’il a passée avec le roi Abgral, répondit l’intendant. Mais puisque votre père est mort, j’ignore à qui m’adresser, cher Prince…
- Je me souviens de cette alliance, dit le jeune homme. A présent, c’est à moi de porter le nom et le titre de mon père. Adressez vous à moi comme à lui-même.
- Fort bien, jeune Gwendorn, répondit l’intendant. Laissez moi vous exposer ma requête.

L’intendant décrivit alors les troubles de son royaume et se plaignit des rébellions. Le jeune Gwendorn l’écouta en silence tandis que les deux autres héritiers (Wilrick  et Aurora) se parlaient tout bas l’un à l’autre.

- Ces hommes ressemblent à des vampires, chuchota le prince Wilrick. Je regrette que Gwendorn les ait laissé entrer…
- Notre frère essaie d’agir comme l’aurait fait notre père, répondit la belle Aurora. Je suis sûre qu’il s’applique à cerner le personnage et qu’il fera tout pour le mieux.

Lorsque le grand intendant eut achevé son discours, le jeune Gwendorn prit la parole.
- J’ai entendu votre requête, dit le prince, mais je n’enverrai pas notre armée combattre le peuple d’Abgral.
L’intendant fixa le prince d’un œil mauvais, et les vampires firent un pas en avant.
- Jeune homme, dit l’intendant, vous ne semblez pas comprendre la promesse qui vous lie. Le roi Abgral m’a légué son trône, et les rebelles sont hors la loi. Vous avez l’air de me prendre pour un usurpateur mais autrefois mon royaume est venu en aide au vôtre. Aujourd’hui, j’en suis l’unique représentant et j’attends tout naturellement que vous honoriez cette alliance. Comprenez vous ?
- J’entends bien, dit le prince.
- Vous serez bientôt roi, reprit le grand intendant. Je vais retourner sur mes terres et vous laisser achever votre deuil, jeune Gwendorn. J’espère que vous retrouverez vos esprits après le couronnement, car un roi n’a que son honneur.
L’intendant lança un dernier regard menaçant à l’adresse du jeune homme et quitta le palais avec ses créatures.

Lorsqu’il arriva aux frontières du royaume, il pointa l’index vers l’un des vampires et lui confia une mission.
- Toi, dit il, reste ici et cache toi dans les bas fonds du palais. Chaque nuit, tu te glisseras dans la chambre de Gwendorn et tu lui suceras le sang jusqu’à ce qu’il se décide à honorer l’alliance de son père.
- Ce sera fait, Seigneur, répondit le vampire.
Et le grand intendant s’en retourna vers le royaume d’Abgral avec le reste de son escorte.

 

                                                                       III

Le royaume de Gwendorn sortit bientôt du deuil pour faire place à la liesse. Le peuple se réjouissait maintenant du sacre du nouveau roi. Il y eut des chants, des danses et des festins douze jours durant, mais le jeune roi demeura étrangement pâle et silencieux. Au terme des festivités, le frère et la sœur du roi commencèrent à s’inquiéter de sa mauvaise mine. Ils cherchèrent à savoir s’il était souffrant et Gwendorn leur confia qu’il était tourmenté par l’ancienne alliance avec Abgral.
- Je ne suis pas libre, dit le jeune roi en se prenant la tête dans les mains. Chaque nuit, il me semble entendre une voix qui me répète de me soumettre à cette alliance.
Sa jeune sœur s’approcha de lui et tenta de le rassurer par de sages paroles.
- Le grand intendant a longtemps trompé le roi Abgral pour obtenir sa confiance, dit la princesse Aurora. Ne lui accorde jamais la tienne. C’est un homme sans honneur qui se sert de celle des autres pour les piéger. Cette alliance n’est guère plus qu’un mot depuis qu’il a dénaturé les valeurs du royaume.
-  Je sais tout ça, répondit Gwendorn, mais il y a autre chose. Mes forces me quittent, jour après jour. Quant à mes nuits, je les passe toutes à faire le même cauchemar. Le matin, je m’éveille au bord de l’étouffement.
- Méfions nous du grand intendant, lança durement le prince Wilrick. Il est bien capable d’avoir envoyé des assassins ou des empoisonneurs. Que ta porte soit bien gardée, et que ta nourriture soit surveillée de près !

Malgré toutes ces précautions, le vampire se glissait sous les portes comme une ombre impalpable et continuait de boire le sang du roi.
- Je ne te laisserai en paix que lorsque tu auras honoré cette alliance, murmurait la créature, encore et encore.
Chaque nuit, les mêmes sévices étaient infligés au jeune roi, mais celui-ci croyait qu’il s’agissait d’un songe.

Il arriva pourtant un soir de pleine lune... Le ciel était si clair, si étoilé et d’un éclat si pur, que le jeune Gwendorn sentit qu’il ne dormait pas. Alors que le vampire se penchait sur sa gorge, le roi le saisit par les cheveux et lui parla en face.
- Je suis bien réveillé, dit il, et je sais que tu es l’esclave du grand intendant. Quel que soit l’ordre qu’il t’ait donné, sache qu’il est découvert et que cela suffit à détruire notre alliance. Va répéter ça à ton maître, et ne reviens jamais chez moi !
Ayant prononcé ces paroles, Gwendorn repoussa violemment le vampire contre le mur. La créature prit la forme d’un brouillard et se glissa hors du palais par une faille minuscule.

Dans les jours qui suivirent, le roi Gwendorn retrouva ses couleurs et sa vitalité. Toutes choses semblèrent rentrer dans l’ordre mais le jeune roi resta marqué. Il éprouva dès lors un immense dégoût pour les guerres, les complots et le sang versé, si bien qu’un nouvel idéal se présenta à son esprit. Tout son être aspira ardemment à le cité parfaite : le divine Oltarion. Très vite, il résolut d’en faire sa priorité.

- Voilà la quête que j’ai choisie, annonça t’il à son peuple. Si nous devons lever une armée, elle sera pacifique. Nous marcherons vers Oltarion. Ce sera notre but !

 

                                                                      IV

Le roi Gwendorn prit la tête de l’armée aux côtés de son frère Wilrick  et du chevalier Jérès, leur ami d’enfance. Seule la princesse Aurora demeura au palais.
Nul ne savait exactement où se trouvait Oltarion, mais les hommes marchèrent jusqu’aux limites des royaumes humains et arrivèrent dans un désert.
- Es tu certain que nous devons le traverser ? demanda Wilrick.
- Telle est notre route, répondit Gwendorn. La seule indication que nous ayons est qu’Oltarion s’élève par delà les horizons des hommes. Voilà donc la première limite à franchir.
- Nous ne savons même pas où nous allons, objecta Wilrick.
Mais Gwendorn semblait habité par une extraordinaire conviction.
- Le roi a parlé ! s’écria le chevalier Jérès. Suivons le jusqu’au bout !
Gwendorn s’engagea le premier, et tous s’engagèrent après lui. Le désert de cendre se referma bientôt sur l’armée, à tel point que les hommes ne distinguèrent plus rien aux alentours. Une poussière grise les encercla et l’épuisement les gagna tous, les uns après les autres. Beaucoup d’hommes tombèrent en route et furent presque aussitôt ensevelis sous la cendre. Le prince Wilrick jeta alors un regard derrière lui et s’alarma de ce qu’il vit.
- Gwendorn ! cria t’il. Nos soldats meurent les uns après les autres sans même avoir combattu !
- Nous ne pouvons plus faire marche arrière, dit le roi.

Ils poursuivirent ainsi leur chemin sans que nul ne puisse compter les heures qui s’écoulèrent. Enfin, ils se retrouvèrent à l’orée d’une forêt qui parut surgir de nulle part.
- Quelle est cette vision ? murmura le chevalier Jérès.
- C’est la seconde limite qu’il nous faut dépasser, dit Gwendorn.
Il s’agissait d’un bois très sombre dont les arbres se tordaient comme autant de membres crochus… Personne ne pouvait faire un pas sans se prendre à une ronce, une branche ou une racine.
- Voilà un nouveau lieu dont nous ne sortirons pas indemne ! lança Wilrick.

Au moment où l’armée s’engageait dans la forêt, une voix étrange s’éleva de sous la terre et raisonna distinctement au dessus de leurs têtes.
- C’est ici que vos chemins se séparent, dit la voix avec douceur. Vous venez de pénétrer dans la forêt qui borde la montagne d’Oltarion, mais il n’y aura personne à vos côtés lorsque vous devrez la gravir. Que chacun d’entre vous se prépare à rester seul.

Tous les hommes de l’armée entendirent cette voix. Le chevalier Jérès adressa un sourire confiant à Gwendorn.
- Je sais que tu y arriveras, dit il. Que le premier à atteindre Oltarion vienne en aide aux suivants !
Peu à peu, ils s’égarèrent et se dispersèrent dans la forêt.


                                                                        V

Lorsque le roi Gwendorn sortit enfin de la forêt, il se retrouva seul au pied de la montagne. Il lui sembla voir les murs de la citadelle s’élever sur les hauteurs, mais en fait, les sommets se perdaient dans la brume. Tout en bas, le jeune roi distingua une inscription dans la roche : « La clé est en haut ».
- Je m’en doute, se dit il.
Et il se remit en route.
Pendant ce temps là, à un autre emplacement, le prince Wilrick se préparait également à gravir la montagne. Son ascension fut douloureuse et lui coûta de nombreuses écorchures. Lorsqu’il atteignit le sommet, il découvrit avec horreur cette nouvelle inscription : « La porte est en bas ».
- Des esprits malins se jouent de moi ! s’écria le prince Wilrick. Si je dois dilapider ma force et mon énergie, ce ne sera pas ici !
Sur ce, il redescendit et retrouva tout seul le chemin de son royaume. Il s’engagea alors dans une quête plus à son goût, brûlant d’aller vaincre l’intendant d’Abgral, de délivrer le peuple et de combattre jusqu’à la mort. Telle fut sa volonté et telle fut son action...

Le roi Gwendorn, ayant atteint le sommet de son côté, vit la même inscription que Wilrick mais ne s’en alarma pas.
- Soit, dit il. Si la porte est en bas, trouvons déjà la clé en haut.
Or, le sommet de la montagne semblait désert. Rien n’y était dressé ou construit de mains d’homme. Seules d’étranges fleurs bleutés y poussaient miraculeusement. Gwendorn cueillit l’une d’entre elles et la fixa à sa ceinture.
- Voilà la clé, j’en suis certain, pensa t’il en lui-même.
Puis il redescendit prudemment et trouva sans surprise une petite porte nichée en bas de la montagne.

Au même moment, le chevalier Jérès poursuivait un chemin et un raisonnement semblables à ceux du roi, mais ils ne se rencontrèrent pas.

Lorsque le roi Gwendorn tendit délicatement la fleur vers la petite porte, cette dernière s’ouvrit toute seule, et une voix mystérieuse raisonna dans l’obscurité.
- Il y a une autre porte après celle-ci, dit la voix. Garde précieusement la clé.

Gwendorn commença à s’irriter de tous ces contretemps mais il s’engagea à l’intérieur. Un petit escalier s’enroulait au cœur de la montagne, et le roi fut surpris de voir qu’il ne montait pas vers le sommet mais descendait toujours plus bas sous le niveau du sol. L’air devenait de plus en plus lourd et de plus en plus noir. Le roi douta alors d’avoir pris le bon chemin.
- Mais je ne peux plus faire marche arrière, répéta t’il en lui-même. J’aime mieux mourir que d’abandonner sans avoir vu la porte.

Soudain, une lumière vive jaillit dans les ténèbres et Gwendorn se retrouva face aux portes d’Oltarion : deux portes massives, ornées de fleurs d’acier.
Le roi voulut saisir la fragile petite clé qu’il avait fixée à sa ceinture, mais il s’aperçut à cet instant que la fleur s’était flétrie. Une colère glaciale envahit le jeune homme et il lança alors des paroles d’amertume dans le silence du souterrain.
- Il était impossible de garder la fleur en vie ! s’écria douloureusement le roi.
Mais nul ne répondit et il s’en retourna sans un mot à l’extérieur de la montagne. Il marcha comme un somnambule et traversa tout seul les bois et le désert avant d’atteindre son royaume. Là, il apprit que Wilrick était mort en combattant aux côtés des rebelles d’Abgral.
- Il a réussi à chasser l’intendant, raconta Aurora, mais les groupes rebelles se battent maintenant entre eux pour la suprématie. La guerre n’a pas de cesse.
- Ce monde est absurde, répondit Gwendorn. Quant à Oltarion, c’est une cité maudite. Une  illusion cruelle…
Peu de temps après son retour au palais, Gwendorn mourut de désespoir. Ce fut alors à Aurora que revint le royaume.

 

 


                                                                   VI

Lorsque le chevalier Jérès se retrouva à son tour aux portes d’Oltarion, il n’avait plus dans la paume qu’une petite fleur fanée mais il avança sereinement, la main grande ouverte.
Les portes s’ouvrirent aussitôt devant lui et Jérès pénétra dans la divine cité.
Au-delà des merveilles de l’architecture et des splendeurs ornementales, Oltarion rayonnait surtout d’une lumière mystérieuse qui pénétrait les cœurs et transfiguraient les esprits. Ainsi en fut il du chevalier Jérès. En s’avançant dans la cité, il se sentit si clairvoyant qu’il lui sembla reconnaître chacun des habitants, comme s’il venait de retrouver sa famille ou ses amis après un long voyage. L’harmonie était si parfaite qu’il aurait pu ne pas s’apercevoir de l’absence de ses compagnons de route…

Un jour, pourtant, il mentionna le roi Gwendorn et s’étonna de ne pas le voir en ces lieux. On lui répondit que jamais cet homme n’avait osé entrer dans la cité et qu’il était amèrement rentré dans son royaume.
Jérès en fut profondément attristé et se souvint alors des paroles qu’il avait prononcées dans la forêt, avant que leurs chemins ne se séparent : « Que le premier à atteindre Oltarion vienne en aide aux suivants ». C’est pourquoi il choisit de quitter la merveilleuse citadelle et d’apporter son message d’espérance à Wilrick et Gwendorn.

- C’est une intention honorable, lui dirent les habitants d’Oltarion, mais hélas, nous avons appris que mieux valait nous taire lorsque nous retournons dans le monde. Tu t’en rendras compte par toi-même. Tes paroles apporteront plus de trouble que de réconfort, car chacun est seul face à Oltarion jusqu’à ce qu’il y pénètre.
- Je ne laisserai pourtant pas mes anciens compagnons dans l’ignorance, répondit le chevalier.
Puis il reprit la route du royaume de Gwendorn.

Plusieurs années s’étaient écoulées lorsqu’il revint sur ces terres car la notion de temps était toute différente en Oltarion. Le chevalier Jérès ne tarda pas à comprendre qu’il s’agissait désormais du royaume d’Aurora. Une profonde douleur le traversa à l’idée que Gwendorn et Wilrick étaient morts, mais il n’y avait pas d’autre explication.
Quoiqu’il n’eût plus de compagnons de route auxquels venir en aide, Jérès décida quand même de se rendre auprès d’Aurora à laquelle il était tendrement lié depuis l'enfance.

Lorsqu’il entra dans la salle du trône, la reine hésita longtemps avant de le reconnaître.
- Chevalier Jérès, murmura t’elle. Est il possible que ce soit toi ?
- C’est moi, répondit il en s’agenouillant devant la souveraine.
- Si tu n’as pas péri au cours de cette maudite quête, où étais tu passé pendant toutes ces années ? demanda t’elle alors.
- J’étais en Oltarion, dit il.

A ces mots, Aurora se leva de son trône et pâlit brusquement. Une colère froide sembla remplir le corps de la jeune femme.

- Comment oses tu proférer de tels mensonges ici même ! s’exclama t’elle sèchement. Oltarion n’existe pas ! Sache que mes frères sont morts pour découvrir cette vérité. Qui es tu pour prétendre avoir atteint ce lieu ? Es tu plus fort que Wilrick ? Es tu plus grand que Gwendorn ?

Le chevalier Jérès vit que la reine tremblait de douleur et de rage. Il comprit sa réaction, s’inclina devant elle et se prépara à sortir.
- Attend ! s’écria t’elle. Ne quitte pas le royaume. Il se peut que je veuille t’interroger sur certaines choses.
- Je reste à te disposition, Reine Aurora, répondit le chevalier.
Sur ce, il alla séjourner dans une auberge de village comme un simple voyageur.

 

                                                                  VII

Depuis la mort de ses deux frères, Aurora avait entrepris de faire construire une tour immense en leur mémoire. La jeune reine avait souhaité que cet édifice soit le plus élevé de tout le royaume, à l’image d’un phare aux yeux des marins égarés. Cette tour d’albâtre avait acquis un grand prestige de par les connaissances qui y étaient entreposées. Des sages et des savants de toutes sortes y rédigeaient des manuscrits sur les dangers d’Oltarion. En vérité, la tour d’albâtre était destinée à détourner les hommes de cette quête.

Quelques jours après la visite du chevalier Jérès, Aurora souhaita lui montrer la tour et se confronter à lui. Le jeune homme obéit à l’invitation de la reine et se rendit avec elle au pied de l’édifice.
- J’ai une question à te poser, dit la reine, mais avant ça, je veux que tu voies la tour d’albâtre que j’ai élevée en souvenir de mes frères. Je l’ai construite pour que les hommes ne tombent plus dans les pièges d’Oltarion. Gwendorn m’a décrit l’horrible chemin qui mène à ses portes, et c’était pure folie que de le lui suivre pour rien. Après ça, oseras tu encore me dire que tu reviens d’Oltarion ?
- Oui, j’en reviens, répondit sincèrement Jérès.
La reine pâlit à nouveau mais elle garda son calme.
- Quelle preuve as-tu ? demanda Aurora.
- Il n’y a pas d’autre preuve que ma présence ici, dit le chevalier.
- C’est bien peu, répliqua la reine. Néanmoins, je te croirai si tu me racontes fidèlement ton périple. Dis moi quels furent les lieux que tu as traversés, combien il y eut de portes et quelle était la clé.
- Il y eut d’abord un désert de cendre, répondit le jeune homme. Ensuite, il y eut une forêt dans laquelle notre armée se dispersa, puis une montagne à gravir et à redescendre. Avant d’arriver aux portes d’Oltarion, il fallut encore passer une autre petite porte en bas de la montagne. La clé était une simple fleur…
En entendant à nouveau ce récit, Aurora ne put empêcher quelques larmes de rouler sur son visage.
- Mais alors, reprit elle, tu dois savoir que cette fleur s’est flétrie dans les mains de Gwendorn. Malgré tous les efforts qu’il a fournis, il a dû s’arrêter aux portes d’Oltarion. N’est il pas inhumain de l’avoir traité ainsi ? N’y avait il pas des gens de l’autre côté ? Ne devaient ils pas lui ouvrir malgré tout ? Même si cette cité existe, elle ne vaut pas la peine qu’on prend pour la trouver. Reçois plutôt les clés de la tour d’Albâtre ; ce lieu là est réel, et tu enseigneras aux hommes un chemin sûr et raisonnable. Si tu ne le fais pas pour moi, fais le pour Wilrick et Gwendorn. Je sais que l’ancien roi n’avait pas d’ami plus loyal que toi.
Le chevalier Jérès fut à la fois touché et peiné de ce discours.
- Aurora, dit il, je te supplie de ne pas m’inciter à faire ou à dire des choses que je ne crois pas. Et ne me demande pas de les faire par amitié envers Gwendorn. Lui-même a déjà bien souffert de ce genre d’alliance en souvenir d’un défunt… Je sais que la tour d’albâtre est née d’une noble intention, mais elle ne fera que brouiller les pistes plutôt que d’aider les hommes. Quant à la fleur flétrie, elle avait encore le pouvoir d’ouvrir les portes. C’est Gwendorn qui n’a pas cru en elle. Il n’avait pourtant plus qu’à faire un pas.
- Refuses tu de devenir le seigneur de la tour ? demanda Aurora avec dureté.
- Ne me mets pas en position de te refuser quelque chose, répondit Jérès. Veux tu donc que j’enseigne des mensonges aux hommes pour leur éviter une route trop pénible ?
- Rentre chez toi ! lança soudain la reine. Je ne te demande plus rien. Retourne dans ta cité idéale et ne dis à personne d’où tu viens, car ta victoire fait honte à mes frères.

Le chevalier Jérès comprit alors pourquoi les habitants d’Oltarion l’avaient mis en garde. Néanmoins, il attendit patiemment qu’Aurora soit en mesure de voir et de comprendre la cité par elle-même.
- Je t'attendrai, ma Reine, pensa t'il en lui même. Et je guiderai tes pas...
 Il resta donc auprès d’elle sans qu’elle se doute de sa présence. Il demeura toujours fidèle et silencieux jusqu’au jour où la reine disparut du royaume sans qu’on puisse l’expliquer.

Quand elle réapparut, elle reprit ses devoirs conformément aux jours passés, mais le chevalier Jérès put enfin se réjouir parce qu’Aurora avait accompli la totalité du voyage et qu’elle était elle-même devenue une habitante d’Oltarion, de ceux qui vivent dans le monde sans que le monde sache d’où ils viennent.

 

 

 

Par Elisabeth - Publié dans : Dossiers privés - Communauté : Le passage
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Jeudi 7 mai 2009 4 07 /05 /2009 16:07


Second volet de mon triptyque : La sorcière écarlate.
Je rappelle brièvement qu'à l'origine ce dossier comporte trois contes (Les oubliés, la sorcière écarlate et Oltarion)... Ce deuxième volet correspond au cercle des représentations symboliques. Matrice mythique et symboles collectifs, en référence à une autorité légitime et reconnue. Symboles bien souvent détournés de leur sens, dès lors qu'on les dissocie des deux autres cercles qui parfont le triptyque imaginaire/ réel/ symbolique.

Normalement, j'aurais dû placer Oltarion en second dans mon dossier, car c'est l'histoire d'un parcours, et que c'est la réalité du chemin qui fait la jonction entre les deux autres cercles. Mais bon, c'est dans cet ordre là que je les ai composés, alors les choses rentreront dans l'ordre en leur temps...

******************************************************************************


                                    LA  SORCIERE  ECARLATE

 


                                                          I


 Il était une fois un savant nommé Nicodème. Cet homme collectionnait les livres rares et savait tout de l’histoire des rois. Il avait accumulé tant de connaissances qu’il en conçut bientôt un dévorant orgueil…

En ce temps là, la terre se divisait en trente trois royaumes, et Nicodème se prit à croire qu’il était destiné à gouverner l’un d’eux. Il se rendit alors sur les terres d’Elamnys, avec tous les hommes de valeur qui prétendaient au trône et à la main de la princesse.
Elamnys n’avait que dix sept ans mais elle venait de recevoir la perle des monarques. Cette perle était le symbole  d’un pouvoir éclatant, lequel se transmettait depuis des millénaires grâce à la Mère des rois. Nul n’avait jamais vu cette Mère, mais elle était considérée comme une déesse et comme la gardienne des trente trois royaumes. La princesse Elamnys en était la plus jeune héritière. Chaque jour, depuis qu’elle avait reçu la perle, les hommes les plus valeureux défilaient à ses pieds afin qu’elle choisisse un époux. Or, la princesse ne se pressait guère de faire un choix.

Le savant Nicodème vint à s’agenouiller devant la future reine. Il n’avait pas de richesses à étaler à ses pieds comme les princes fortunés. Il n’avait pas remporté de tournoi comme les plus courageux ou les plus forts. Il n’avait rien accompli d’extraordinaire, et sa lignée n’était pas royale. Ce n’était pas non plus un bel homme. En vérité, Nicodème était même assez laid : un petit être chauve, chétif et disgracieux...

- Qui êtes vous ? demanda la princesse lorsqu’elle le vit paraître.
- Je suis le savant Nicodème, expert dans l’histoire des rois. Je connais la science de gouverner et j’ai longuement acquis l’art de discourir.
- Mais qu’avez-vous accompli ? demanda la princesse. Et au nom de quoi prétendez vous à ce trône ?
- En mon propre nom, dit Nicodème. Et je n’ai pas le temps d’accomplir autre chose que mes savantes études.
La princesse Elamnys eut un sourire furtif.
- Hé bien, répondit elle, il y aura sûrement un poste pour vous à la bibliothèque royale, mais quant à gouverner mon royaume, il faudra autre chose qu’un art de discourir.
Sur ce,  elle fit un geste de la main, et Nicodème fut prié de sortir. Le savant se vexa particulièrement de l’attitude de la princesse et jura en lui-même qu’il parviendrait à la soumettre par n’importe quel moyen.
- Vous regretterez cet affront, lança t’il en partant, car mon savoir est véritable !

Après avoir longuement cherché dans ses livres, il apprit l’existence d’une sorcière redoutable, haïe de tous les rois.
- C’est parfait, pensa le savant. Voilà donc une ennemie qui servira ma cause…
C’est ainsi que Nicodème se rendit dans la caverne de la sorcière écarlate.

 

                                                          II

 Profonde  et noire était la caverne, criblée de tunnels souterrains et traversée de courants froids. Nicodème en trouva l’entrée grâce à ses livres anciens, puis s’engouffra dedans. Il marcha assez longtemps dans les ténèbres absolues avant qu’une lueur rouge ne devienne perceptible.  A cet instant, une voix l’interpella doucement du fond de la grotte. Une voix rauque de vieille femme…
- Prends garde, petit homme, dit elle, car il y a ici un trou béant. Un trou caché dans l’ombre. Un trou sans fond qui t’aspirerait éternellement dans le vide si jamais tu tombais. Marche droit devant toi.
Nicodème se dirigea grâce à la voix de la vieille femme et arriva bientôt devant la sorcière écarlate.
Elle était admirablement grande, quoique son corps fût tordu. Son visage était hideux, flétri et grimaçant, encadré d’une tignasse rouge dont les mèches se hérissaient comme autant de serpents. Cette fantastique apparition baignait entièrement dans une lumière écarlate. Un frisson de terreur parcourut les entrailles de Nicodème lorsqu’elle se pencha vers lui.
 
- Dis moi, petit homme, murmura la sorcière, quelle est la cause de la haine que je ressens dans ta carcasse ?
Nicodème ne répondit pas, toujours rempli de craintes.
- A qui veux tu donc nuire ? demanda la sorcière. Car tu es bien venu pour ça !
Reprenant confiance en lui, le savant se souvint du mépris d’Elamnys à son égard. Son cœur se gonfla d’amertume, mais il parvint à répondre d’un ton assuré.
- Je veux obtenir les faveurs de la princesse Elamnys, dit il. Il me faut sa main, son royaume et son obéissance.
- Mais qu’est ce qui te fait croire que je pourrais t’y aider ? demanda la sorcière.
- Je le crois, dit Nicodème, parce que ton nom est inscrit dans le livre de la Mère des rois.  Sorcière écarlate ! je sais que tu es l’ennemie la plus redoutable que puisse avoir une princesse. J’ai lu beaucoup de choses sur toi, et tu es bien la seule à pouvoir m’aider dans cette tâche.
La sorcière eut un rire grinçant qui raisonna effroyablement dans toute la caverne.
- Fort bien, dit elle. Je t’aiderai, Nicodème. Mais ne crois pas pour autant que ce sera facile. Il te faudra ruser et tromper beaucoup de gens pour déposséder Elamnys et la soumettre à toi. Néanmoins, voici comment nous procéderons : je te donnerai une poudre magique que tu répandras dans sa nourriture. L’ayant absorbée, Elamnys tombera dans un sommeil de mort pendant huit jours. Alors que tout le monde la croira perdue, tu t’arrangeras pour éloigner les sages et les prêtresses du royaume. C’est alors que tu prétendras connaître le remède à son mal. Tu accuseras les gens de son entourage d’avoir voulu l’enterrer vive, et tu l’emmèneras dans un lieu retiré où tu lui rendras certains soins. Avant qu’elle ne s’éveille, tu entailleras son corps avec une lame d’acier afin que ses blessures l’empêchent de partir trop tôt. Là, tu lui feras voir sa solitude, la trahison de son entourage, et tu refermeras toi-même les plaies que tu lui auras faites, de sorte qu’elle te considère comme son sauveur. Lorsqu’elle souhaitera te récompenser pour tes bienfaits, demande lui qu’elle te donne la perle des monarques. Ainsi, elle ne pourra pas te refuser sa main. N’oublie rien de ce que je te dis, petit homme, et tu seras vengé.

Nicodème s’inclina profondément devant la sorcière écarlate. Elle lui donna la poudre magique, et le savant quitta prudemment la caverne.

 

                                                         III


Chaque chose se déroula comme l’avait dit la sorcière. La jolie Elamnys tomba dans un sommeil de mort, et personne n’y comprit rien. Nicodème avait pris soin de répandre des rumeurs démoniaques afin que les sages et les prêtresses soient occupés dans leurs temples. Ainsi, il eut bien moins de mal à s’approcher du cercueil et à convaincre les servantes de l’ouvrir.
- J’ai le pouvoir, dit il, de sauver votre future reine. Elamnys n’est pas morte. Laissez moi l’emmener dans ma demeure et je vous montrerai bientôt ce que nul autre ici ne pourrait accomplir.
Comme Nicodème était un orateur persuasif, il parvint à impressionner la foule. Ayant emporté la jeune fille, il n’eut plus qu’à attendre son réveil.

Lorsqu’Elamnys reprit conscience, il lui sembla que des brûlures lui parsemaient le corps. Sa chair était pleine d’entailles et de croûtes. Elle ressentait également une faiblesse inhabituelle car elle avait perdu beaucoup de sang (Nicodème ayant pris soin de la blesser de cette sorte afin qu’elle ait besoin de lui pour son rétablissement).

- Où suis-je ? demanda le princesse dès qu’elle ouvrit les yeux.
- Dans mon humble demeure, répondit Nicodème. Mais ne vous fatiguez pas à parler, Princesse, car vous sortez à peine d’une longue maladie.
- Où sont mes gens ? mes proches ? les sages de mon royaume ? Pourquoi ne me veillent ils pas à votre place ? demanda Elamnys.
- Ces gens vous ont cru morte, répondit le savant. Ils étaient sur le point de vous enterrer vive, mais j’avais connaissance d’un remède providentiel… Ils seront tous bien étonnés lorsque vous serez rétablie.

La princesse s’attrista profondément de se retrouver seule avec cet inconnu, sans personne de son entourage qui ait cru à sa guérison, ni personne pour prendre soin d’elle.
- C’est étrange, murmura la jeune fille, mais ne vous ai-je pas déjà vu quelque part ?
- Oui, vous m’avez vu, répondit Nicodème, et vous m’avez ri au nez quand je vous ai révélé mon art et mes connaissances. A présent, vous comprenez mieux quelle peut être ma valeur.
Une lueur cruelle brilla dans l’œil du savant, mais il s’empressa de s’adoucir.
- Ne parlons plus de tout ça, Princesse. Dormez, je vous en prie. Dormez, dormez, Altesse…  Il faut reprendre des forces.
La princesse referma les yeux et se laissa doucement sombrer dans le sommeil.
Pendant tout le temps que dura sa convalescence, Nicodème se rendit régulièrement auprès de la sorcière écarlate. Il en reçut de nombreux conseils destinés à accoutumer la princesse à sa présence, à sa protection et à son emprise.

 

 

 


                                                           IV


Une profonde mélancolie semblait couler en Elamnys. Des ombres noires voilaient ses yeux et son sourire avait pâli. Sa guérison ne fut pas totale car Nicodème voulait qu’elle reste vulnérable, mais ses plaies cicatrisèrent.
Lorsque le savant la ramena enfin au palais, tout le monde se prosterna devant lui et cria au miracle. Seuls les sages et les prêtresses demeurèrent en retrait à cause des accusations que Nicodème avait portées contre eux. L’influence et la gloire du savant furent donc immenses dans le royaume.

- Vous m’avez rendu la vie, dit Elamnys. Que puis-je faire pour vous remercier ?
- Votre vie n’a pas de prix, Princesse, répondit Nicodème. Pourtant, il y a quelque chose que j’aimerais avoir…
- Qu’est-ce ? demanda la jeune fille.
- Hé bien,  répondit l’homme, il s’agit de la perle.
- La perle ? s’étonna t’elle. Toutes les perles que vous voudrez seront mises à votre disposition...
- Non pas n’importe quelle perle, précisa le savant, mais l’une des trente trois perles des royaumes de la Terre. Celle que vous avez reçue, Princesse : la perle des monarques.
Elamnys fut frappée de cette demande et fit un pas en arrière.
- Voilà bien l’unique chose que je ne puis vous donner, répondit elle. Songez que celui qui possède cette perle hérite du même coup de mon royaume et de ma main.
- Je le sais, dit Nicodème. Mais n’ai-je pas mérité que vous me les donniez ? Quel bien pourriez vous estimer davantage que votre vie ? Si vous me refusez cette perle, je n’accepterai rien d’autre en échange.
Quoique cette demande inspirât un profond malaise à la princesse, elle dût convenir de son mérite. C’est donc à contre cœur qu’elle lui accorda la perle des monarques, et c’est ainsi que  Nicodème put s’asseoir sur le trône.

Lorsque les noces furent annoncées, beaucoup de sages et de prêtresses s’étonnèrent d’une telle union. Ils tentèrent d’en dissuader la princesse mais elle était liée par sa parole et par la perle des monarques. Nicodème ayant eu vent de ces dissuasions, conspira secrètement à la perte des anciens, avec l’aide de la sorcière écarlate.
- Il faut chasser les prêtresses de leurs temples, dit la sorcière. Ensuite, il te faudra empoisonner l’esprit des sages et les monter les uns contre les autres. C’est une tâche délicate, mais je vais te révéler un grand mystère…
Nicodème s’approcha de la sorcière et l’écouta attentivement, dans le secret de la caverne.
- Je connais les tréfonds du cœur humain, reprit elle. Aussi, je connais le moyen d’y semer le trouble. Les prêtresses du royaume sont des femmes droites et fortes, pures et incorruptibles. Elles tirent leur force de leur droiture et de la sacralité de leur tâche. Quant aux sages du royaume, ils sont humbles et attentifs, lucides et pénétrants. Ils tirent donc leur sagesse de leur humilité. Si le cœur des sages se gonflait d’orgueil, et si les prêtresses n’avaient plus que des tâches viles, ils se corrompraient tous facilement. Il suffirait d’un rien pour semer le trouble parmi eux, et tu les contrôlerais.
- Mais comment puis-je semer le trouble ? demanda Nicodème.
- Il faut humilier les prêtresses et glorifier les sages, répondit la sorcière. Tu es roi, à présent. Tu as le pouvoir de gouverner le palais et les temples. Que ta première décision soit d’interdire les temples aux femmes et d’ordonner aux sages de les y remplacer. Après ça, tu feras venir des courtisanes à la cour, de sorte que la vénalité soit donnée en exemple. Les sages se rendront fous et les prêtresses se rendront vaines. Une simple interversion des rôles et des valeurs changera la face du monde, crois moi.

Nicodème ne perdit pas une miette du discours de la sorcière écarlate. De retour au palais, il s’empressa de publier ses nouvelles ordonnances. Lorsqu’Elamnys apprit qu’il voulait chasser les prêtresses et leur interdire leur office, elle essaya vainement de l’en dissuader.

- Taisez vous donc, madame, dit Nicodème à la jeune reine. Je suis l’unique détenteur de la perle des monarques et j’entends bien gouverner à ma manière !
- Mais mon Seigneur, insista Elamnys, songez que ces femmes sont les gardiennes de nos temples depuis toujours, et que nos temples sont les garants de l’harmonie de notre terre. Quelle faute ont elle commise pour que vous les chassiez de la sorte ?
- Quelle faute ? répéta Nicodème. Il me semble que vous savez très bien quelle faute, ma reine : elles n’ont rien fait pour vous sauver lorsque vous étiez mourante ! Ne vous ai-je pas déjà prouvé l’étendue de mes connaissances ? Ne vous mêlez pas de me contredire lorsque je prends une décision. Si je déclare que les tâches spirituelles doivent être interdites à ces femmes et réservées aux sages du royaume, je sais de quoi je parle.
- A ce sujet, reprit la reine, je ne crois pas qu’il soit bon d’établir une hiérarchie parmi nos sages comme vous l’avez fait. Il me semble que cela génère de fâcheuses convoitises entre eux…
- Je vous ai dit de vous taire, répliqua Nicodème. Ceci n’est pas votre affaire. Laissez moi gouverner !
Ayant réduit Elamnys au silence, le nouveau roi s’appliqua à régner selon ses vues.


                               
                                                           V


Un an s’était écoulé depuis le couronnement de Nicodème, et de nombreux changements étaient survenus dans le royaume. Le désordre y régnait comme le vice et la corruption. La reine Elamnys en était horrifiée, mais le roi assurait que tout allait très bien et que jamais royaume ne fut plus florissant à la surface du globe.
Les langueurs et la mélancolie de la jeune femme ne cessaient de s’accroître, tant elle se sentait seule, triste et inutile. Quant au roi Nicodème, il se rendait toujours régulièrement auprès de la sorcière écarlate, au cœur de la grotte noire, sous la roche argentée…

- J’espère que tu es heureux, petit homme, car te voilà puissant, déclara la sorcière.
- Puissant, je le suis, répondit Nicodème. Mais heureux, je ne le suis pas.
- Vraiment ? demanda la sorcière. Quelle est la cause de ton malheur ?
- Le mépris de la reine n’a pas changé à mon égard, répondit le savant. Certes, elle m’a donné la perle, sa main et son royaume, mais elle m’accable toujours par sa froideur et par son arrogance. Il n’y a jamais de sourire pour moi sur son visage. Son attitude n’est que politesse. Je suis sûr qu’elle me hait.
- Que t’importent ses sentiments ? demanda la sorcière.
- Ils m’importent, dit Nicodème. N’y aurait il pas un moyen d’obtenir son amour ?
- C’est une chose qu’on obtient rarement par la ruse, répondit la sorcière, mais je vais essayer de trouver un moyen.
Après quelques minutes de profonde réflexion, la sorcière eut une idée.
- Ecoute moi bien, reprit elle à l’adresse du savant. Je te conseille de trouver une faute à reprocher à la jeune reine. Accable la publiquement et chasse la du royaume.
- Je doute qu’elle m’aime après ça, répondit Nicodème.
- Laisse moi finir, dit la sorcière. Après l’avoir chassée, laisse la errer quelques semaines dans la forêt qui borde le royaume. Elle tentera probablement d’atteindre le pays voisin, mais Elamnys n’a pas été élevée pour survivre dans les bois. Juste avant que ses forces ne la quittent entièrement, je n’aurai qu’à te prévenir et tu viendras la chercher dans un élan chevaleresque. Tu lui demanderas pardon de l’avoir ainsi exposée. Si tu as vraiment de l’amour pour elle, elle en sera touchée et reviendra au palais dans un esprit tout différent.
- Voilà une chose que je peux faire, répondit Nicodème.
Il remercia la sorcière, sortit de la caverne et s’empressa de mettre ce nouveau plan à exécution. A peine fut il de retour au palais, qu’il chercha querelle à son épouse.
 
- Que me reprochez vous encore ? demanda Elamnys.
- Vous le savez ! s’écria t’il. Jamais reine ne fut plus indigne que vous. Prenez vos affaires, madame, et partez sur le champ.
- Comment osez vous me chasser de mon propre palais ? demanda la souveraine.
- Je vous chasse en effet ! hurla le petit roi. Et je vous chasse au nom de la perle des monarques ! Cherchez donc un refuge auprès de votre oncle, par delà la forêt. Mais quant à moi, je ne vous supporte plus !
Elamnys rassembla quelques affaires sans un mot. Elle prit aussi un livre ancien avec elle et gagna la forêt avant la fin du jour.

La jeune reine n’avait pas idée du chemin qu’il lui faudrait parcourir avant d’atteindre le royaume voisin. Lorsque la nuit tomba, elle se retrouva seule dans une nature hostile. Elle passa cette première nuit blottie dans un tronc d’arbre, pleine de frissons d’angoisse. Quand vint l’aurore, elle trouva un ruisseau où se désaltérer, déjeuna de fraises sauvages et reprit promptement sa route, mais la forêt était immense…
A la fin de la seconde journée, la jeune fille fut bien aise de trouver une cabane. Ayant frappé à la porte, elle attendit en vain une réponse avant de pénétrer à l’intérieur. Le lieu n’était guère propre et fort étroit. Elamnys mit du bois dans la cheminée et s’installa sur une peau de bête étalée juste devant. Comme elle avait très mal dormi la veille, elle ne tarda pas à sombrer dans les rêves. La seconde nuit tomba.
Il se passa à peine une heure avant que la porte ne s’ouvre soudain dans un fracas. La jeune femme s’éveilla en sursaut et demeura figée face au nouvel arrivant. Il s’agissait d’un homme alerte et impétueux. Celui-ci avait ouvert la porte d’un coup de pied et fut grandement surpris de voir cette demoiselle. Il portait une gibecière et traînait la carcasse d’un sanglier derrière lui. Son aspect avait quelque chose de grossier, toutefois il s’agissait d’un garçon assez jeune et de belle figure, sans rien de très féroce, quoiqu’il fût des plus rustres.
- Pardonnez moi d’être entrée chez vous, dit la jeune reine, mais je cherchais un refuge pour la nuit.
- C’est un refuge bien misérable pour une noble dame, répondit le garçon, mais je suis honoré de vous y recevoir.
- D’où tenez vous que je suis noble ? demanda Elamnys.
- Je le vois bien, répondit l’homme en imitant ses manières. Puisque vous êtes là, vous surveillerez le feu. Voyons s’il y a quelque chose à souper pour notre invitée de marque.
Sur ce, il déposa sa gibecière et partit farfouiller dans une sorte de placard. Il prit grand soin de nettoyer chacun des ustensiles qu’il posait sur la table, et la jeune fille s’étonna fort qu’il y ait tant de délicatesse dans un être si grossier.
- Etes vous chasseur ? demanda t’elle.
- Oui, répondit il.
- C’est étrange, reprit elle, car je ne vous ai jamais vu dans les pavillons de chasse, à l’ouest du palais… De quelle section êtes vous ?
- Voilà donc une experte, répliqua le jeune homme, mais je n’ai jamais dit que je chassais pour le royaume.
- Seriez vous donc un braconnier ? demanda la jeune femme.
L’homme fronça les sourcils.
- Vous posez beaucoup de questions pour une intruse, dit il un peu sèchement. Je vais vous faire une soupe, et vous irez dormir.

A l’aube du troisième jour, Elamnys s’éveilla dans la cabane du braconnier. Celui-ci avait laissé des fruits et du lait sur un plateau à côté d’elle, mais l’homme était absent. Elle pensa un instant à reprendre sa route vers le royaume voisin, mais l’idée d’un tel parcours dans les bois l’effrayait grandement. D’un autre côté, elle n’osait pas s’imposer à la charge du braconnier. Après quelques hésitations, elle repartit dans la forêt, mais elle ne fit que quelques pas avant de se retrouver face à son hôte. Ce dernier avait les bras chargé de branchages.

- Vous partez ? demanda le braconnier en déposant son fardeau à terre.
- Hé bien oui, dit le reine.
- Où comptez vous aller par vos faibles moyens ? demanda le jeune homme.
- J’espère trouver refuge au palais de mon oncle.
- Votre oncle ? s’étonna le braconnier. Ne seriez vous pas la reine Elamnys que le roi Nicodème ne cesse de malmener ?
- Je ne suis plus rien en ce royaume, répondit la jeune femme.
- Vous ne devriez pas partir ainsi, reprit le braconnier. De plus, il est à prévoir que votre époux aille bientôt vous chercher. Malgré sa vilénie, il ne saurait vous abandonner.
- Qu’en savez vous ? demanda t’elle.
- Ce n’est que trop prévisible, dit le chasseur. Quoi qu’il en soit, je laisse ma maisonnette à votre disposition… Depuis que Nicodème s’est emparé de la couronne, tout va mal dans ce pays. Il aurait mieux valu que vous le chassiez du trône plutôt que l’inverse, mais enfin… Faîtes comme vous voulez.
La jeune femme pensa qu’elle pourrait rester sur place au lieu de reprendre la route vers le palais de son oncle (bien que la perspective d’être retrouvée par Nicodème ne l’enchantât guère). En vérité, la compagnie du chasseur lui était fort agréable.

Pendant ce temps là, Nicodème se préparait à faire son apparition auprès de la jeune reine. Il se voulait touchant et chevaleresque, et attendait impatiemment le signal de la sorcière écarlate. Au bout de plusieurs semaines, il s’étonna de son silence et se rendit lui-même dans la caverne obscure.
- N’est il pas temps de reprendre ma femme ? demanda le savant.
- Je doute qu’elle te suive, répondit la sorcière, car elle a fait une rencontre inattendue.
- De quelle rencontre s’agit il ? demanda le petit roi en gesticulant de rage.
- Il s’agit d’un chasseur de belle allure, répondit la sorcière. Certes, l’homme est rustre, sans manières et inculte, mais il a pour elle des délicatesses auxquelles elle est sensible. Tu as fait d’Elamnys un être si fragile, si triste, si languissant, qu’elle a maintenant tendance à rechercher un protecteur.
- C’est ta faute, sorcière ! s’écria Nicodème. Maintenant, fais quelque chose afin qu’elle me revienne !
- Très bien, dit la sorcière. Apporte moi demain la perle des monarque, et j’agirai directement sur le cœur d’Elamnys.
Nicodème quitta la grotte dans une humeur épouvantable, mais non sans avoir promis de rapporter la perle.


                                                         VI


Le braconnier remarqua un jour le grand livre écarlate qu’avait apporté la jeune reine.
- Qu’est ce que cela ? demanda t’il, visiblement intrigué par la magnificence de l’ouvrage.
- C’est le livre de la Mère des rois, répondit Elamnys. Les noms des monarques y sont inscrits de toute éternité. Il s’y trouve également des énigmes qu’il nous faut déchiffrer pour accomplir nos œuvres. Le livre se présente comme un grand labyrinthe ; nul n’a jamais fini de le lire… Voulez vous y jeter un œil ?
Le jeune homme recula d’un air intimidé.
- Oh non, dit il. Je n’ai rien à voir avec ce genre de choses.
- Voyons, dit la souveraine, tous les hommes du royaume peuvent lire l’ouvrage sacré de la Mère des rois. Chacun y voit ce qu’il peut voir… Nicodème en a fait de bien curieuses interprétations, mais pour ma part, je vois ce livre comme l’héritage de ma famille. Je l’ai d’ailleurs emporté pour ne pas oublier qui je suis, à défaut d’avoir gardé la perle.
Le braconnier ne répondit pas, de plus en plus impressionné par la valeur de la jeune femme. On eut dit qu’il prenait pleinement conscience de sa qualité de reine.
- Je vois que ce livre vous intrigue, reprit Elamnys. Prenez le, lisez le. Je serais bien curieuse de connaître votre opinion quant à ses énigmes.
Tout en disant ces mots, Elamnys tendit le livre au braconnier, mais celui-ci le repoussa d’un geste vif et brutal. Son visage se contracta, et la jeune femme fut effrayée de ce changement soudain.
- Je vous dis que je ne veux pas le voir ! s’écria le chasseur.
Elamnys demeura sans voix et quelque peu confuse. Au bout d’un long moment, le chasseur baissa les yeux et parla d’une voix morne.
- Je n’ai jamais appris à lire, dit il.
Un tel sentiment de honte empourpra son visage que la jeune Elamnys en fut touchée.
- Si ce n’est que cela, dit elle, ne pourrais-je vous apprendre ? Vraiment, je serais enchantée de vous rendre ce service en paiement de votre hospitalité.
- Mon hospitalité n’est pas à vendre, rétorqua durement l’homme. Vous n’avez donc pas à me payer pour ça. D’autre part, la lecture ne m’est d’aucun secours quand je vais braconner. Sur ce, je vous dis à plus tard.
Le garçon tourna les talons et sortit prestement de la cabane sans qu’Elamnys ait bien compris la cause de son humeur. Le braconnier ne revint qu’à la tombée de la nuit. Il s’excusa d’avoir parlé rudement, mais lorsque la souveraine lui proposa à nouveau de lui apprendre à lire, il eut exactement la même réaction.
Ce grand livre écarlate exerçait visiblement sur lui autant de fascination que de crainte, et Elamnys fut bien souvent déconcertée par l’attitude du braconnier. Parfois, lorsque la jeune fille était occupée dehors, le garçon s’approchait de l’ouvrage, le caressait et le feuilletait, mais dès que la souveraine le regardait ou lui tendait elle-même le livre, il s’en écartait avec terreur. Elamnys remarqua vite cette étrangeté mais elle ne put tirer aucune explication de son hôte.
- Si ce livre vous intrigue tant, pourquoi vous cachez vous pour le voir ? demanda t’elle. Si vous craignez de ne pas comprendre, pourquoi refusez vous mon enseignement ? Et si les écritures vous répugnent, à quoi bon tourner autour ?
- Je n’ai rien à répondre, dit l’homme.
Et leur conversation en resta là.

A plusieurs lieues de la cabane, sous la roche argentée, dans les profondeurs de la caverne, Nicodème apporta la perle des monarques. Il la remit spontanément à la sorcière écarlate mais une question lui vint après coup à l’esprit.

- A quoi te servira cette perle ? demanda le petit roi.
Il y eut un long silence. Dès que la perle se nicha dans la paume de la sorcière, un changement radical se fit en elle. Elle se dressa toute droite devant Nicodème, et son visage parut plus lisse, plus serein.
- Il me plaît de reprendre cette perle, répondit la sorcière, parce qu’elle m’appartient de toute éternité.
- Que veux tu dire ? demanda le roi. Et quand vas-tu m’obtenir les faveurs d’Elamnys ?
- Tu ne détiens plus la perle, dit la sorcière. A l’instant, je te dépouille de ton titre.
Nicodème se mit à gesticuler en poussant de hauts cris. Il lança des injures et autant de menaces, mais la sorcière ne lui adressa qu’un sourire méprisant.
- Celui qui s’élève par la ruse et la tromperie s’expose à périr par elles, dit la sorcière. A présent, va t’en d’ici, car je n’ai plus besoin de toi. Prends garde au trou béant, petit homme.
- Pourquoi cette trahison ? hurla le savant. Vas-tu prétendre au trône ?
- Je ne prétends à rien, dit la sorcière. Tout m’appartient déjà depuis des millénaires. J’ai tracé des chemins et fixé des épreuves. Maintenant, ton rôle est terminé. Ton règne aura été trop court pour que ton nom demeure dans le livre des rois. Il faut plonger beaucoup de ferraille dans le feu avant d’obtenir le métal dont sortent les monarques. Je m’en vais sonder l’âme d’un nouveau prétendant.
A ces mots, disparut la sorcière écarlate, et Nicodème demeura seul dans la caverne glacée. Longtemps, il tourna en rond, aveuglé par les ténèbres, dans la crainte de tomber dans le gouffre sans fond…


                                                        VII


Par une aube automnale, le braconnier quitta sa cabane avec ses armes et sa gibecière. Des feuilles rousses parsemaient le sol, et tous les arbres de la forêt glissaient lentement vers l’hiver. Elamnys dormait encore…
Alors que le jeune homme allait relever les pièges qu’il avait posés dans les bois, il fut épouvanté de ce qu’il y trouva. De loin, il lui sembla qu’une vieille femme s’y était prise la jambe. Accourant auprès d’elle pour le tirer d’affaire, il s’aperçut en approchant que celle-ci n’avait rien.

- Ne t’alarme pas, braconnier, dit elle en se redressant de toute sa haute taille.
Le jeune homme fut sidéré d’une telle apparition. Devant lui se tenait une femme aux cheveux rouges et hérissés dont le regard lançait de mystérieuses lueurs. Elle était entièrement vêtue de pourpre et d’écarlate.
- Je vous ai déjà vue, murmura le jeune homme dans un frisson nerveux.
- Où m’as-tu vue ? demanda le sorcière.
- Dans le livre des rois, dit il. Oui, j’ai vu votre image…
- Est-ce tout ce que tu as vu ? demanda la sorcière. Bien d’autres choses y sont inscrites. Ne veux tu pas savoir ce qu’on dit dans ce livre à ton propre sujet ?
Le braconnier recula instinctivement, mais la sorcière se rapprocha de lui.
- Tu pourrais obtenir de grandes choses si tu m’obéissais, dit elle. Tu pourrais même devenir le seigneur du royaume.
- Le royaume a déjà un seigneur, répondit le jeune homme.
- Qui ça ? Le roi Nicodème ? demanda la sorcière. Mais Nicodème n’est qu’un pantin. Il a triché pour obtenir la perle des monarques. Elamnys ne lui doit rien, et surtout pas la vie.
- Qui êtes vous ? s’étonna le jeune homme au vu de telles affirmations.
- Je séjourne sous la roche argentée, au cœur de la caverne qui cache le gouffre noir, mais peu t’importe qui je suis, répondit la sorcière. Prends cette perle. Je te la donne, et j’ai les yeux fixés sur toi.
- N’est ce pas la perle d’Elamnys ? demanda le braconnier.
- C’est la perle des monarques, répliqua la sorcière. Prends la ou rends la lui. Mais sache qu’un grand pouvoir se trouve à ta portée.
- Je ne suis pas de ceux qui s’emparent du bien d’autrui par ruse, dit l’homme.
- Vraiment ? demanda la sorcière. Tu n’es pourtant qu’un braconnier… Considère les chemins que j’ouvre devant toi et marche assurément. Pour lors, je compte tes pas.

Comme le jeune homme refusait de prendre la perle qu’elle lui tendait, la sorcière lui saisit la main et l’y plaça de force avant de disparaître.

Abasourdi par cet évènement, le braconnier rentra chez lui au milieu de la journée. Elamnys fut surprise de le voir revenir à cette heure et trouva qu’il avait une bien étrange figure.
- Que vous est il arrivé ? demanda la jeune femme.
- Il est temps pour vous de partir, répondit il gravement.

Cette annonce tomba sur la reine comme une lame aiguisée. Elle pâlit brusquement et demanda à l’homme ce qu’elle allait devenir.

- Vous allez rentrer chez vous, répondit le chasseur, reprendre votre royaume et rétablir les lois.
- Je ne suis plus chez moi en ce royaume, objecta la jeune femme. Vous le savez très bien. Nicodème a fait de moi une poupée inutile. Pourquoi me chassez vous à votre tour ?
- Personne ne vous chasse, dit l’homme, car personne sur ces terres n’a le pouvoir de vous chasser. Votre esprit fut troublé par bien des maléfices… Je viens de voir une sorcière rouge dont les yeux m’ont glacé. Pourtant, elle m’a appris que vous ne deviez rien à Nicodème. Cet homme fut un pantin, et nullement un monarque. Jamais votre royaume ne lui appartiendra.
- Une sorcière rouge ? répéta Elamnys.
-  Elle m’a dit qu’elle vivait sous la roche argentée, au cœur de la caverne qui cache le gouffre noir, précisa le chasseur.
- Il n’y a point de sorcière rouge en ce lieu, répondit la jeune fille. Il ne saurait y en avoir, car cet endroit est le sanctuaire de la Mère des rois.
- Je n’ai que faire de vos énigmes, répondit l’homme. Elle m’a rendu ceci. Prenez le, et partez.
Sur ce, le braconnier tendit la perle à Elamnys.
- Je ne peux pas la reprendre, dit elle. Si vous l’avez reçue de la Mère des rois, cette perle vous appartient.
- Je l’ai reçue d’une sorcière ! s’écria le jeune homme. D’une sorcière écarlate qui cherche à me piéger !
Comme le fit la sorcière, il prit la main de la jeune femme et y plaça de force la perle des monarques. Elamnys dut se résoudre à préparer son sac et à reprendre la route vers son propre palais. Elle semblait triste et lasse lorsqu’elle passa la porte.

- Vous oubliez le livre, dit le braconnier en le tendant à Elamnys.
La jeune fille le reprit mais nota au passage que le chasseur s’était troublé en le touchant.
- Vous êtes toujours aussi intrigué par cet ouvrage, dit la reine. Qu’avez-vous peur d’y voir ?
Comme l’homme ne répondait rien, Elamnys eut soudain un éclair d’intuition.
- N’est il pas étrange, reprit elle, que vous ne m’ayez jamais dit votre nom ?
- Ne cherchez pas à savoir, dit il. Moi, je ne veux rien connaître des inscriptions de votre livre. Contentez vous de disposer de ce qui vous appartient, et ne cédez plus cette perle en paiement d’un service. Autrefois, la devise des hommes était :
« Révèle toi à toi-même et sache t’accomplir». Aujourd’hui, elle semble être :
« Conspire dans l’ombre et sache te vendre ». Tant que les hommes agiront ainsi, j’aime mieux rester dans la forêt et vivre dans l’ignorance.
- Je vous promets de rétablir ma loi,  lui assura la reine, mais dîtes moi votre nom.
- A quoi bon le savoir ? répéta t’il. Je sais bien ce que vous allez chercher à déchiffrer… Mais quand vous serez dans votre palais,  sur votre trône, et que d’autres seigneurs s’agenouilleront à vos pieds, vous ne vous souviendrez plus de moi.
- Cela, vous n’en savez rien, dit Elamnys.
- Vous non plus, dit le braconnier.

Ainsi s’en retourna la reine dans son royaume, et demeura l’énigme jusqu’au jour où toutes choses furent accomplies.

 

 

Par Elisabeth - Publié dans : Dossiers privés
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Samedi 25 avril 2009 6 25 /04 /2009 22:59

Voici maintenant le premier conte d'un tryptique qui comporte :

- Les oubliés

- La sorcière écarlate

- Oltarion 

A l'origine, chaque conte devait correspondre à chacun des trois cercles de l'inconscient selon Lacan (à savoir, l'imaginaire, le réel et le symbolique). 
Le conte "Les oubliés" correspond donc au premier cercle, celui de l'imaginaire et des représentations psychiques qui se jouent sur un plan intime, par opposition aux codes symboliques qui se jouent sur le plan collectif... Notons au passage que ces trois cercles sont nécessairement imbriqués, combinés les uns aux autres, interdépendants. C'est toujours la scission qui génère le problème, et pourtant on les croise souvent isolés les uns des autres, coincés dans les limites d'une bulle artificielle.
Je n'ai pas eu la place de mettre en ligne les trois contes à la suite. Je verrai ça plus tard... peut-être...

**************************************************************************************************************************************************



                 
                                            
                                                            LES OUBLIES

 

 

                                                                      I

 

 

  Au dix huitième jour du neuvième mois de l’année des serpents, naquit un petit garçon qui fut nommé Julius. En ce temps là, les fées avaient coutume de se réunir autour des berceaux des nouveaux nés et de leur faire des dons en rapport avec leur destinée. Elles visitaient aussi bien le palais des rois que la chaumière des pauvres gens, et chaque enfant recevait un don particulier.

Le petit Julius était fils de berger et, quoique sa condition fût des plus humbles, un grand nombre de fées se pressèrent autour de lui, le jour de sa naissance. Les parents de l’enfant furent fort impressionnés lorsque la doyenne des fées leva sa baguette magique en déclamant une prophétie.

-     Cet enfant sera appelé le grand Julius, dit la fée. Et grand il sera par la taille et l’intelligence. Rien n’échappera à son regard. Aucun mystère ne résistera à son habileté, si bien que les rois de ce monde en feront leur guide et leur conseiller.

Après que la doyenne ait parlé, les jeunes fées s’approchèrent du berceau et lui firent toutes sortes de dons.

-          Il aura du charme et de l’aisance, dit l’une.

-          Il saura gagner l’amitié et la confiance des princes, dit l’autre.

-          Il se fera aimer de tous les peuples, dit une troisième.

Quand les fées eurent parlé, elles se retirèrent de la demeure et s’évanouirent dans l’atmosphère.

Les parents de Julius restèrent abasourdis par tant d’honneurs mais après quelque temps, la vie reprit son cours.

Ainsi grandit le jeune garçon, comblé de talents et de grâces. Rien n’échappait à son œil sagace ou sa présence d’esprit, de sorte que son intelligence fut rapidement remarquée.

Le seigneur d’un royaume voisin, qui avait fort à souffrir des maléfices d’un sorcier, entendit parler de la sagesse de Julius et lui offrit de grandes richesses pour qu’il le débarrasse du mauvais génie. Julius se rendit donc sur les terres de Valdek et visita la forêt que hantait le sorcier. Il observa celui-ci pendant plusieurs jours sans se faire voir de lui. Il observa également l’attitude des villageois à son égard, et aussi celle du roi. C’est ainsi que Julius démêla les craintes et les rancoeurs qui furent à la source du conflit. Il joua en quelque sorte un rôle diplomatique, et tout rentra dans l’ordre.

Le roi Valdek garda Julius auprès de lui en tant que conseiller. Plus tard, il le nomma Grand Sage, et son influence ne cessa pas de croître sur les esprits.

 

                                                                        II

 

Quand le grand Julius atteignit sa pleine maturité, la guerre faisait rage au pays de Lobka, par delà les marais. A cette époque, les ogres avaient étendu leur domination sur la moitié des cités du royaume. Chaque jour, les chevaliers allaient combattre pour la libération des terres de Lobka, mais rien ne venait à bout de la violence des ogres.

La fille du roi déchu entreprit de se rendre sur les terres de Valdek et de lui demander son aide, car depuis que le souverain gouvernait selon les avis de Julius, le royaume prospérait et rayonnait de paix.

Lorsque la princesse pénétra dans la salle du trône, elle marcha tout droit vers le roi et s’agenouilla devant lui.

-          Seigneur Valdek, dit-elle, je suis la fille du roi Lobka que les ogres ont mis à mort. Mes frères combattent pour libérer notre royaume, mais la situation est désespérée. Je suis venue jusqu’à toi parce qu’aucun maléfice ne semble pouvoir t’atteindre. On dit que ta sagesse est sans égale. Révèle moi le moyen de vaincre les ogres qui infestent mon royaume, et ma reconnaissance sera infinie.

Le roi fut ébloui par l’intensité du regard de la jeune fille. La prenant par la main, il lui fit signe de se relever.

-          Princesse, dit le roi, ta douleur m’a ému, mais sache que ce n’est pas par ma sagesse que prospère mon royaume. N’as-tu jamais entendu parler du grand Julius ? Cet homme est mon fidèle conseiller, et son habilité est sans pareille. J’ordonnerai qu’il t’accompagne au pays de Lobka. Lorsqu’il aura étudié la situation, je suis sûr qu’il vous fournira le moyen de vaincre les ogres, à toi et tes frères.

 

Ainsi parla le roi Valdek,  et ainsi partit Julius vers le pays de Lobka. Le sage demanda à la princesse de bien vouloir lui expliquer les coutumes et les croyances de son royaume. La princesse le fit de bonne grâce et lui révéla tout sur l’émergence des ogres. Lorsque Julius entra dans le royaume de Lobka, il avait déjà bien compris la nature du problème.

-          Comment allons nous procéder ? demandèrent les fils de Lobka.

-          Je souhaite avoir une confrontation avec le chef des ogres, répondit Julius.

 

Chacun laissa échapper un cri de crainte et de surprise, mais Julius eut un sourire avisé.

-          Je ne crains pas vos ogres, reprit le grand sage. Ils se servent de votre crédulité et de votre propre force contre vous. Mais vous êtes trop intimement concernés par cette guerre pour pouvoir y voir clair. Aussi irai-je seul.

-          Sans escorte ? s’étonna le fils aîné de Lobka.

-          Sans escorte, confirma Julius.

 

Il s’en alla donc seul vers la cité où siégeaient les six mille ogres. La fille et les fils de Lobka furent épouvantés de voir le sage pénétrer dans la forteresse sans armure ni épée. Un grand silence se fit. Une nuit profonde tomba sur le royaume. Cette nuit dura trois jours, et lorsque le soleil reparut, Julius sortit de la forteresse.

-          Vous êtes libres, dit le grand sage.

-          Mais que s’est-il passé ? demanda la princesse. Et où donc sont les ogres ?

 

Julius eût à nouveau un sourire avisé.

-          L’esprit de l’homme a de grands pouvoirs, répondit il. Il produit lui-même ses dieux et ses démons, mais prenez garde que vos croyances ne viennent à vous dominer… Vos ogres ne sont rien. Je les ai renvoyés au néant dont ils étaient sortis, car c’est à la sagesse qu’appartiennent les puissances de l’esprit.

Ni les princes, ni la princesse ne comprirent les paroles du sage, mais tout le monde put constater que les ogres avaient disparu du royaume. Dès lors, Julius fut tenu pour un grand magicien. Une foule de gens se pressa autour de lui, et les peuples des royaumes à l’entour accoururent pour le voir.

-          Délivre nous du dragon de la grotte rouge ! criaient les uns.

-          Délivre nous de la sorcière du lac ! criaient les autres.

-          Protège nous des maléfices et deviens notre roi ! hurla la foule entière.

Julius accepta la couronne que les peuples lui offraient, et c’est ainsi qu’émergea un nouvel empire sur les anciens royaumes.

-          Ce monde est plein de chimères, pensa le sage couronné. Je vais enseigner à mes peuples la mesure et le bon sens. Je viderai leur esprit et je remplirai leur ventre, afin qu’ils soient repus.

Petit à petit, tous les peuples du monde se rassemblèrent autour du trône de Julius, et leurs terres s’uniformisèrent. Il n’y eut bientôt plus de dragons, plus d’ogres, ni de sorciers. Les sirènes et les elfes disparurent également. Enfin, les fées ne furent plus appelées auprès des berceaux…

L’empereur Julius en était fort satisfait et se promenait fièrement sur ses terres. Chaque jour, il allait visiter ses ministres, ses courtisans, ses domestiques, ses chenils, ses écuries, ses poulaillers, et tout ce qui lui appartenait.

Un jour qu’il avait rassemblé ses ministres dans la salle du trône, Julius leur demanda un compte rendu du comportement des peuples.

-          Les hommes de ton empire sont lucides et droits, Seigneur Julius, répondirent les ministres. Ils choisissent des tâches à leur mesure et leur esprit n’est point troublé par la superstition.

-          Fort bien, dit Julius, mais combien de royaumes reste t’il en dehors de l’empire ?

-          Seigneur, il n’y a pas de royaumes à l’extérieur de l’oekoumène. Ton empire est le seul lieu habitable. Nul homme ne pourrait survivre en dehors.

-          C’est juste, dit Julius. Mais je sais qu’il existe encore deux royaumes aux extrémités de la terre : le royaume des sommets, et celui des profondeurs. La reine Milséah règne sur les glaciers et les sommets inaccessibles. Quant au roi Morovos, il règne sur les brûlants magmas des profondeurs. Je veux m’assurer qu’ils n’aient jamais d’influence sur mon empire.

Les conseillers hochèrent la tête avec incrédulité car ils ne croyaient plus aux anciens royaumes et ne pouvaient pas imaginer qu’il y ait une reine des sommets, ni un roi des profondeurs.

-          Tu te moques de nous, Seigneur, répondirent ils à leur empereur.

-          Peu importe, dit Julius, je m’en chargerai moi-même.

Sur ce, il se leva de toute sa haute taille, rejeta sa chevelure en arrière et quitta la salle du trône, sa longue cape traînant après lui.

 

                                                                       III

 

Au fur et à mesure du temps, les peuples de l’empire commencèrent à s’ennuyer. Les sorciers et les enchanteurs avaient quitté les forêts ; les sirènes avaient déserté les mers ; les mauvais génies ne hantaient plus les palais ; et les jeunes gens ne trouvaient plus de cause à servir, ni de quête, ni de rêve... Certes, l’empire vivait en paix, mais toutes les terres se ressemblaient. Les hommes n’avaient plus qu’un unique langage, et leur désir d’inconnu ne trouvait plus où s’assouvir. Le grand Julius eut donc l’idée de divertir la foule avec des comédiens, des clowns et des danseurs. Malgré tout, il demeurait toujours de petits groupes rebelles, aspirant secrètement à des terres inconnues ou des mondes interdits… Un vieillard racontait à qui voulait l’entendre la légende de Milséah, reine des glaces et des sommets.

-          Sa beauté est sans égale, disait il, et aucune volonté n’est plus forte que la sienne. Cette reine veille à l’équilibre du monde, et ceux qui peuvent l’atteindre deviennent des immortels.

A la même époque circulait une autre légende, celle du roi Morovos.

 

-          Ce roi vit au cœur d’un feu dévorant, racontait-on. Aucun guerrier ne peut s’y mesurer. Il est le maître des volcans et des grands cataclysmes. Nul ne saurait dompter sa violence lorsqu’il entre en fureur.

Beaucoup de jeunes gens étaient séduits par ces royaumes car rien ne se passait plus dans l’empire. Le grand Julius craignait fort que les anciennes croyances ne viennent à troubler l’esprit des peuples. C’est pourquoi il entreprit de neutraliser les deux derniers royaumes. Il réfléchit longuement au moyen de déchoir Morovos et Milséah, mais la tâche s’annonçait difficile.

-          Je ne connais aucune force qui puisse surpasser la leur, pensa Julius. Et comme ils demeurent légitimement dans leurs propres royaumes, je ne puis retourner leur force contre eux. Que faire ?

Après réflexion, il décida de les monter l’un contre l’autre, afin qu’ils s’anéantissent mutuellement. Julius leur envoya donc une fausse déclaration de guerre à tous les deux, et organisa leur confrontation. C’est ainsi que le roi Morovos se rendit lui-même chez la reine des glaces. Tous les peuples de la terre virent une traînée de feu monter de bas en haut, aussi longtemps que dura son ascension vers le palais de Milséah. Lorsque le roi des profondeurs arriva devant la reine des sommets, la terre entière trembla, car jamais rien de tel ne s’était produit.

A l’abri dans son empire, la grand Julius se frottait les mains à l’idée de leur combat. Après que les fracas aient retenti sur la terre, le calme et le silence s’étendirent sur l’empire. Ainsi l’oubli gagna-t’il définitivement les esprits.

 

 

 

                                                                         IV

 

 Ni les peuples de l’empire, ni le grand empereur, ne surent exactement ce qui s’était passé. Julius s’imaginait que les deux souverains s’étaient entretués et que leur destruction était la cause de l’oubli. Mais il n’en était rien… En vérité,  le roi Morovos et la reine Milséah s’étaient épris l’un de l’autre. Certes, une telle union exigeait qu’ils renoncent à leur immortalité, mais un fils leur naquit : le prince Mérovis.

Dès la naissance de cet enfant, les fées accoururent des quatre coins des mondes perdus et le comblèrent de dons.

-          Ton pouvoir sera plus grand que celui de tes deux parents réunis, déclara la doyenne des fées. Et tu rétabliras ce qui a été détruit.

-          Le renégat qui abusa de son pouvoir sur les peuples deviendra ton valet, ajouta la plus jeune des fées.

Lorsqu’elles eurent toutes parlé, elles s’évanouirent dans l’atmosphère.

 Mérovis ne passa qu’une année auprès de ses parents, après quoi il fut élevé parmi les hommes, au centre de l’empire.

Julius ignora pendant longtemps l’existence de ce prince, mais au bout de quinze années, il constata l’émergence de phénomènes inexpliqués et convoqua ses ministres dans la salle du trône.

-          La superstition est de retour dans l’empire, déclara Julius. Surveillez les comportements de ceux qui la diffusent, et punissez les sévèrement s’ils viennent à semer le trouble.

-          Seigneur, répondirent les ministres, il ne s’agit pas de superstition mais de simples divertissements. Tes peuples ont besoin de voyages imaginaires et c’est pourquoi ils s’adonnent à ce genre de spectacles. Faut-il leur interdire ?

Julius se tut un instant et réfléchit.

-          S’il ne s’agit que de divertissements, reprit le grand empereur, alors je n’ai rien à redire. Mais on m’a rapporté que les fées se réunissaient chaque année au centre de l’empire afin d’y préparer une mystérieuse action.

-          Les fées ? s’étonnèrent les ministres. Comment ta seigneurie peut-elle prendre cela au sérieux ?

-          Je ne le prends pas au sérieux, rectifia l’empereur. Je constate la rumeur. Veuillez vous rendre dans ce lieu et rapportez moi tout ce que vous y verrez.

Les ministres s’inclinèrent devant Julius et exécutèrent son ordre. Au centre de l’empire, ils trouvèrent une chaumière. Un jeune homme de seize ans y vivait seul, mais un grand nombre de gens le visitaient chaque jour. Les ministres de Julius remarquèrent que l’adolescent était paré de toutes les grâces et rapportèrent à l’empereur ce qu’ils virent en ces lieux.

-          Un très jeune homme, dirent ils, vivant dans une chaumière. Un enfant plein de charme, d’esprit et de finesse, comblé de grâces et de talents, d’une grande intelligence, digne et altier comme la glace, mais vif et ardent comme un brasier. Son nom est Mérovis. La fascination qu’il exerce ne peut que s’accroître.

-          Impossible ! hurla Julius. Il est pauvre, dîtes vous ? Il vit dans une chaumière ? D’où lui viendraient son esprit et ses habiletés ? Je suis le seul à pouvoir façonner les hommes ! Je décide de leur poids, de leur mesure et de leur prix ! Je les conditionne dès la naissance par la nourriture que je leur donne, et j’interdis que quiconque sorte des limites que je trace !

Les ministres et les conseillers de l’empereur furent fort étonnés de sa colère. Ils se regardèrent entre eux et commencèrent à penser qu’il se faisait vieux.

-          Seigneur, dirent il, tu devrais te reposer. N’aie aucune crainte pour les affaires de l’empire, nous y veillerons.

Julius remarqua le mépris de ses ministres et ne répondit pas. Il comprit qu’il allait bientôt perdre la confiance de ses sujets et décida de se rendre dans la demeure de Mérovis par ses propres moyens.

 

 

 

                                                                         V

 

Tout au long de sa vie, le grand Julius avait vaincu des ogres, des charmeuses, des sorciers et mille et une créatures fantastiques. Il avait conquis les terres des anciens rois et fondé son empire. Tous ses succès passés l’assuraient de venir à bout du petit Mérovis. L’empereur était persuadé que cet adolescent avait une mauvaise influence et qu’il s’en débarrasserait comme d’une pauvre chimère.

Lorsqu’il arriva aux abords de la chaumière, il aperçut le jeune homme coupant du bois devant la porte. Dès qu’il vit son visage, il y décela les traits de Morovos et Milséah.

-          Je sais qui tu es, Prince hybride ! s’écria le vieil empereur. Tes parents furent les derniers monstres d’un monde révolu, mais je ne te laisserai pas propager tes croyances barbares dans l’esprit de mes peuples !

Le jeune Mérovis regarda Julius avec des yeux ronds d’étonnement.

-          Pardonne moi l’ami, dit le garçon, mais je ne comprends rien à tes paroles. Pourquoi m’appelles-tu Prince hybride ? D’une part, je suis menuisier sculpteur, et d’autre part, je suis orphelin. Mes marraines m’ont élevé ; je n’ai point d’autres parents.

-          Tes marraines ? répéta Julius. Je ne connais que trop l’identité de tes marraines ! Sorcellerie que tout cela !

 

Or, le jeune Mérovis ignorait tout de son destin, de sa lignée ou de l’identité de ses marraines. Le garçon prit Julius pour un clown itinérant, de sorte qu’après avoir bien ri, il lui jeta quelques pièces et reprit son travail.

L’empereur s’irrita beaucoup de l’attitude du jeune homme. Il imagina de faire brûler sa chaumière mais alors qu’il reprenait le chemin du palais, les fées lui barrèrent la route, jaillissant de nulle part, auréolées de lumières pâles.

 

-          Où vas-tu, Julius ? demanda la doyenne. N’as-tu pas de mémoire ?

-          Les fées n’existent pas ! s’écria le grand sage. Absurdités ! Inepties !

-          Allons Julius, reprit la fée. Au dix huitième jour du neuvième mois de l’année des serpents, nous sommes venues t’offrir la clé de ton destin. Mais tu n’aurais pas dû te substituer aux rois que tu guidais, car tel n’est pas le rôle des sages. Cela nous a déçues, Julius. Tu as rompu l’ordre du monde et détruit le chemin qui mène à ses merveilles.

-          Je ne me suis pas emparé des palais des rois, protesta Julius. Je n’ai fais qu’accepter la couronne que m’offraient les peuples. Ils m’ont eux-mêmes supplié.

-          Il est inutile d’user de tant de finesse avec nous, répondit la fée. Tu avais suffisamment d’intelligence pour connaître tes limites. N’accuse donc pas les peuples de ta propre ambition. Il y a longtemps que ta sagesse s’est flétrie.

-          Taisez-vous, maudites femelles ! hurla Julius. J’ai délivré ce monde des monstres et des démons. J’ai établi la Raison à la base de mon empire. Disparaissez de ma vue, chimères !    

-          Ce monde est sur le point de se retourner contre toi, poursuivirent les fées. Ta science ne saurait embrasser la source des destinées. Prosterne toi devant celui dont le pouvoir te dépasse et implore son pardon.

Sur ce, les fées disparurent, et le grand Julius courut dans son château.

 

 

 

                                                                           VI

     

Les portes du palais claquèrent avec fracas, et l’empereur ordonna que ses vingt quatre ministres se rassemblent dans la salle du trône.

-          L’empire est en danger, déclara la grand Julius. Les chimères et les vieilles croyances vont renaître de leurs cendres. Néanmoins, il nous reste un espoir car je n’ai pas oublié les failles des créatures que j’ai naguère vaincues. C’est pourquoi je vous commande  d’étudier les cartes des mondes passés. Je vous enseignerai les coutumes des royaumes de Lobka et de Valdek, le chemin des glaciers et celui des profondeurs. Je connais le point faible des ogres, et aussi le moyen de faire taire les sirènes. Armons nous de sagesse contre ses créatures et nous préserverons l’empire.

Les ministres de Julius se regardèrent les uns les autres avec un vague malaise.

-          L’empereur devient fou, murmurèrent ils entre eux. Voilà qu’il s’amuse à débiter des contes de fée…

-          Pourquoi ne répondez-vous pas ? demanda Julius.

-          Seigneur, dit un ministre, les choses que tu nous décris n’ont aucune consistance. Que veux tu que nous te répondions ? Ne suffit il pas de les nier pour les renvoyer au néant ?

-          Certes, dit Julius, ces choses n’ont pas de consistance propre, mais leurs effets sont véritables. Pourquoi hésitez vous à exécuter mes ordres ?

-          Nous ne saurions les exécuter, répondit le ministre. Puisque tu viens d’admettre que les créatures dont tu parles n’ont pas d’existence propre, nous n’y ajouterons pas foi. Cet empire n’est pas en danger, Seigneur. Nous le gouvernons lucidement, et rien ne nous menace.

-          Imbécile ! s’écria l’empereur. Où étais-tu quand la guerre faisait rage ? As-tu jamais vaincu le moindre maléfice ? Que sais-tu du danger, toi que es né en temps de paix ? Vous tous qui êtes ici, de quel droit remettez vous mes ordres en question ?

-          Le temps a passé, dirent les ministres. Avec tout le respect que nous te devons, nous voyons que tu n’as plus l’âge de gouverner l’empire. Comme tu n’as point laissé d’héritier, nous choisirons parmi nous un nouvel empereur pour défendre les intérêts des peuples.

-          Ingrats ! hurla Julius. Vos cheveux tomberont de vos têtes, vos chairs tomberont en pourriture et vos ossements tomberont en poussière ! En vérité, ce sont vos vies qui sont sans consistance ! Les chimères font de nous leurs propres instruments et accroissent leur pouvoir, même après notre mort. Ignares ! Que votre aveuglement soit votre punition ! Je trouverai d’autres hommes pour me venir en aide.

Ainsi Julius sortit du palais.

 

Le vieil empereur tenta de rassembler un groupe de jeunes gens qu’il espérait former selon ses vues, mais il ne trouva partout que des êtres amorphes.

-          N’y a t’il personne qui veuille défendre une juste cause ? demanda Julius.

-          Finissons d’abord notre partie de cartes, répondirent les hommes. Ensuite, nous irons voir la belle Margot danser. S’il nous reste un peu de temps avant le souper, nous visiterons peut être les endroits dont tu parles…

Julius fut horrifié de l’esprit de ces gens.

-          N’êtes vous que du bétail ? s’écria le vieil empereur. Savez vous seulement ce que représente une quête ? Comment osez vous me parler de l’heure de votre soupe ou de vos jeux de cartes ! Si ce monde est celui des médiocres, c’en est trop pour moi…

 

Le grand Julius se retira alors dans un lieu désert, s’agenouilla et pleura. Lorsqu’il n’eut plus de larmes, il demeura immobile, étendu sur le sol, les yeux fixés au ciel. C’est à cet instant que les fées apparurent en tournoyant autour de lui.

 

-          Julius, dirent elles, tu es bien le seul responsable de l’abrutissement des peuples. N’as-tu pas décidé de vider leur esprit et de remplir leur ventre afin de mieux les contrôler ?

-          Je n’ai pas besoin qu’on me fasse la leçon, répondit Julius.

-          Souviens toi simplement d’où te vient ton pouvoir, dirent les fées. Crois-tu vraiment l’avoir tiré de toi-même ? Incline toi devant ce mystère éternel. Rends toi auprès de Mérovis et révèle lui son destin. Apporte lui les cartes des anciens mondes et les chroniques des royaumes perdus. Nul autre que lui ne saurait recevoir tes paroles.

-          Je ne vais tout de même pas l’aider à recréer les monstres que j’ai vaincus ! protesta le vieux sage.

-          Tu détiens à la fois le poison et le remède, dirent les fées. La sagesse harmonise les plus divers éléments sans les détruire. Ne te trompe pas là-dessus… Quoi qu’il en soit, tout homme est libre de refuser le destin qui lui est imparti et de se perdre sur d’autres voies.

Julius se releva et les fées disparurent.

 

Après quelque hésitation, le vieil empereur se rendit dans la chaumière de Mérovis et le trouva dehors, occupé à travailler le bois.

-          Bonjour l’ami ! lança le garçon en apercevant Julius. Avec quelles histoires vas-tu me faire rire, cette fois ci ?

-          Bonjour Seigneur, répondit Julius en s’agenouillant devant le prince.

Le jeune homme éclata de rire et le pria de se relever.

-          Non Prince, je resterai à genoux tout le temps de mon discours, dit Julius. Je me prosterne devant toi, Mérovis : fils de Morovos et de la reine de sommets. Permets moi de te transmettre les chroniques qui sont ton héritage. Lis les attentivement, afin que s’accomplisse l’ordre des destinées. J’implore ton pardon pour les richesses que j’ai détruites, mais rien ne meurt vraiment ici bas, et je ferai en sorte que les mondes disparus acquièrent de nouvelles formes.

Le jeune Mérovis resta sans voix. Le grand Julius se releva et plaça les chroniques qu’il avait préparées à l’intention de ses ministres, entre les mains du garçon.

-          Accepte mon présent, dit Julius. Tu as suffisamment d’esprit pour en déceler l’usage. Crois-moi, ceci n’est pas un conte de fée.  

Par Elisabeth - Publié dans : Dossiers privés
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Samedi 25 avril 2009 6 25 /04 /2009 16:31

 
J'inaugure ici une nouvelle catégorie, celle des dossiers personnels... J'évoque par là mes sujets d'études, mes contes, mes pièces, mes méthodologies, etc... Pourquoi commencer par un sujet de théologie ? Humm... Hé bien parce qu'il est difficile d'analyser la génèse commentée par un homme qui pensait que la Terre était plate et que le soleil tournait autour comme un petit luminaire. La science était toute autre à cette époque (encore antérieure au moyen âge !). Mais il est possible de réstituer une pensée sans la dénaturer ni la tourner en dérision, en s'attachant à l'essentiel, sans se laisser effrayer par l'aspect putrescible des choses... C'est à dire, la part qui meurt dans les formes de l'esprit.

Sinon, pour ceux qui ne le sauraient pas, le terme hexaëmeron renvoie aux six jours de la création. Et le texte qui suit est le commentaire d'un commentaire, l'analyse d'une analyse. Bref, une chose dépourvue de légèreté.


 


 

 

 Sujet de théologie dogmatique :


 

                         L’HEXAËMERON DE SAINT BASILE 

                                                  
 

 

 

 

  

INTRODUCTION

 


  
Les neuf homélies prononcées par Saint Basile empruntent des formes si variées qu’il semble exclu d’en faire l’analyse littérale, quelle que soit la simplicité revendiquée par leur auteur. Il s’agit, au contraire, d’une exégèse fort complexe qui survole un grand nombre de domaines et de disciplines dont il est malaisé de saisir l’unité. Or, c’est le principe d’unité qui constitue malgré tout la clé de voûte de cet hexaëméron.
Saint Basile pose l’éveil et l’émerveillement comme conditions d’accès à la compréhension de l’univers, de l’ordre du monde et de la volonté divine. Néanmoins son discours est chargé de démonstrations, de déductions et d’illustrations qui peuvent le rendre confus à la lumière d’aujourd’hui. La volonté de fournir des preuves au mystère et de lui définir un cadre, se trouve parfois en contradiction avec la disponibilité de conscience ou la simplicité intuitive qu’il prône par ailleurs. Mais Saint Basile distingue plusieurs niveaux de conscience dans l’esprit humain, et c’est sans doute pourquoi il varie les codes de communication.

Dès la première homélie, ce monde est comparé à une école où l’esprit peut s’instruire. En cela, la perception sensible et la rationalité ne sont pas exclues de son discours en faveur de la foi, mais constituent plutôt des strates sur le chemin de la connaissance. La création apparaît à la fois comme un miroir où se réfléchit la condition humaine (via une nature intelligible, pleine de signes anthropomorphes) et comme une matière pétrie par un ouvrier suprême  il est toujours possible de relever des empreintes et de décrypter un sens.

Outre  le « décryptage » que se propose Saint Basile, cet héxaëméron donne une nouvelle orientation à la sacralité. C’est là un point délicat, car il correspond à la désacralisation de la nature en tant que telle. A ce sujet, on peut regretter que la dimension utilitaire de la nature ait pris le pas sur sa dimension interrelationnelle, après qu’elle ait été dépouillée de ses dieux archaïques. Les notions de Dieu latent, de Trinité et de puissances invisibles n’étant pas les plus accessibles à l’entendement, on peut comprendre que certaines subtilités aient donné lieu à certaines confusions. Ainsi, l’héxaëméron de Saint Basile exalte un univers traversé par l’élan créateur, appelé à la transfiguration, sans nulle dualité entre esprit et matière, mais il contient aussi des éléments qui peuvent y induire une scission.

La difficulté de ce texte réside dans sa simplicité délibérée quant à des sujets hautement complexes. Bien des éléments de ce discours apparaissent aujourd’hui désuets dans leur forme, mais une vision approfondie nous donne à voir un véritable principe de cohésion, d’interpénétration et d’unité dans l’ordre de la vie.

 

 

  

I.                   L’INVISBLE DANS LA CREATION

 

     

  Au commencement de son exégèse, Saint Basile évoque des œuvres antérieures à ce monde : une constitution spirituelle « convenable à des puissances célestes »  que l’Ecriture aurait supprimée dans son récit parce qu’ « il ne convient pas d’en parler à des hommes qu’on instruit encore, et qui sont enfants pour les connaissances » (Homélie 1). Cette allusion sous- entend plusieurs niveaux de conscience, et donne un aspect relatif à l’entendement humain. Du même coup, l’allusion nous renvoie à des zones elliptiques où toute interprétation demeure en deçà d’une Vérité immuable, et s’apparente davantage à une initiation qu’à l’acquisition de cette vérité.

Lorsque Saint Basile dit : « Si par des objets visibles, vous vous êtes élevé jusqu’à l’invisible, alors vous êtes un auditeur bien préparé. » (Homélie 6), il n’oppose pas ces deux notions, mais semble leur attribuer le pouvoir de se révéler l’une par l’autre. Il n’y a donc pas de séparation nette entre le spirituel et le matériel, mais plutôt relation et interpénétration. Ces éléments constituent de véritables clés de lecture.

Dans la suite de ses homélies, Saint Basile prend des positions plus délicates, aujourd’hui difficiles à soutenir, notamment lorsqu’il revendique une interprétation littérale : « Pour moi, quand je lis herbe, j’entends herbe (…) je prends tout cela comme il est écrit car je ne rougis  pas de l’évangile (…) que les choses soient donc entendues comme elles sont écrites. » (Homélie 9). Sans doute ce positionnement était-il opportun dans son contexte, lorsqu’il était nécessaire de garantir un cadre de transmission aux écritures ; mais puisque les mots demeurent toujours en dessous de ce qu’ils tentent d’exprimer,  notre présente analyse risque de faire violence à cette position.

 

Bien que Saint Basile apparaisse instruit et curieux des sciences de son temps, il les qualifie régulièrement de sciences vaines, de folles sagesses, de rêveries, ou encore de laborieuses bagatelles. Il en emprunte toutefois certains codes lorsqu’il se lance dans l’exploration des mille et un domaines de la création. Tour à tour géographe, biologiste, herboriste, astronome, logicien, chimiste ou océanologue, Saint Basile ne méprise aucun terrain. Certes, ce qui lui importe, ce ne sont jamais les disciplines en elles-mêmes, mais leur inscription dans le projet divin et la mise en relief d’un ordre harmonieux.

Tout au long de ses homélies, il ne cesse de s’émerveiller de la diversité et de la beauté des œuvres de Dieu. Tout évoque sa présence, et chaque objet porte la marque du créateur. Par delà les sciences et les raisonnements, Saint Basile met l’accent sur la simplicité d’un esprit pur et attentif aux mystères de cette présence.

Or, la simplicité côtoie la difficulté de très près… Lorsque Saint Basile parle de la création de la lumière « non par le cours du soleil, mais par l’effusion de la lumière primitive » (Homélie 2), il pose la question du Temps. Cette création correspond au premier jour, avant même la naissance des astres. Et ce premier jour correspond lui-même à un jour éternel « car ce qui offre le caractère d’une chose unique et incommunicable a été appelé proprement et justement le Jour (…) afin que par ce nom, il ait du rapport avec l’Eternité. » (Homélie 2).

Quant au soleil, dont la création est postérieure à celle des premiers germes, il est délibérément placé au rang de simple véhicule « afin, dit Saint Basile, que les hommes cessent d’adorer cet astre comme l’auteur des productions qui conservent notre vie » (Homélie 5 et 6).

Il y a là une volonté de mettre l’invisible au premier plan, de l’amener à transparaître et à transfigurer les objets matériels vers lesquels nous portons d’ordinaire nos désirs ou notre admiration. A la lecture de cet hexaëmeron, tout nous pousse à voir le divin à travers le moindre élément, sans frontière véritable entre un monde terrestre et céleste, mais il existe néanmoins des formes et des fonctions symboliques que l’auteur n’intègre pas dans l’ordre universel.

 

Au début de la quatrième homélie, Saint Basile s’emploie à détourner les hommes de leurs préoccupations charnelles, des spectacles et des artifices du monde. En  fait, il semblerait qu’il combatte les projections imaginaires et les représentations humaines. C’est probablement là que survient la scission, car Saint Basile ne semble pas attribuer à la fonction fabulatrice un rôle déterminé dans le projet divin. Notons que son époque correspond à l’ultime tentative de la pensée antique et des divinités païennes pour reprendre le pouvoir, sous le bref règne de Julien l’Apostat. Il est étrange de constater que ce jeune empereur qualifiait les chrétiens d’impies galiléens et qu’il les accusait d’athéisme. Ainsi, l’universalité des dogmes chrétiens a pu paraître vide, ou tout du moins hermétique. Or, l’intransigeance du dogme face aux différentes perceptions de l’Invisible dans la création semble elle-même générer des dualités indirectes. Les imageries, les opinions et les interprétations profanes y apparaissent véritablement comme des ennemies à combattre.

C’est certes par volonté de simplicité et d’accessibilité que l’auteur reste au plus proche d’une lecture littérale, même s’il se risque à sous-entendre plusieurs degrés de consciences. Saint Basile a déjà évoqué une sorte de parcours initiatique de l’esprit (voire, une propédeutique) dans la première homélie, mais il ne fait que l’esquisser sans la pousser trop loin, et revient toujours aux préceptes de la révélation : « Nous nous proposons d’examiner le bel ordre de l’univers et de contempler le monde, non d’après les principes de la sagesse du siècle, mais d’après les instructions que Dieu à données à Moïse » (Homélie 6). Quoique Saint Basile se réfère prudemment aux textes plutôt qu’à ses intuitions, les uns entrent forcément en collision avec les autres… 

  

Dans le même ordre d’idée, le psychanalyste C. G. Jung écrit : « Les phénomènes religieux sont des phénomènes vitaux et non des opinions. Lorsque l’Eglise persévère durant des siècles dans l’idée que c’est le soleil qui tourne autour de la terre, pour n’abandonner ce point de vue qu’au XIXe siècle, elle peut s’appuyer sur la vérité psychologique que pour des millions d’hommes précisément le soleil tournait autour de la terre (…) Malheureusement, il n’y a pas de vérité s’il n’y a pas d’homme pour la comprendre ». (L’Âme et la Vie).

Le philosophe H. Bergson distingue, quant à lui, deux sortes de religions qui tendent à la dissociation : une religion naturelle et statique à fonction conservatrice, et une religion dynamique, mystique, véritablement surnaturelle. Il écrit : « En le définissant par sa relation à l’élan vital, nous avons implicitement admis que le vrai mysticisme était rare (…) Si tous les hommes pouvaient monter aussi haut, ce n’est pas à l’espèce humaine que la nature se fût arrêtée, car celui-là (le vrai mystique) est en réalité plus qu’un homme ». (Les deux sources de la morale et de la religion).

La position de Saint Basile semble balancer entre ces deux notions (statique et dynamique) : ouvrir un chemin d’élévation tout en délimitant un cadre. On peut se demander dans quelle mesure la foi chrétienne s’est elle-même embourbée dans les projections et les représentations qu’elle combat. Quant à l’avènement de l’invisible au cœur du visible, il s’avère parfois très superficiel. A ce sujet, C. G. Jung avait un discours pessimiste : « La civilisation chrétienne s’est révélée creuse à un degré terrifiant : elle n’est que pur vernis, si bien que l’homme intérieur n’en a pas été touché. L’état de son âme ne correspond pas à la croyance professée (…). Extérieurement tout est là, en images et en mots, dans l’Eglise et dans la Bible, mais à l’intérieur ce sont les dieux archaïques qui règnent plus que jamais. » (L’Âme et le Vie).

 

La  dimension de l’Esprit Saint semble indispensable pour comprendre l’action de Dieu sur sa création. Or, cette dimension ne s’appréhende consciemment que dans l’âme humaine. A la fin de son exégèse, Saint Basile montre quelque embarras à définir le statut de l’homme : « Il semble réellement très difficile de se connaître soi-même. L’œil qui voit hors de lui ne se sert pas pour lui-même de sa force intuitive » (Homélie 9). Ainsi l’hexaëmeron ne traite pas directement de la création de l’homme ; mais quoique cette question soit laissée en suspens, son reflet est omniprésent dans chacune des œuvres qui le précèdent.

 

 
 

II.                UN POINT DE VUE ANTRHROPOMORPHE

 

 


 
Après que les eaux se soient divisées et que la terre ait reçu l’ordre de produire, une âme vivante advient. Saint Basile évoque alors la condition humaine dans le cours même de la nature. Chaque créature recèle une vertu et croît vers son accomplissement. Or, cet accomplissement n’est pas un automatisme et peut aussi bien ne pas advenir. L’accomplissement dont il s’agit est d’abord celui de l’homme, auquel Saint Basile confère une place centrale par ses évocations répétées, avant même son apparition. La question de la liberté humaine face à la création se pose ici à travers la chute ; c'est-à-dire, dans l’appréhension de la finitude, de la corruption et d’un retour au néant, conformément au cycle de la nature. Pour l’auteur, tout cela ne doit pas être compté au nombre des maux. Ainsi donc, le vivant côtoie le mortifère, partout et en toutes choses, parce que ces choses ne sont rien par elles mêmes. Les œuvres vivantes se révèlent à l’homme selon l’usage qu’il en fait : « les poisons ont paru avec les plantes nourricières, la ciguë avec le blé, l’ellébore, l’aconit, la mandragore et le jus de pavot avec le reste des plantes dont nous tirons notre vie » (Homélie 5). Les maux et les nuisances ne sont pourtant pas inhérents aux œuvres de Dieu, dont Saint Basile réaffirme sans cesse la bonté, mais ils semblent plutôt conditionnés par les perspectives humaines.

Dans l’homélie portant sur les productions de la terre, l’auteur place régulièrement l’homme dans le rôle d’un cultivateur, capable de corriger l’acidité de la grenade ou l’amertume de l’amande  par ses soins. En cela, il insiste sur les responsabilités de l’homme face à la nature. Mais la notion de correction s’accompagne bien souvent d’un risque de déviance… Quant à la terre, Saint Basile associe sa perfection à sa fécondité. Au-delà des cultures terrestres, c’est toujours l’accomplissement de l’homme lui-même qui se reflète dans la croissance de la moindre brindille : « L’homme est une plante céleste » (Homélie 9). Et cette plante se trouve dans le même rapport avec Dieu, que la création avec l’homme. La nature fait alors office de miroir qui nous renvoie l’image de nos vertus et de nos fruits, comme de nos venins et de nos stérilités.

A ce sujet, l’évangile compare fréquemment l’homme à une semence, et les écritures abondent en métaphores végétales, qu’il s’agisse de l’olivier, du figuier, de la vigne, du blé, de l’ivraie… auxquels Saint Basile fait lui-même référence. Force est de remarquer que Dieu parle à l’homme au travers de sa création, et qu’il lui donne les moyens de s’y reconnaître.

 

Il n’est pas aisé de savoir dans quelle mesure la création a été modifiée par la chute. L’hexaëmeron décrit la nature telle qu’elle était au IVème siècle, et non pas telle qu’on se représente un Eden originel. Saint Basile fait toutefois des allusions à une beauté plus complète : « la rose était sans épine : l’épine a été ajoutée depuis à la beauté de cette fleur afin que la peine, pour nous, soit près du plaisir, et que nous puissions nous rappeler la faute qui a condamné la terre à nous produire des épines et des ronces » (Homélie 5). Dans l’évangile,  la parabole du semeur donne aux ronces et aux épines la signification de « soucis du siècle et des  séductions des richesses ». Les épines en question semblent donc correspondre à des tendances humaines, davantage qu’à une défectuosité subite dans l’ordre naturel.

De nos jours, il est fort malaisé de se reconnaître soi-même dans la contemplation de la nature. Au lieu d’un miroir, c’est maintenant un écran qui se dresse entre l’homme et la création, en toute opacité. Cet écran reçoit inlassablement nos projections de toutes sortes, et nous nous retrouvons prisonniers de nos propres images, sans accomplissement effectif.

 

A travers sa description des êtres animés, Saint Basile continue de faire référence à l’homme, avec tout l’éventail de ses facettes. La description des animaux, de leurs instincts et de leurs ruses, s’y accompagne de sentences morales. Bien qu’il n’y ait aucun rapport direct, on pense par association aux fables d’Esope ou de La Fontaine, voire même aux Caractères de La Bruyère… Au-delà de la condition humaine (préalablement reflétée dans le monde végétal), c’est donc la comédie mondaine qui semble transparaître dans la contemplation de la faune. Saint Basile nous donne à voir l’industrie des abeilles, le labeur des fourmis, la vanité du paon, la vindicte du chameau, la volupté de la poule, la loyauté du chien, la fidélité de la tourterelle, la cruauté du charognard, l’habileté du crabe pour venir à bout de l’huître,  l’hypocrite dissimulation du polype, etc… La description qu’il en fait est particulièrement anthropomorphe, car ce sont toujours les vices et les vertus de l’homme qui sont illustrées derrière l’instinct. Dans cette optique, la nature semble sujette à une sorte d’éclatement dont chaque morceau serait une figure résiduelle. Ainsi, la restauration d’un Tout et d’une harmonie consciente correspondraient du même coup à un accomplissement total, via l’accomplissement de l’homme.

 

Dans une dixième homélie (apparemment controversée) portant sur l’origine de l’homme, Saint Basile évoque la dimension humaine en tant que microcosme. Cette idée se retrouve en filigrane dans son héxaëmeron. Il s’agit là d’une pensée que l’on retrouve également dans d’autres systèmes religieux et philosophiques, notamment dans l’hindouisme (avec la correspondance de l’âtman au brahman), ou dans le taoïsme (où l’homme est le réceptacle du Tao qui régule l’univers). Certes, ce sont là des systèmes qui ne se fondent pas toujours sur l’idée d’un dieu créateur et transcendant, mais plutôt sur une sagesse naturelle. Quoi qu’il en soit, Saint Basile décrit cette sagesse comme un attribut inhérent à la création. Il s’agit plus précisément de l’un des dons que Dieu lui a fait en la créant : « Au commencement, Dieu créa ; il (Moïse) ne dit pas enfanta, produisit, mais créa... Par ces mots, non seulement il veut donner une cause au monde, mais annoncer qu’un être bon a fait une chose utile, un être sage une chose belle, un être puissant une chose grande » (Homélie 1). Cela explique que certains animaux dépourvus d’esprit puissent être donnés en exemple par Saint Basile (et d’autres en contre exemple), alors même qu’ils ne sont conditionnés que par l’instinct.

 

L’exaltation d’une société humaine calquée sur la nature est particulièrement visible dans le passage où Saint Basile décrit le fonctionnement d’une ruche. Ses observations y sont très caricaturales, extrêmement anthropomorphiques et peu réalistes quant au rôle de la reine chez les abeilles, mais elles rendent bien compte de la valeur qu’il donne à l’ordre naturel par rapport à d’autres systèmes : « Leur roi n’est pas élu par le suffrage du peuple parce que l’ignorance du peuple élève souvent à la principauté le plus méchant homme ; il ne reçoit pas son autorité du sort parce que le caprice du sort confère souvent l’empire au dernier de tous ; il n’est pas assis sur le trône par succession héréditaire parce que trop ordinairement les enfants des rois, gâtés par la flatterie et corrompus par les délices, sont destitués de lumières et de vertus : c’est la nature qui lui donne le droit de commander à tous, étant distingué entre tous par sa grandeur, par sa figure, par la douceur de son caractère ».  (Homélie 8).

Saint Basile reconnaît ainsi à la nature une sagesse propre, sans pour autant occulter l’esprit saint qui doit la vivifier. La distinction entre les notions de sagesse et de sainteté est si subtile qu’elle a sans doute entraîné quelques confusions d’usage, et la confrontation de certaines doctrines plutôt que leur complémentarité. La sagesse telle qu’elle était comprise dans le monde hellénique  diffère de la sagesse liée à la Torah qui diffère elle-même des différents courants liés à la gnose, et ces différentes formes d’expression diffèrent évidemment de la sagesse en tant qu’ordre naturel. Mais là encore, nous pouvons constater l’universalité de telles notions, bien que sous des formes variées : dans la Chine ancienne, au IVème siècle avant Jésus Christ, Confucius, prononçait ces mots : « Je ne m’attends pas à trouver un saint aujourd’hui. Si je pouvais seulement trouver un sage,  je m’en contenterais ».

Parmi tant d’images diverses, entre une philosophie naturelle, des préceptes divins et une action transcendante, à travers les responsabilités et les abus de l’homme, tentons maintenant de retrouver une perspective d’unité.

 

 

 

 III.             METAMORPHOSES  ET  UNITE


Dans un monde naturel où la matière se régénèrerait elle-même, de façon neutre et automatique, il n’y aurait pas de place pour un Dieu créateur, et l’accomplissement des êtres correspondrait seulement à leur maturité ou à leurs productions. Or, Saint Basile évoque un univers qui ne saurait s’auto suffire. Toute la problématique de son discours réside dans la communion de la création et de l’esprit Saint ; c'est-à-dire, dans la transfiguration de toutes choses par Dieu. Cette idée n’est pas toujours exprimée de façon très claire. Les différents degrés d’évolution spirituelle, les transformations sensibles de la nature et l’annonce de la résurrection sont abordés les uns après les autres comme de petites esquisses, sans développement approfondi.

 

Dans un premier temps, Saint Basile pose l’hypothèse d’un monde qui n’acquérrait sa forme et sa visibilité qu’à travers le regard de l’homme : « La terre est appelée invisible pour deux raisons : ou parce que l’homme n’existait pas encore pour la contempler, ou parce qu’étant inondée par les eaux, elle ne pouvait être aperçue » (Homélie 2). Certes, il préfère retenir la seconde proposition, mais la pensée d’un monde qui se révèle dans le regard de celui qui le contemple est pourtant ébauchée. Saint Basile prend encore une fois le parti de la simplicité, et n’aborde que vaguement la réalisation complète des choses créées, sans doute parce que « tout ce qui tombe sous nos sens est si admirable que l’esprit le plus pénétrant n’est pas en état d’expliquer le moindre des objets qui sont dans le monde » (Homélie 1).  Il use plus volontiers d’images sensibles et directement accessibles à l’entendement : « Songez à ce qu’on rapporte du ver à soie qui, étant d’abord une espèce de chenille, devient chrysalide avec le temps, et ne tarde pas à quitter cette forme pour prendre les ailes d’un papillon (…) prenez de là une idée sensible de la résurrection et croyez les changements que Paul nous annonce à tous » (Homélie 8).

Malheureusement, ce type d’image ne met pas l’accent sur l’intériorité, si ce n’est par petites  touches allusives…

Outre les différents niveaux de perceptions et les transformations naturelles, il existe une autre sorte de métamorphose, à la fois liée aux unes et aux autres. Cette dernière est inhérente à l’histoire de l’homme et à ses paradigmes successifs. En effet, l’hexaëmeron de Saint Basile appartient à une époque et se pose dans un cadre daté. Les raisonnements qu’il mène et la perception qu’il a du monde sont eux-mêmes soumis à des courants de pensée temporels et fluctuants.

 

 L’auteur parle toutefois avec autorité, et adopte une position combative vis-à-vis des idées  divergentes. Les homélies sont criblées d’attaques contre les apôtres de l’erreur, les philosophes du paganisme, les juifs, les hérétiques, les ennemis de la vérité  ou autres fous… Ce genre d’attitude n’est pas propre à Basile en particulier, mais il y a là quelque chose de choquant et de désagréable dans ces attaques ou ces « querelles d’écoles ». D’une part, certaines doctrines erronées ou condamnées (comme celle des manichéens) se sont malgré tout distillées dans les consciences, de façon indirecte et pernicieuse, parce qu’elles correspondaient à des dualités intimes. Et d’autre part, il est malaisé de défendre une Vérité immuable en adoptant soi-même des formes corruptibles. Sans doute faut-il savoir relativiser chacune des images que nous empruntons, chacun des mots dont nous usons, parce que l’Esprit ne se laisse pas enfermer dans la Lettre

 

 L’hexaëmeraon de Saint Basile a surtout de la justesse lorsqu’il évoque la beauté de la création, la responsabilité de l’homme, et l’absence de mal inhérent aux œuvres de Dieu. C’est pourquoi il est dommage de le voir manquer de patience dans sa façon de corriger les erreurs de ses contemporains. Cette tradition de la condamnation et de la division a fort peu de rapport avec le message évangélique (cela dit en passant…). Saint Basile s’emploie néanmoins à montrer l’unité, la cohérence et l’harmonie d’un univers créé en vu d’un accomplissement. Or, qu’en est- il aujourd’hui ?

 

Si la nature est belle et bien conditionnée par le regard que l’homme porte sur elle, elle se voit mondialement réduite à l’état de marchandise. Jamais exploitation ne fut plus générale et forcenée. Il est fort possible que la désacralisation de la nature ait mis l’accent sur son utilitarisme, et ait ainsi contribué à cette situation. Le monde fonctionne effectivement de manière auto suffisante, et les notions de  production correspondent au seul accomplissement possible. Il est pourtant permis de se montrer optimiste, car les abus de l’homme lui fournissent plus que jamais l’occasion de prendre conscience de ses responsabilités.

 

Pour reprendre l’image de Saint Basile quant aux transformations annoncées, nous pouvons nous figurer que le monde se trouve actuellement dans l’état d’une chrysalide, ayant déjà abandonné sa forme passée, ses cadres et ses repères, mais n’ayant pas encore acquis sa forme nouvelle. Bien que les églises institutionnelles n’aient pas particulièrement d’impact sur l’ordre du monde, il existe un véritable approfondissement des esprits, et une prise de conscience authentique, même en dehors de tout cadre. Certes, il y a aussi beaucoup d’angoisse et d’égarement mais, malgré les voies dérivatives, le désespoir et le cynisme, il n’est pas exclu que chacun retrouve lui-même le chemin de son accomplissement, du fait même de la nécessité.

Saint Basile évoquait dans sa neuvième homélie, les difficultés éprouvées par l’homme pour se connaître lui-même. Rien n’est pourtant plus essentiel à l’achèvement de la création. Saint Basile évoque également dans cet hexaëmeron le peu de valeur que nous attribuons aux choses que nous obtenons trop facilement. Ainsi, il se pourrait que notre monde de production et de consommation effrénées nous renvoie lui-même l’image de notre vide, et redevienne pour nous cette école où l’esprit peut s’instruire.  Les modifications du temps et des sociétés, le renouveau de l’œil porté sur la nature et les métamorphoses de l’âme pourraient être le cheminement effectif de l’homme vers son union au divin.

 

  

  

CONCLUSION


Nous n’avons pas passé en revue tous les objets divers que Saint Basile détaille dans son hexaëmeron et dont il s’émerveille, mais nous avons mis en lumière l’hommage qu’il rend à la création. Ses homélies sont l’occasion d’un vaste déploiement qui va des eaux souterraines jusqu’aux strates de l’invisible, en passant par tout ce qui vit, rampe, germe et chante…

Le dogme de la création y est défendu avec éloquence, et c’est là le fondement de son exégèse. Ainsi, nous avons vu que l’univers recèle un sens, une cause et une unité, mais que cette harmonie n’est pleinement effective que par l’esprit et l’accomplissement.

Saint Basile a beaucoup insisté sur les empreintes que Dieu a laissées dans la nature, et qui permettent de connaître l’ouvrier à partir de ses œuvres. Nul autre que l’homme n’est capable de les décrypter, et les homélies nous rappellent à quel point nous vivons dans une réelle  interdépendance avec les moindres des éléments. Un tel discours inscrit l’anthropologie au cœur même de la cosmologie.

 

 La fin de l’hexaëmeron a pourtant un caractère inachevé. L’annonce de la création de l’homme, si longtemps préparée, demeure en suspens, et l’homélie se termine sur des considérations démonstratives quant à la trinité, et quelques attaques contre l’hérésie… Evidemment, l’image de l’homme est omniprésente dans le discours de Saint Basile, mais uniquement par rapport et par association.  Or, cette mise en suspens de la question humaine est sous doute la plus jolie (et la plus juste) façon d’achever ces homélies ; c'est-à-dire, en laissant la question ouverte.

 
 

 

 

 

Par Elisabeth - Publié dans : Dossiers privés
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Dimanche 12 avril 2009 7 12 /04 /2009 21:02


Mon
coeur appartient à papa... Je me suis longtemps demandée si le thème était cérébral ou culturel au moment de classer l'article dans une catégorie. Hé bien, disons que c'est cérébral.
Avant de retranscrire les paroles de cette chanson (chantée par Marilyn dans le Milliardaire), je vais tenter une petite analyse... Non pas de la chanson en elle-même, cela dit, mais de l'effet de cette chanson dans la bouche de cette actrice. Et là je ne parle pas réellement de l'actrice non plus, ni de son personnage, mais de la personne, en considèrant l'ensemble de son cheminement.

Thème psychanalytique par excellence s'il en est : l'abandon par le père, et la non reconnaissance. Je ne vais pas revenir trop longtemps sur la biographie de la star qui après être née sous une fausse identitée (car de père inconnu), retirée à une mère psychiquement fragile, placée en famille d'accueil (où il semblerait qu'elle ait subi quelques abus sexuels), et s'être mariée à seize ans pour fuir ladite famille, entreprit son "passage initiatique" vers le panthéon des étoiles. Les êtres qui deviennent des mythes synthétisent toujours des paradoxes. Honte et gloire, dans ce cas, mais pas seulement... Le prénom qu'on lui attribua est très intéressant quand on parle de paradoxe. Marie + Lyn. Marie renvoie à la passivité d'un miroir, le "capax dei", la pure réceptivité, mais signifie littéralement : celle qui élève. Lyn signifie cascade/ avalanche ; la chute puissante dont le mouvement est descendant. Bref, toujours mes petites manies à raisonner par analogies.
On m'objectera que Marilyn n'était pas son vrai prénom. Certes, Norma Jeane n'était pas prédestinée de la sorte. Mais s'il y a bien quelque chose dans ce mythe qui évoque la femme totale, c'est qu'au départ, il s'agit précisément de la femme normale. NORMALE, en lettres majuscules, puisque telle est la prédestination : la norme. Norma signifiant "la règle". Oui oui, je vais loin, mais c'est ainsi. Je n'invente rien.
Autre chose intéressante, c'est le corps de la femme à travers les siècles. Je veux dire : les différents modèles de corps de femme. Au moyen âge, par exemple, c'est un corps fin avec une poitrine juvénile et un ventre de femme enceinte de cinq mois. Bizarre... Mettre le ventre en valeur était si important, qu'elles portaient toutes des petits coussins sous leurs robes. Regardez les tableaux de cette époque ! A d'autres moments, il faut des hanches, des crinolines, des faux culs. La femme de la grèce antique est athlètique. La française de la cour du roi soleil est bien grasse. Ici ou là, la femme doit avoir de longues jambes, un corps solide et endurant, des petits pieds enrubannés, un long cou, etc... Aujourd'hui, l'accessoire en vogue, c'est le sein regonflé. Difficile de trouver des soutiens gorge qui ne soient pas rembourrés quand on fait les boutiques. Tout ceci n'a rien d'anodin. Pourquoi le ventre au moyen âge ? Pourquoi le sein de nos jours ? Le ventre symbolise la gestation, l'être à venir. Les hanches sont un indice de fécondité : un potentiel de productivité. Les seins renvoient à l'allaitement, à la pulsion élémentaire/ alimentaire (comprenons : la consommation). La maigreur féminine renvoie à quelque chose d'asexué, d'androgyne, indifférencié, une dynamique affranchie, virtuelle... La maigreur et la grosse poitrine sont deux éléments fort en vogue actuellement. Quoique la forme athlètique revienne en force. Et dès lors, les modèles feminins nous informent des phases du monde, ou des représentations qu'on s'en fait à travers équilibre, excès, pathologie, etc...

Non non, je ne m'éloigne pas du sujet. J'en reviens à Marilyn. Femme plantureuse, dont l'époque produisait tout autant qu'elle consommait. L'équilibre dans l'abondance, en somme. Avant de s'appeler Marilyn, Norma fut plus fine. Il y a même des photos où elle se contorsionne comme une gymnaste. Mais après tout, elle suit une progression normale vers la pleine maturité d'un fruit explosif. Le sociologue Edgar Morin identifia Marylin Monroe à la fin du star system. Dernière star fabriquée. Star dont l'auto destruction éclata au grand jour, comme l'envers du décor. Figure qui demeure pourtant un mythe tenace. Femme totale, promise au vide qui lui fait face. Car il n'y a pas de "papa", au sens de ce qui fait sens. Ni avant, ni après, rien qui apporte cette re-connaissance. Et rien qui fasse office de "père" dans ce grand univers infantilisé à outrance, rempli de vaches à lait et de traite en série. La chansonnette est bien tragique sous cet angle... Mais ce n'est qu'un point de vue.

Bon, voici maintenant les paroles de MY HEART BELONGS TO DADDY, cet autre classique du jazz...   

                           

INTRO : My name is.. Lolita
And... I'm not supposed to.. play with boys !
Mon coeur est à Papa
You know... le propriétaire
                                                  

While tearing off a game of golf                                           
I may make a play for the caddy
But when I do I don't follow through
Cause my heart belongs to Daddy !

If I invite a boy some night
To dine on my fine food and haddie
I just adore his asking for more
But my heart belongs to Daddy !


Yes my heart belongs to Daddy                                                 
So I simply couldn't be bad !
My heart belongs to Daddy
Da da da da da da da da daaad
So I want to warn you laddie
Through I know that you're perfectly swell
That my heart belongs to Daddy
Cause my Daddy, he treats it so well


While tearing off a game of golf
I may make a play for the caddy
But when I do, I don't follow through
Cause my heart belongs to Daddy !


If I invite a boy some night
To cook up a fine enchilada
Though Spanish rice is all very nice
My heart belongs to Daddy (da da da)


Yes, my heart belongs to Daddy
So I simply couldn't be bad
Yes, my heart belongs to Daddy
Da da da da da da da da daaad

So I want to warn you laddie
Through I know that you're perfectly swell
That my heart belongs to Daddy
Cause Daddy, he treats it so well


Par Elisabeth - Publié dans : Labyrinthe cérébral
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
 
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés